« Mémoires d’un Yakuza » de Junichi SAGA (note de lecture). Nous continuons notre exploration du monde avec la lecture de cet ouvrage, un recueil de mémoires. Des mémoires véridiques retranscrites par un médecin auprès d’un vieil homme, malade. Un ancien Yakuza [1], de son nom Eiji IJICHI. Nous pénétrons là dans le milieu fermé des gangs au Japon.

Au ras du réel, l’ancien bandit nous raconte sa vie depuis sa petite enfance

L’auteur a conservé ce que nous pouvons imaginer du style direct du narrateur. De son milieu culturel. De son absence d’approche moralisatrice. Et pourtant pleine d’une certaine délicatesse! Il nous livre son regard sur un fragment de la société japonaise depuis les années 1920.

Une enfance banale, faite de travail et de soumission auprès de son père, un riche marchand de bois. Un matériau essentiel dans la construction des maisons traditionnelles au Japon. Ses premiers émois amoureux qui lui font quitter la cellule familiale pour explorer le pays. A la recherche de la jeune femme qui l’a initié à la sensualité. C’était l’amante entretenue d’un magistrat.

Dans « Mémoires d’un Yakuza » de Junichi Saga, nous découvrons un monde où le jeu avec les règles est constant mais très codifié

Règles de la société, faites de soumission aux traditions et aux Lois publiques lointaines et implacables. Mais aussi aux règles du milieu des yakuzas. Lesquelles sont faites également de traditions. Mais beaucoup moins lointaines. Empreintes aussi d’éléments culturels tirés des profondeurs de la société et de l’histoire du pays.

L’articulation subtile entre les règles publiques et celles émanant des gangs est traitée avec un grand détail ! Ainsi, aller en prison et y subir les tortures des geôliers fait intégralement partie de la « formation » au métier de yakuza.

Une société faite de travail, de misère, de respect, d’engagement, d’honneur

Un monde d’endurance à la souffrance, de résistance et de solidarité dans les confrontations violentes avec les institutions d’Etat. Avec la police, la justice, le monde carcéral, l’armée.

Eiji est recruté très jeune par un chef de gang de la région de Tokyo. Le gang Dewaya spécialisé dans les jeux d’argent. L’homme est bienveillant. Avec un sens aigu des relations à un jeune adolescent sur qui on parie et qu’il faut fidéliser.

Le jeune homme subit l’apprentissage des règles internes au milieu. Mais aussi, très rapidement, des règles sociales et des Lois. Ainsi, on ne doit pas s’approcher des femmes respectables, car elles vous ligotent dans la relation amoureuse. Ce qu’évitent les relations avec les femmes que l’on paye, vis-à-vis de qui on garde son indépendance.

Un apprentissage qui passe par un immense durcissement à la douleur physique. Celle que font subir les policiers, notamment. Mais aussi par les officiers de l’armée où tout manquement est sévèrement réprimé.

« Mémoires d’un Yakuza » de Junichi SAGA couverture du livre

Quand Eiji est sollicité par son père, le chef du gang le laisse partir

Il remet le choix dans ses mains : rester avec lui ou reprendre sa liberté. En prenant le risque de le perdre, il s’assure ainsi de son engagement à vie.

Nous sommes à la fin des années 1920. Eiji doit faire son service militaire comme conscrit.  L’armée l’enrôle et l’envoie dans la pointe septentrionale de l’Empire nippon. A la frontière entre Corée occupée, Chine et Russie. Un paysage désolé, fait de montagnes pelées. Il fait un froid terrible. Les nuits d’hiver sont longues, glaciales. Pendant les gardes, les loups rodent en hurlant autour du camp militaire. Au printemps, les exercices physiques sont épuisants…

Eiji passe toutes ces épreuves. Et bien d’autres quand  on le dénonce pour une tentative de désertion. Démobilisé, il rentre au Japon renforcé, endurci, trempé dans sa personnalité de résistance à l’autorité publique.

Il se remet sous celle du chef de gang qu’il retrouve au sein de l’organisation Dewaya

On l’accueille avec chaleur et respect. Une fois de plus, il a bien résisté. Il a traversé les épreuves des institutions les plus répressives. Sa fidélité et intacte !

Eiji va continuer de progresser dans la hiérarchie de son gang. Il a la confiance de ses chefs. Il sait se faire respecter. Contre un rival qui avait défié son commandement, il commet un meurtre. Il sera condamné à 5 ans de prison, qu’il effectuera en devenant un détenu modèle. Il travaille à fabriquer des sacs en papier. Etrange pour un yakuza qui fait profession de ne jamais travailler !

