« Le pain des Français » de Xavier Le Clerc. Ce qui nous frappe d’emblée, c’est l’écriture singulière de ce roman. Une écriture où se mêlent étroitement, contenu et expressions singuliières. Des mots viennent à l’esprit. Poésie / Politique / Réminiscence / Ruptures / Références historiques / Retours sur la littérature. En des ruptures inattendues, passagères, surprenantes. Qui ouvrent l’imaginaire sans nous perdre, car le fil narratif reprend.

Un récit nourrit des épisodes tragiques de ce que Benjamin Stora appelle « la première guerre d’Algérie ». De la conquête par les troupes françaises de ce vaste pays. De la répression contre les résistances qui se sont faites jour partout. Des massacres de civils. Pour terroriser. Pour prendre les terres.

Tressés à ces récits, le parcours de l’auteur, Xavier « Le Clerc ». Il a changé son nom, adoptant la traduction littérale de son nom en arabe, « Aït Taleb » [1]. Lui, né en Kabylie de parents kabyles.

L’auteur fait courir un fil tout au long du récit. Son dialogue avec Zohra.

Zohra, fillette kabyle

Zohra dont Xavier Le Clerc a trouvé le crâne parmi les dépouilles ramenées en France lors de la colonisation en Algérie. Comme un butin. Les « vestiges humains » comme les nommaient les scientifiques du musée ces dépouilles ont été sagement entreposés.

Le crâne d’une fillette de 7 ans, recueilli par les troupes françaises aux abords d’un village kabyle. Crâne qu’il a trouvé en effet dans une boite en carton, numérotée. Dans les sous-sols du musée de l’Homme au Trocadéro dans le XVI° arrondissement de Paris. Un lieu majestueux, face à la tour Eiffel. L’esplanade où Hitler, lors de son bref passage à Paris en 1940, avait paradé avec son état-major [2]. Sous ses pas, les caves du musée. Et dans ces caves, des milliers de restes humains, dont des crânes, bien rangés, catalogués, numérotés…

Quelles obsessions coloniales avaient nourri ces opérations de collecte de ces restes ramenés à Paris ? D’Algérie. Mais aussi de bien d’autres endroits. De Madagascar. Du Soudan français. D’Indochine…

Pour la science ? Pour la démonstration anthropométrique de la supériorité de la race blanche ? Pour l’humiliation et la gloire d’avoir vaincus tous ces peuples « primitifs » ?

La conquête, ses horreurs

Dans son dialogue avec Zohra, l’auteur évoque la terreur provoquée lors de la conquête coloniale. Des massacres de civils et des résistants. En des récits courts et précis. En citant les noms des officiers français qui conduisaient ces « exploits ».

Il cite aussi ceux, parmi les Français, qui découvraient l’horreur macabre de cette conquête. Puis l’horreur de la situation coloniale. Qui pouvaient la dénoncer. Comme le fit Albert Camus dans un célèbre reportage de retour de Kabylie où il décrit des enfants qui disputent aux chiens des restes dans une poubelle.

[JOA] Je connais cet article, l’unique texte brandi en défense de Camus. Mais je ne partage en rien le respect/l’admiration que Xavier Le Clerc éprouve pour Camus. Voir à ce sujet ==> ICI

1962

Evocation des fêtes de l’indépendance en juillet 1962 à Alger. De la joie, de l’espoir immense après tant d’épreuves. Celles de la « seconde guerre d’Algérie ».

Mais aussi des massacres des « harkis » restés en Algérie. Des hommes et leur famille dont la France avait bloqué l’exode vers le pays qu’ils avaient servi.

Son enfance à Caen

« Le pain des Français » de Xavier LE CLERC couverture du livreXavier Le Clerc évoque son enfance à Caen, dans une cité ouvrière. Il parle de son père, immigré recruté en 1986 en Kabylie, un tampon « vert » apposé sur le torse marquant son aptitude à venir en France. Comme dans l’Atlas marocain le raconte Jamal Lahoussine, fondateur de l’ONG Migrations & Développement[3]. Le père ouvrier dans les hauts fourneaux de la Société Métallurgique de Normandie. Puis, licencié à la suite de la fermeture de l’usine. Brisé par son licenciement. Emmuré dans son silence. Le jeune Hamid (il n’avait pas alors changé de nom) connait la vie rude et triste des couches populaires affectées par la désindustrialisation.

Il raconte le racisme. L’humiliation vécue par son père. D’où est tiré le titre du roman : « Le pain des français » en une scène emblématique du racisme quotidien. Avec des réminiscences de la guerre d’Algérie comme carburant.

Il évoque sa double exclusion parce qu’il aime les hommes. Les études, brillantes mais oh combien difficiles à mener quand on a sur les épaules la charge de la famille. Car la maman a été gravement accidentée. Et le père immobile, reste enfermé dans le silence.

Une histoire familiale d’une triste banalité dans ces banlieues populaires post-coloniales et post-industrielles.

S’échapper, quitter Caen

Venir à Paris. Solitude. Les rencontres dans le quartier populaire Sainte Marthe dans le X° arrondissement où il vit. Son départ pour Londres. Encore la solitude de l’exil.

Retour à Paris. Carrière, reconnaissance, écriture.

& & &

L’ouvrage, édité par Gallimard, est servi par une stupéfiante photo ainsi légendée « Fillette kabyle des Beni-Mengelet, vers 1910-1915 ». Que nous dit ce regard ? A la fois offert, mais terriblement retenu. Quel mystère, quels secrets ?

Beni-Mengelet était aussi le nom du village où vivait ma famille paternelle, après qu’elle a quitté le village d’origine, Soumeur. J’y avais passé des vacances lors de l’été 1954. Quelques semaines avant le déclenchement de la guerre de libération.

 

Xavier Le Clerc, né en Algérie, sous le nom d’Hamid Aït-Taleb . Il étudie le droit, la sociologie et la philosophie à l’université de Caen. Puis obtient un double master en sciences humaines et littérature comparée à Sorbonne. À partir de 2004, Il vit à Londres et change de nom en 2011, en traduisant en français son nom de naissance. Ce qui lui permet de surmonter les discriminations.

Il mène une carrière brillante dans des grands groupes de luxe, axée sur la stratégie et l’acquisition des talents au sein de Burberry, Gucci puis de LVMH. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus sur l’auteur, voir ==> ICI

[1] Sur ce thème, voir le roman autobiographique de Mouhoub El Mouhaud « Le prénom » ==> ICI

[2] Le 23 ou 28 juin (la date reste aujourd’hui discutée), Adolf Hitler visite la capitale française, de façon brève et discrète en compagnie du sculpteur Arno Breker et des architectes Albert Speer et Giesler. Un survol de la ville complète sa visite. Il ne reviendra plus jamais à Paris. Cette visite d’Hitler à Paris et surtout la diffusion de son reportage photographique permettent aux Allemands d’immortaliser leur victoire aux yeux du monde (*). D’après Wikipédia.

(*) note dans la note. La photo comme témoignage : « cela a été » voir à ce sujet Roland Barthes, La chambre claire. Note de lecture, voir ==> ICI

[3] Sur l’histoire de Jamal Lahoussine, voir ==> ICI


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