La raison graphique de Jack Goody, ou "la domestication de la pensée sauvage"

« La raison graphique » de Jack GOODY (bribes de note de lecture)

Le titre entier de l’ouvrage est : « La raison graphique – La domestication de la pensée sauvage »

Le sous-titre peut prêter à confusion

« La domestication de la pensée sauvage » porte, en fait, sur la démarche des ethnologues (du Nord) dans leur abord de la pensée « des autres », selon l’auteur. Une démarche qui consiste en premier lieu à « domestiquer » cette pensée. C’est-à-dire à la projeter sur les propres grilles du Nord. Des grilles « domestiques », c’est-à-dire connues, reconnues dans le système de pensée des ethnologues eux-mêmes. Que reste-t-il de la pensée de l’autre, dans ce cas ?

Ce thème est celui de mon livre « SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud ». C’est ce qui m’a intéressé dans l’oeuvre de Goody.

La raison graphique de Jack Goody

« Eux » et « nous »

Dénonçant une approche « binaire et ethnocentrique », Jack Goody prend cette question à bras le corps, en partant des classifications faites par les intellectuels du Nord depuis toujours. Classifications entre « nous » et « eux ». Eux, ce sont les autres, non occidentaux.

« Comment être Persan ? »

… écrivait déjà Montesquieu dans les « Lettres persanes », publiées en 1721. Et bien avant lui, les Romains nommaient « Barbares » ceux qui vivaient de l’autre côté du Limes, la frontière délimitant l’Empire romain du reste du monde.

Nous pensons ici au livre de Jean-Christophe Rufin « L’Empire et les nouveaux barbares » (1991) [1]

Jack Goody énumère les façons dont les intellectuels du Nord ont nommé cette différence entre « nous » et « eux », convoquant les grands auteurs des sciences sociales : Weber, Durkheim, Lévy-Bruhl, Lévi-Strauss, Parsons, Mauss…

« Eux » « Nous »
Irrationalité
Pensée mythopoiétique
Démarche pré-logique
Pensée sauvage
Pensée « froide »
Situations fermées
Primitif
Simple
En développement
Traditionnel
Précapitaliste
Mythe
Magie
Statut
Concret
Collectif
Rituel
Pensée sauvage
Primitifs
Néolithique
Pensée mythique
Bricoleur
Intuition sensible
Imagination
Utilise des signes
Connaissance intemporelle
Solidarité mécanique
Rationalité
Pensée logico-empirique
Démarche logique
Pensée domestiquée
Pensée « chaude »
Situations ouvertes
Avancé
Complexe
Développé
Moderne
Capitaliste
Histoire
Science
Contrat
Abstrait
Individuel
Rationnel
Pensée domestiquée
Civilisés
Moderne
Pensée scientifique
Ingénieur
Pensée abstraite
Pensée abstraite
Utilise des concepts
Connaissance historique
Solidarité organique

Une théorie du changement

Cette façon binaire de décrire le monde suppose implicitement une théorie du « changement » Une évolution du système. Celui de « eux » vers celui de « nous », vue comme un progrès. Une approche normative, plus ou moins linéaire, de convergence vers le système de pensée du Nord. Un système implicitement posé comme l’aboutissement ultime de la civilisation. Un aboutissement qui mettrait fin à l’Histoire (Francis Fukuyama [2]) dans un monde où régneraient en maîtres et pour toujours le marché et la démocratie.

L’auteur montre la faille dans cette façon de voir le monde, qui, selon lui, ignore les « techniques de communication » dont l’écriture (explication du titre « La raison graphique ») serait la plus flagrante illustration.

Une démonstration non convaincante

Cependant, ce point central de l’ouvrage n’est pas clairement démontré, à mes yeux. Le livre est écrit dans un style complexe. Les éléments clé de la démonstration sont présentés d’une façon répétitive, sèche, dans une grande pauvreté d’arguments. Alors que le propos se veut en rupture polémique car allant à rebours de la pensée dominante marquée par cette dichotomie. Donc nécessitant un surcroît d’attention à la démonstration. Dommage !

Pourquoi me suis-je penché sur cet ouvrage ?

Parce que j’ai utilisé, en la questionnant, cette dichotomie entre la pensée du Nord et celle du Sud dans mon livre « SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud » (L’Harmattan, 2018). En contestant la pertinence des outils conceptuels forgés au Nord pour analyser les sociétés du Sud. Avec le maximum de précautions, j’ai construit une classification entre Nord et Sud sur de nombreux plans. Ce faisant, j’ai rencontré une des classification citée par Jack Goody, celle de Talcott Parsons [3].

Eviter une vision simpliste de l’opposition entre sociétés du Nord et sociétés du Sud

J’ai élaboré cette classification sur une centaine d’items de façon à éviter un clivage simpliste entre les deux faces du monde, le « Nord » et le « Sud ». En une démarche réflexive, j’ai énoncé la difficulté créée par le fait que mes propres outils d’analyse proviennent presque exclusivement de la pensée du Nord. En premier, l’utilisation de la langue française.

Enfin, comme Jack Goody, j’ai abordé les conséquences négatives d’un usage simpliste de cette dichotomie sur le changement entre un état et l’autre. En critiquant la vision d’une finalité unique, celle qui prévaut (avec sa diversité) au sein des pays du Nord.


[1] Deux ans après la chute du Mur de Berlin, J.C. Rufin conteste la thèse de la « fin de l’Histoire » dans le livre cité. Une « fin de l’histoire » qui s’établirait autour d’un nouvel ordre mondial unifié par le marché et la démocratie. Tout au contraire, il prédit le risque d’une nouvelle fracture planétaire, selon une ligne comparable à celle qui prévalait du temps de l’Empire romain. D’un côté le « nous » du Nord, qui concentre richesses et puissance, fixe les normes et impose les règles. De l’autre, « les autres », le Sud, dans le rôle des « barbares » laissés à la périphérie et source d’hostilité. Des sociétés du Sud rejetées de l’autre côté d’un Limes qui permettrait de les tenir à distance.

L’auteur a vu juste. Mais seulement partiellement

Il n’a pas compris l’émergence, parmi ces « barbares » de forces puissantes capables de contester à « l’Empire USA » l’hégémonie absolue qu’il avait établie jusque-là. Émergence de forces puissantes mais aussi d’une multitude de forces locales, capables de défier les plus puissant, en une menace « du faible au fort » totalement inconnue auparavant (Bertrand Badie). Quarante ans plus tard, nous en sommes là. Avec un affrontement entre la puissance mondiale du XX° siècle, les USA, et la nouvelle puissance émergente, la Chine, dans un monde fractionné politiquement, faussement uni par la mondialisation libérale.

Pour en savoir plus sur Jean-Christophe Rufin ==> ICI

[2] La Fin de l’histoire et le Dernier Homme [« The End of History and the Last Man »], Flammarion, 1992. Sur Francis Fukuyama voir ==> ICI

[3] Talcott PARSONS, Elément pour une sociologie de l’action, Paris, Plon, 1976.


Sur mon ouvrage « SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud » voir ==> ICI

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