« Texaco » de Patrick CHAMOISEAU (note de lecture)

« Texaco » de Patrick Chamoiseau (août 2013)

Neg de case (les esclaves-domestiques dans les maisons des békés). Neg de terre (les esclaves-ouvriers agricoles). Neg marron (les esclaves qui se sont enfuis de leur propriétaire).

Roman bâti à partir du témoignage de Marie-Sophie Laborieux, à partir des cahiers qu’elle a couvert de son écriture maladroite, qui raconte son histoire familiale : son père, Esternome, ‘nègre-chien’ affranchi, et sa mère Idoménée, ‘neg de case’ dans la maison du maître Béké.

Marie-Sophie va construire un quartier périphérique de Fort de France, aux abords de ‘l’en-ville’, dans l’enceinte des citernes de pétrole de la société Texaco, par son obstination à édifier sa case en bois-caisse, puis en fibrociment, puis en béton, et sa capacité à entraîner dans ce projet des créoles sans logement comme elle. Mille fois démolis par les CRS, mille fois reconstruits, ces baraquements formeront une extension de la ville, avec sa logique propre, celle de ces enfants d’esclaves affranchis ou libérés par l’abolition.

La liberté s’arrache mais ne se reçoit pas. Attente, incertitude, incompréhension surtout.

Au moment de l’abolition de l’esclavage, les droits de propriété foncière sont maintenus, ce qui entraîne une grande incompréhension chez les anciens esclaves : illusion que la liberté (la fin de l’esclavage) donne ipso facto l’accès à la terre, par partage des propriétés des békés.

Mais au fond, c’est quoi la liberté ? C’est quoi pour des personnes qui, nées esclaves, vont être rendues libres par un coup de baguette magique, au terme de débats et décisions qui se passent à Paris, à des milliers de kilomètres d’elles ?

La France magnifiée, les békés haïs. Je retrouve là la même position que notre Grand-Père Boudjemâa qui portait aux nues la France de la République et des principes des Lumières que les Pieds Noirs trahissaient en refusant aux algériens l’accès à l’égalité des droits avec les citoyens français.

Mais ce livre, c’est surtout le langage créole, magnifique, somptueux, qui nous fait pénétrer totalement dans l’imaginaire social des antillais. Nous sommes immergés sans restriction dans cet imaginaire, et si nous nous laissons porter par cette écriture, c’est avec un grand bonheur que nous accompagnons Marie-Sophie dans ses luttes, ses questionnements, ses doutes et ses espoirs. Le tout est écrit par ‘Oiseau de Cham’ qui maîtrise totalement, parfaitement, magnifiquement la langue française. Cet assemblage d’une langue française aimée et pleinement domptée avec le créole donne des résultats stupéfiants.

La lecture de ce livre a été un grand moment pour moi ! Merci, Oiseau de Cham !

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