« L’usage de la photo » d’Annie ERNAUX et Marc MARIE. Etrange texte que les auteurs et l’éditeur n’ont pas qualifié en sous-titre. Roman ? Témoignage ? Essai ? Nouvelle ? Sans doute valait-il mieux ne rien écrire tant ce texte est singulier.

Un texte écrit à quatre mains, celles d’Annie et de Marc. Auteurs discrètement signalés dans le corps du texte par les initiales des prénoms. Annie écrit et parle de M. Marc écrit et parle de A. Des photos sont prises, pour capturer des moments de vie et de désir partagés. Dans le temps du récit, Annie Ernaux soigne un cancer. Les regards sur leur relation, sur la maladie, se croisent. Les lieux ont leur importance. Dans les maisons (à Cergy, la chambre, la cuisine…), dans les pays (Bruxelles…).

Un texte qui parle d’amour, de désir

Qui parle aussi de cancer. Celui qui se cache dans le corps d’Annie. Qui ronge son sein. Et qui accompagne les premiers mois de la relation entre A et M. Avec la pudeur et l’impudeur qui peuvent se mêler aux premiers moments de la rencontre. Pudeur et impudeur soulignés par l’écriture à quatre mains de ce texte.

« L’usage de la photo ». Pour garder mémoire ? Pour garder preuve ?

Les textes alternent de l’un et de l’autre. Ce « parler d’amour, de sexe, de cancer » s’effectue en cherchant à traduire en traces visuelles des moments, des émotions, des souvenirs. A inscrire cela dans et par des photographies ! A capturer, à saisir dans un « appareil photo » les traces fugaces du désir qui soutient ces moments d’amour et de sexe. En un double témoignage, par l’image d’abord. Par l’écrit sur l’image ensuite. Une histoire racontée à quatre mains, mais aussi à quatre yeux.

Avec le cancer qui s’invite comme troisième personnage dans cette relation qui s’amorce. A. évoque les appareillages des traitements laissés sur son corps. La perruque pour cacher la calvitie sur la tête. Mais aussi le pubis glabre de petite fille.

Des témoignages pour garder mémoire de « ce qui a été ». Comme l’a si justement écrit Roland Barthes dans « La chambre claire ». Voir ==> ICI

« L’usage de la photo »

Je suis aussi touché par cette idée de faire de la photo un « usage ». Un usage qui nous dépasse. Que les auteurs offrent au lecteur.

En tant que photographe, je suis aussi dans l’idée de garder trace des traces de la vie. Une tache de peinture sur le sol. Le dessin des pattes d’un chat qui franchit un mur toujours au même endroit. Les murets de pierre détruits au passage régulier des sangliers. C’est sur le Causse, au-dessus de Cahors. Les « blessures des murs » fait par les balles lors des guerres passées. L’ombre d’un feuillage -trace éphémère- sur le tronc d’un arbre. La courbure du seuil de la porte usé par tant de pas. Le frottement provoquées par le vent d’une branche, qui dessine des cercles sur un mur. La peinture qui s’écaille autour de la serrure… L’usage. L’usure… Voir « Photographe ! » ==> ICI

Un texte étrangement moderne

Mais d’une modernité qui ne doit rien aux obsessions actuelles. Où Intelligence Artificielle, Réseaux Sociaux, marchandisation dévorante, post-vérité et mensonges impunis, crimes sexuels d’hommes puissants, arrogance des multimilliardaires… et autres avanies[1] capturent / saturent notre attention. Avec notre complicité dans la captation.

« L’usage de la photo » d’Annie ERNAUX et Marc MARIE (couverture du livre)Avec comme point commun le même arrière-plan. Le grondement de la guerre au Moyen Orient. C’était contre l’Iraq en 2003, quand ont été écrites ces lignes. Contre l’Iran et le Liban en 2026 quand ont été lues ces mots. Une guerre absurde de plus. Dévastatrice des vies, de la vie même. Déclenchée sur la base de mensonges. Une fois de plus.

Une modernité de sincérité

Sincérité sur soi. Capacité à se montrer nue, nu. A dévoiler sans niaiserie sa perception de l’autre, en amour. Face à la vie, face à la mort qui rode dans le corps d’elle.

