Le rêve du village des Ding. De YAN Lianke

« Le rêve du village des Ding » de YAN Lianke (note de lecture)

Un roman qui nous fait partager la vie d’un village rural de la Chine profonde. Un village dominé par la famille Ding. Avec ses heurs et surtout, ses malheurs. Des malheurs qui se tissent autour de l’épidémie de sida qui consume ses habitants. Comme pour les « punir » d’avoir vendu leur sang quelques années avant. De massives ponctions de sang, qui ont épuisé leur corps et introduit le virus dans leurs organismes. Avec l’argent du sang, les villageois ont construit des maisons en briques, couvertes de carreaux de céramique. Et acheté des frigos et autres ustensiles « modernes ».

Mais la maladie s’est abattue sur le village et les alentours. Dans le rayon d’action des vendeurs de sang.

Faire commerce du sang, puis des cercueils

Avec l’appui des autorités qui ont poussé à ce singulier commerce, des individus du village acheteurs de sang ont fait fortune en puisant dans la force des villageois. Une force sensée se renouveler, transformant les corps en machines à fabriquer du liquide de vie.

Quelques années après, la mort règne en maîtresse sur le village. La demande de cercueil explose. Les acheteurs de sang se reconvertissent en vendeurs de cercueils. Toujours avec l’appui des autorités qui fait de la délivrance de ses autorisations des outils d’enrichissement pour ceux qui ont « le cachet de l’administration ».

La famille Ding est au cœur de ce trafic

Minée par les conflits opposant le grand-père à ses deux fils, s’accusant mutuellement de s’enrichir sur le dos des villageois, c’est la famille Ding qui profite de ces commerces auprès des villageois crédules. Crédules et entêtés. Querelleurs et arque-boutés dans leurs croyances qui les exposent aux boniments des fils Ding. Ceux-ci bénéficient de l’appui de l’Administration, lointaine, opaque, toute-puissante.

L’Administration édicte des règles, et les plus malins s’en emparent pour s’enrichir

L’un des fils Ding notamment, Ding Hui. C’est lui qui va acheter (et revendre) le plus de sang. C’est encore lui, encouragé par ses exploits commerciaux avec le sang, qui s’institue revendeur des cercueils que l’Administration finit par accorder aux familles qui comportent en leur sein des morts par le sida. Entre temps, on abat tous les arbres du village pour construire des cercueils. Paulownias, gingkos, ormes, saules… disparaissent des rues et des champs, laissant le paysage sans ombres, sous la brûlure aveuglante du soleil.

Couverture du livre de Yan Lianke. Des personnes en noir et rouge peignent avec leurs mains le signe de la lutte contre le sida sur une immense banderolle
Le sida, métaphore de l’avancée de la modernité marchande dans les campagnes chinoises

Après le sang et les cercueils, vient le temps de la vente des mariages posthumes

Ces jeunes gens qui meurent célibataires, il faut les marier post mortem pour leur faire une « vie » confortable et tranquille dans l’au-delà. Et pour s’assurer de leur « descendance ». Une véritable bourse des célibataires s’instaure. Les familles, pour accorder leur fille défunte en mariage posthume, demandent des dots à la famille du jeune homme défunt. Des tractations se mènent, basées sur les mérites respectifs des candidats au mariage et le rang et la fortune des familles. Ding Hui, le surdoué du commerce, s’installe dans ces échanges et s’enrichit au-delà de l’imaginable. Il quitte le village avec femme et enfant et s’établit dans la capitale régionale où il se construit une villa somptueuse, entouré des gens de pouvoir.

Le village continue de vivre avec le nuage de la mort suspendu sur sa tête

Dans la chaleur et la poussière de la campagne chinoise, dans la mort qui frappe toutes les familles, l’histoire des villageois se poursuit. Avec ses conflits, ses réconciliations. Son lot d’humiliations, de séparations, de divorces, d’adultères… Avec des retournements inattendus, déroulant la vie villageoise en zig zag comme ces ponts que l’on trouve dans jardins des maisons de mandarins. Voir « Les ponts en zig zag »  ==>   ICI

La famille Ding se déchire jusqu’à la mort

Ding Hui qui vit désormais dans la capitale provinciale a déjà un nouveau plan pour s’enrichir encore. Il va vendre des places dans un cimetière proche du Fleuve Jaune. Un emplacement convoité pour ses vertus spirituelles. Il revient au village pour le « mariage » de son fils de 12 ans, décédé. Un fils qu’il fait épouser la fille décédée d’un fonctionnaire haut placé. Que la mariée soit de six ans l’aînée du jeune Ding, boiteuse et folle n’effraie pas le père. C’est une opération entre puissants. Mais s’en est trop pour le grand père Ding. Il s’empare d’un solide gourdin et fracasse la tête de son fils, Ding Hui.

Tout n’est que désespoir

Après sa détention, le grand père Ding revient au village. Tout a disparu. Il ne reste que les murs des maisons. L’argent tiré de la vente du sang s’est dissipé. Les meubles, les boiseries, les arbres, tout a été enlevé. Il ne reste que la poussière et la désolation.

En une étrange postface, l’auteur nous fait part de son propre désespoir d’auteur et d’homme, à la fin de l’écriture de ce roman.

La brutalité du capitalisme d’Etat à la chinoise

Le capitalisme chinois est ici mis à nu dans son extrême violence. Le face à face entre les villageois, crédules, n’ayant comme défense que leur sournoiserie, et ceux d’entre eux, comme Ding Hui, qui ont compris et assimilé les nouvelles règles du jeu marchand, est saisissant.

Ce sont des équilibres plusieurs fois millénaires qui vacillent sous nos yeux. La famille, cellule sur laquelle tout l’empire chinois s’est constitué, est bouleversée. Le respect pour les anciens, la symbiose avec la nature, avec la terre et la pluie, l’importance donnée à la « vie dans l’au-delà »… sont exploités à des fins marchandes, sans vergogne. On pense à « Brothers » de Yu HUA où ce face à face est aussi mis en trame du roman. Voir la note de lecture de « Brothers » ==> ICI.

Le sida est ici métaphore de cette menace mortelle qui avance, comme la marchandisation de la société. Où la loi du plus fort s’impose sans autre issue que l’acceptation, sans recours possible, inéluctable.

Se dégage un sentiment d’abandon, de désolation, de désespoir.


Pour en savoir plus sur l’auteur ==> ICI

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