« Djamilia » de Tchinghiz AÏTMATOV (note de lecture). Un roman préfacé par Louis Aragon. Nous sommes transportés dans les steppes d’Asie centrale. Au Kirghizstan. A des milliers de kilomètres, la Seconde Guerre mondiale fait rage. Mais elle est très présente dans le village de la steppe. Elle qui a pris sur le front tous les hommes en âge de porter arme. Dans ce décor, le jeune auteur Tchinghiz Aïtmatov compose une œuvre singulière et magnifique. Un récit qui nous prend le cœur, dès les premières lignes. « La plus belle histoire d’amour » dira Aragon.

Eté 1943, le temps des moissons

Il faut moissonner le blé et l’envoyer aux soldats qui se battent sur le front. Chaque épi compte ! Du sovkhoze, doivent partir régulièrement des pleines charrettes de blé vers la gare, à plusieurs heures de route.

Le village rassemble des familles nomades sédentarisées

En leur sein, de complexes relations familiales, denses et immuables. Djamilia est la bru d’une famille qui compte dans le village. Son mari Sadyk était sur le front. Il vient d’être blessé. Soigné dans un hôpital loin du village, il envoie régulièrement des lettres à sa famille. Des lettres conventionnelles faites de salutations dans l’ordre strict qu’impose le respect des hiérarchies familiales. La lettre se termine par une simple mention du nom de son épouse.

« Djamilia » de Tchinghiz AÏTMATOV couverture du livre

Djamilia

Elle est vive, belle, intelligente. A la fois dans le respect des traditions : elle a épousé Sadyk en suivant un mariage arrangé. Mais elle est aussi dans une certaine impertinence. Elle ose répondre, lever les yeux devant un homme… Cela plait à sa belle-mère qui voit en elle une personne capable de prendre sa relève dans la conduite de la famille.

Orozmat, le vieux brigadier du sovkhoze, lui demande de prendre en charge l’acheminement régulier du blé jusqu’à la gare. Le jeune frère de son mari, Seït l’accompagnera. Ainsi que Danïiar, un soldat handicapé par une blessure de guerre qui s’est réfugié au village. Un homme taciturne. Qui n’a que ses habits militaires comme bagage.

Elle accepte cette charge. A-t-elle le choix ? Il n’y a plus d’hommes dans les villages alentours. Et ce sont les femmes et les enfants qui fauchent le blé dans les champs. Avec une moissonneuse ancienne, poussive. Et l’aide incertaine de soldats blessés.

Les mères sont dans l’angoisse. Leurs fils reviendront-ils ?

Tout le récit est vu par les yeux de Seït

Le jeune frère de Sadyk connait les traditions. Il a 13 ans. C’est à lui que revient la défense de la famille. Donc, la protection et la surveillance de Djamilia. C’est même pour cette raison qu’on lui a demandé d’accompagner la femme de son frère dans le transport du blé vers la gare.

La naissance de l’amour

La route est longue. La chaleur écrasante en ces longs jours d’été dans la steppe. Sous l’œil de Seït, Djamilia chante pour égayer le chemin. Elle provoque Danïiar. Serait-il capable de chanter ? L’homme blessé hésite, puis se lance. Il chante l’amour de sa terre. Il chante l’amour. Et Djamilia en est envoutée.

Seït, le narrateur, sent confusément que quelque chose d’important se tisse sous ses yeux entre l’homme et la femme. Il connait les règles ancestrales. Mais il soif de nouveaux horizons. Il veut être peintre. Ce sera un autre départ pour sa mère, résignée.

La plus belle histoire d’amour

Djamilia et Danïia quittent le village un petit matin d’automne. Ils disparaissent dans les vastes plaines de la steppe. Djamilia a choisi l’amour.

Seït les voit partir dans la brume qui commence à couvrir la plaine. Il est déchiré. Il se rend compte qu’il aimait Djamilia. Mais il ne dira rien. Ni à sa mère, ni à son frère ainé. Il comprend que d’autres voies sont possibles.

Dans la préface de ce livre écrite en 1959, Aragon…

… salue la force de cette écriture. Un récit écrit « de l’intérieur » de la société kirghiz, sans fioriture. Avec le recul que donne le regard de Seït, jeune adolescent. Un enfant à qui le départ des hommes pour le front a donné tant de responsabilités dans la production agricole.

Face aux pays démocraties fatiguées (déjà en 1959 !), Aragon signale la fraicheur et la force de ce récit pour parler de la vie, de sa vigueur. De l’amour pour sa terre. De l’amour tout court. C’est un cri d’espoir pour lui.

Je laisse à Aragon les derniers mots (p 21) « Mon Dieu, comme le monde est encore jeune et beau ! Comme rien n’est épuisé, comme tout peut encore faire battre le cœur des hommes ! (…) Et puis voilà que, sur la rivière Kourkouréou, entre la Chine et le Tadjikistan, un garçon qui eut fait, il y a trente ans, un djiguite [1] comme un autre, tourne les yeux vers nous et parle. Et l’on a plus envie que de se taire et l’écouter. Merci, mon Dieu à qui je ne crois pas, pour cette nuit d’août à laquelle je crois de toute ma foi dans l’amour. »

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Tchinguiz Torékoulovitch Aïtmatov (en russe : Чингиз Айтматов) est un écrivain soviétique et kirghiz, né à Sheker (Union soviétique) en 1928 et mort à Nuremberg (Allemagne) en 2008 (Wikipédia). Pour en savoir plus, voir ==> ICI

Sur ce roman Djamilia, voir ==> ICI

Ce roman, comme tant d’autres, explore l’émergence de la liberté individuelle. Voir sur ce thème « Le tambour des larmes »  ==> ICI

[1] Cavalier d’élite au Kirghizistan.


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