Dans les émotions puissantes et dans les détails. Où la vérité est une évidence. Un risque assumé. Comme s’il n’y avait pas d’autres façons de faire. Où l’individu n’est l’ennemi de personne. Mais s’affirme dans ses doutes et ses désirs. Dans sa complexité. Où il n’y a pas que de la brutalité dans les relations. Dans le monde.

Le sentiment étrange que cette modernité-là a fui. S’estompe dans le passé, pourtant récent.

Je pense à l’ouvrage de Simone de Beauvoir qui nous parle d’elle dans les derniers moments de vie de sa mère. C’est dans « Une mort très douce ». Autre trace intime laissée et livrée aux lecteurs. Dans une écriture différente mais également sincère. Voir ==> ICI

Des écritures où l’on ne bluffe pas. Où l’on ne se cache pas derrière le style. Les conventions littéraires. Les débats parisiens sur « le roman ». Sincérité, vérité. Je ressens cela comme une capacité, un attribut plutôt féminin… De la part féminine des êtres.

L’écriture est plate, sans effets littéraires

Et cette platitude lui assure sa puissance. Curieusement, les textes qui proviennent des deux auteurs ne marquent pas de rupture de style, alors qu’ils ont été écrits séparément. On retrouve ici et là cette égale platitude. Pour donner au texte une vérité, simple, immense. Pour offrir aux lecteurs d’y accéder. Avec, pour chacun de nous, sa propre lecture. Ses propres rebonds personnels, ses souvenirs. Ses propres évocations…

Des choses banales sont convoquées. Décrites simplement. La vie ordinaire. Et, enchâssés dans cette vie ordinaire, ces moments rares, précieux, où l’amour se tresse avec le désir.

Au fil du texte, la photo recule et l’écriture prend la première place

La photo comme prétexte. Le prétexte qui précède le texte, littéralement. Ce dernier occupe une importance croissante. Amour, cancer. C’est visiblement Annie Ernaux qui tient les principaux fils de l’histoire. C’est sa bataille pour l’amour, pour la jouissance de l’amour. Pour la vie. Contre le crabe dévorant que les appareillages l’aident à vaincre.

Un jour, elle dira la phrase « j’ai eu le cancer ». Abandonnant celle où « elle avait le cancer ».

A regarder les photos, et alors que le temps s’est écoulé, les souvenirs de cette relation amoureuse remontent. Chambres d’hôtel. Pièces à Cergy dans la maison d’A. Quels souvenirs sont associés aux photos ? Quelles chansons écoutions-nous en ces moments ? Quels habits portions-nous ? Aout 2003, cela avait été un été de canicule. Comment les souvenirs s’accrochent à des détails de la vie ? Sans maitrise de la mémoire.

Une histoire d’amour que la lutte contre le cancer n’a pas altéré

Et l’immense ambition de construire, à deux, quelque chose qui en porte témoignage. Qui en garde trace. Et qui se donne à voir. A lire.

Merci à vous, Annie et Marc.

& & &

Annie Ernaux, née Duchesne en 1940 à Lillebonne (Seine-Inférieure), est une professeure de lettres et écrivaine française. Le prix Nobel de littérature lui est décerné en 2022 pour « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ».

Née dans un milieu modeste, elle passe son enfance et son adolescence à Yvetot, en Haute-Normandie, avant de faire ses études à l’université de Rouen, puis à celle de Bordeaux. Elle devient successivement professeure certifiée, puis agrégée de lettres modernes en 1971. Elle enseigne jusqu’à la retraite, qu’elle prend en 2000, afin de préserver son activité d’écriture des impératifs économiques.

Annie Ernaux fait son entrée en littérature en 1974 avec Les Armoires vides, un roman autobiographique. Elle obtient en 1984 le prix Renaudot pour La Place, également autobiographique.

Son œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique, qui entretient des liens étroits avec la sociologie, est traduite dans une cinquantaine de langues. Pour en savoir plus, voir ==> ICI

Marc Marie né en 1962 à Boulogne-Billancourt passe son enfance à Bruxelles. Après des études de lettres modernes, il partage son temps entre écriture, travail en entreprise et piges journalistiques. Pour en savoir plus, voir ==> ICI

[1] Avanie est un nom qui désigne une vexation, une humiliation ou une injure. Oui, nous pouvons ressentir cette humiliation, par l’attention que nous accordons à ces attributs misérables de la modernité d’aujourd’hui !


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