Une femme lui fait tourner la tête

Elle est belle, irrésistible. Mais elle « appartient » à un autre gang. Il s’enfuit avec elle et erre dans l’intérieur du pays. Pour survivre, il demande quelques yens aux chefs des autres gangs. Mais la vie est trop rude pour les amoureux à dormir sur le sol dur des temples glacés, perdus dans la montagne. Il doit renoncer.

Pour se faire pardonner auprès du chef de gang à qui il a « pris » la femme, il se coupe la dernière phalange de l’auriculaire, qu’il va lui remettre. Il est pardonné, il retourne à son gang d’origine.

Le monde du jeu clandestin nous est dévoilé

les « Mémoires d’un Yakuza » de Junichi SAGA nous montrent la fortune ou l’infortune des tripots au sein des « quartiers réservée ». Les règles « d’honnêteté » qui règnent dans ce monde illégal. Les techniques de triche avec les dés « pipés » que seuls les amateurs utilisent. Pas les vrais gangs de yakuza !

Et les relations complexes avec les femmes qui s’aventurent dans ce monde d’hommes. Ainsi, une femme peut-elle se « mettre au clou » ? Et un patron de gang peut-il se porter garant d’une telle opération ?

La fin de la guerre, en attendant le débarquement des américains

L’année 1944 voit l’armée japonaise reculer. Dans le Pacifique sous l’avancée de l’armée américaine, mais aussi en Chine et en Corée. Les bombardements font gronder le ciel en permanence. Pour Eiji IJICHI, peu importe qui occupe le ciel. Ce qui va advenir. L’essentiel est le moment présent. Si on doit mourir sous les bombes, autant prendre du bon temps dans le jeu et les femmes. Il se tient aussi loin que possible des grands enjeux politiques qui vont secouer son pays défait.

L’Empire s’est écroulé

S’ouvrent des espace béants d’où l’Etat bureaucratique, pointilleux, répressif… s’est évaporé. Un Etat assommé, comme la société, par les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki en aout 1945.

Eiji IJICHI va participer au pillage d’entrepôts de l’armée près de Tokyo. Véritable caverne d’Ali Baba, on y trouve de tout. Tout ce qui manque à une société dévastée par des années de guerre et par le coup final du bombardement atomique. Camions, machines, fil électrique, moteurs, outils, charbon, troncs de bois, viande, céréales, conserves, poisson séché… tout est à prendre. Les pillards vont désosser le bâtiment lui-même, poutre par poutre, tôle par tôle.

Le narrateur du récit, l’ancien chef yakuza, s’éteint entouré de ses femmes restées fidèles à son image, son prestige… Mais aussi à une certaine gentillesse, une attention portée à ses propres actes… A une fidélité aussi.

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  • Selon Wikipédia, Junichi Saga (en japonais 佐賀 純) est un médecin et écrivain japonais né au Japon en 1941. Après l’obtention de son diplôme de médecin de l’Université Keiō, Saga Junichi fait son internat à Honolulu, Hawaï. À son retour au Japon il se rend compte qu’il n’existe pas de littérature sur la vie quotidienne des japonais. Il s’installe comme médecin dans sa région natale au nord-ouest de Tokyo, sur le lac Kasumigaura, et commence très tôt à enregistrer les témoignages de ses patients,. Il les compile par la suite dans un livre, Mémoires de vent et de vagues, inédit en France. Dans Mémoires de paille et de soie, avec le même principe, il prend pour base les récits de personnes qui ont vécu dans un Japon rural, disparu aujourd’hui.

Sa profession de médecin l’amène également à rencontrer Ijichi Eiji, un ancien chef yakuza. Celui-ci, atteint d’un cancer en phase terminale, lui raconte petit à petit sa vie. Saga Junichi l’enregistre, et retransmet son récit dans Mémoires d’un Yakuza, qu’il publie en 2007 en France. Des paroles de l’album Love and Theft de Bob Dylan reprennent des passages du livre Mémoires d’un Yakuza.

  • Sur le Japon contemporain, on lira les notes de lectures de l’œuvre d’Aki Shimazaki ==> ICI

[1] Un yakuza (ヤクザ) est un membre d’un groupe du crime organisé au Japon (mafia). Quatre principales organisations, sont présentes sur tout l’archipel. Elles possèdent des ramifications dans la zone Pacifique, en Allemagne et aux États-Unis. Les yakuza étaient officiellement 28 200 membres fin 2019. Ils seraient la plus grande organisation de crime organisé sans être pour autant secrète. Ainsi, les clans ont pignon sur rue, la plupart du temps sous couvert d’une structure légale de type associatif. Pour en savoir plus sur les Yakuza, voir ==> ICI