La rareté comme problème économique fondamental ?

Douglass North, dans son allocution de réception du Prix Nobel en 1993, brosse un tableau saisissant de clarté de la science économique.   Il met la question de la pénurie (scarcity) au cœur de l’économie, dès l’origine de la formation des sociétés [1]. Selon lui, l’économie est l’étude de la lutte contre la rareté, celle-ci ayant prévalu depuis toujours.

Je conteste radicalement ce point qui est une projection de la pensée du Nord sur le Sud. La rareté est une construction sociale, entièrement liée à la marchandisation du fonctionnement des sociétés. A l’origine, il y a l’équilibre des ressources et des besoins, à un très bas niveau matériel, avec un volume d’échange réduit, l’essentiel des biens consommés étant auto-produits. La pénurie existe ponctuellement, elle se traduit par des disettes, des famines liées le plus souvent à la guerre, à des accidents naturels (sécheresse), ou à l’incurie de l’Etat comme l’a montré Amartya Sen. Mais en dehors de ces circonstances exceptionnelles, les sociétés produisent ce dont elles ont besoin, en un équilibre de bas niveau de biens matériels. Quand la production de ce niveau de consommation est trop difficile ou impossible (par tarissement de l’eau par exemple), alors on déplace collectivement le village sous d’autres cieux, les familles quittent la zone déshéritée (migrent) pour une autre plus clémente. Dans le langage du Nord, les sociétés sous-développées sont en « économie de subsistance » tandis que les sociétés développées sont en « économie d’accumulation ».

Dans l’Anti-Atlas marocain, on trouve de nombreux villages abandonnés en raison de la sécheresse qui est endémique depuis le milieu des années 70, et d’autres reconstruits dans une zone différente. De même pour les familles qui se déplaçaient au gré des guerres tribales. La question du manque de ressource ne se posait pas comme on la pose au Nord, et comme la théorie économique l’appréhende en en faisant la pierre angulaire de l’économie. Les sociétés traditionnelles fonctionnent dans un système qui ne s’appréhende pas par l’économie telle qu’on l’entend au Nord.

Douglass North prend pour acquis la nécessaire spécialisation et division du travail croissantes dans les sociétés primitives pour qu’elles accèdent au développement. Mais c’est justement le point aveugle de sa démonstration : et si ces sociétés primitives avaient autre chose en tête que la spécialisation et la division du travail ? Et si elles avaient un autre rapport à ce que l’on nomme au Nord la « pénurie » ?

En suivant cette approche, le Nord projette sur le Sud son critère de pauvreté, en l’assimilant exclusivement à un niveau de revenu monétaire (inférieur à 1 ou 2 dollars par tête et par jour). Mais on parle là de la « pauvreté monétaire ». Sans égards pour les relations sociales (au sein des familles en premier lieu) qui assurent la subsistance de chacun dans un entrelacs de relations interpersonnelles faites de réciprocité. C’est la rareté de ces relations (la solitude, l’isolement, la perte de ses proches) qui est cause de pauvreté, car les assurances procurées par cet environnement humain dense, fait d’obligations, de réciprocités, peuvent disparaître dans la situation d’isolement.

Mais au fil du temps long, il y a bien un facteur qui est devenu rare, c’est la terre, et plus généralement, l’espace. Avec l’accroissement sans précédents de la densité de population dans toutes les régions habitables, la terre est devenue un bien rare. On ne peut plus changer de lieu, déplacer son village, quand la sécheresse prolongée a rendu stériles les puits. C’est ce phénomène qui pousse à transformer la terre en bien marchand au terme d’un long processus, alors qu’elle était auparavant incessible (appartenant à Dieu, aux dieux, aux ancêtres, à la collectivité, au souverain… selon les croyances locales).

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[1] Dans son allocution, North emploie les expressions suivantes : “ the fundamental assumption of scarcity  ;  Competition, reflecting ubiquitous scarcity, induces organizations to engage in learning to survive.”; “With growing specialization and division of labor (*) the tribes evolved into polities and economies; the diversity of experience and learning produced increasingly different societies and civilizations with different degrees of success in solving the fundamental economic problem of scarcity.”

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