« Contre son cœur » de Hanif KUREISHI (note de lecture)

L’auteur du scénario de « My Beautiful Laundrette »   [1] [2]  et d’autres œuvres littéraires nous livre ici un récit auto-biographique qui suit le fil de la relation à son père, un père humilié, non désiré, écrivain raté qui met tous ses espoirs sur les épaules de son fils. Un poids si lourd que le jeune Hanif mettra des années à s’en accommoder. La trame du livre s’organise autour de sa découverte de textes écrits par son père où sont mis en scène les membres de la famille : le grand père de l’auteur, colonel, autoritaire, viveur, brutal, et ses oncles, brillants, préférés dans la fratrie… L’auteur vit son enfance dans la banlieue de Londres, et connaîtra au tournant de sa vie d’adulte les errements classiques de son âge, de son époque : drogues, dragues, errances, amitiés douteuses, discussions philosophiques filandreuses, découverte des auteurs contestataires, émergence des minorités et artistes du Commonwealth en Angleterre, questionnement en tant qu’enfant d’un mariage mixe (sa mère est anglaise), interrogations existentielles…. Il connaîtra aussi le racisme en tant que ‘Paki’ (Pakistanais) vivant en Angleterre (un pays qui vit douloureusement la perte de son empire), les interrogations sur l’identité, les questionnements sur les gigantesques ‘guerres civiles’ qui ont déchiré le continent des puissances coloniales, l’Europe, au cours du XX° siècle, l’arrivée des leaders d’extrême-droite et de leur discours de haine. Il interroge le système social britannique, l’ancienne puissance coloniale retrouvée sur ses terres métropolitaines, la vie de banlieue, monotone et sans but, les prémisses de la radicalisation de jeunes musulmans… Il connaîtra aussi le brutal tournant libéral impulsé par Margareth Thatcher dans les années 80.

A son insu ( ?), Kureishi nous livre là un ouvrage qui témoigne de l’émergence de l’individu, une émergence difficile, contradictoire, confuse, pleine de doutes, douloureuse… Une émergence qui s’effectue au sein d’une famille pakistanaise traditionnelle déjà travaillée par la modernité (sous l’influence de l’ancien colonisateur), vivant dans la métropole ex-coloniale entre volonté d’intégration (par mimétisme) et revendication des origines. Regard sur soi, sur ses proches, regard des autres se croisent en des pensées confuses. Le lien au père, la nécessaire soumission et la non moins nécessaire émancipation de son emprise sont présent à chaque ligne du texte. Une écriture malhabile (venant de la traduction ?), malaisée, déroutante… Un récit attachant cependant, peut être par le parallélisme avec ma propre situation personnelle. Mon père avait rêvé d’être écrivain, et a eu lui aussi à « passer la ligne » qui sépare les mondes du Sud et ceux du Nord.

Quelques extraits du livre :

P71 : « Si Shani avait appris une chose au collège anglais, c’était de garder la tête froide, de ne rien prendre au sérieux ni personne, de se considérer comme meilleur que les autres. »

P133 : « Les Anglais cependant savaient qu’ils avaient perdu leur position centrale dans le monde [3] et cette blessure les rendait dangereux, enclins à céder au désespoir et à la haine. »

P134 : « (…) errant sans but et désorientés parmi les ruines de leur empire, les maîtres dépossédés … »

P138 : « (…) je parle au directeur bengali. Il évoque l’ « homme blanc », Abdullah vient de me parler des « Blancs », et je m’aperçois alors qu’ils ont conscience de vivre sous un colonialisme reconstitué. Il ne s’agit pas seulement de racisme, mais d’une vie, pour les gens comme eux, dans un monde dominé par l’autorité des Blancs sur les plans politique, social, culturel. Tous deux se méfient de l’hypocrisie et de la roublardise des Blancs ; tous deux les méprisent mais doivent en même temps les supporter. S’il faut en croire ce tableau, l’homme blanc possède tout et n’est pas disposé à s’en séparer ; mieux encore, tout ce qui est blanc est meilleur que tout ce qui ne l’est pas. A l’instar de l’ « homme invisible » d’Ellison, le non-Blanc ne peut qu’exister dans les brèches du non-Blanc. »

P151 : « (…) au milieu des années 1980, quand Thatcher était convaincue que le matérialisme et le sens de la thésaurisation satisferaient les besoins de la population. »

P152 : « sa femme et lui [Youssef], comme mon père, veulent se comporter en bons enfants et paraitre innocents. Mais quand l’innocence ne leur rapporte rien, ils n’arrivent pas à comprendre pourquoi Allah les a laissés tomber. Au moins mon père était, lui, capable, grâce à sa mère, de déceler sous la dévotion excessive le narcissisme, la barrière qu’on dresse entre soi et le monde, la façon commode de négliger l’individu pour le remplacer par Dieu. »

P159 : « De la banlieue, le monde paraissait terrifiant, il fallait s’en tenir éloigné autant que possible et se cramponner à ce qu’on connaissait. »

P190 : « [Garcia] Marquez, bien sûr, s’intéressait aux pères-dictateurs, et personne en considérant le vingtième siècle ne peut faire autrement que de remarquer l’amour que nous portons aux dictateurs et à leurs bourreaux, ainsi que le besoin que nous en ressentons. Marquez aurait pu écrire pour le Pakistan, qui éprouve un penchant pour les monstres, la magie et les extrémismes religieux… »

P212 : A propos de ses interrogations sur son coté musulman et ses fréquentations de jeunes religieux : « Il n’y avait là ni musique, ni histoire, ni communauté comme dans l’église de mon enfance, mais l’idéologie, le fondamentalisme et des jeunes gens nourissant des opinions extrêmes, irrationnelles et violentes, totalement incapables d’utiliser les formes les plus élémentaires du raisonnement. C’était étonnant : on ne prêtait aucune attention à la vie intérieure, elle avait été politisée ; le comportement comptait plus que la pensée. Mais, curieux de savoir pourquoi il en était ainsi, je me rendis souvent aux réunions d’un groupe musulman. Un tel déchaînement de haine était troublant. Les fantasmes, comme il se doit, se brisent sur le rocher du monde objectif, seulement on ne voyait ici aucune semblant de monde « objectif » ; il n’y avait qu’une salle de miroirs et un culte de la haine. J’entendais des propos véhéments sur les femmes, les homos, l’Occident, le libéralisme, et j’eus bientôt le sentiment que ceux qui professaient ce genre d’opinions n’y croyaient pas, qu’il ne s’agissait que d’une forme de satire et qu’on savait déjà que tout cela n’était que du vent. Je quittais ces gens furieux, me sentant impur comme si rien n’avait de valeur. »

P213 : « Mon père, dont le père était occidentalisé, disait souvent qu’il se sentait étranger en Inde [avant la partition] à cause de toutes ces religions et superstitions excentriques. »

P245 : « (…) ces réflexions sur les pères débordent du cadre personnel car il existe une relation profonde entre la famille type –idéale si l’on veut- d’une société particulière et son système politique. Impossible d’instituer un régime politique libéral, démocratique, dans une société de familles musulmanes, strictement organisées autour de la position symbolique du père régnant sans partage. »

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[1] (Wikipedia) Kureishi est né le 5 décembre 1954 à Bromley (Royaume-Uni), de mère anglaise et de père pakistanais. Il a étudié la philosophie à l’université de Londres. Il s’est fait connaitre grâce à My Beautiful Laundrette, scénario de film dont le personnage principal est un garçon d’origine anglo-pakistanaise, homosexuel, qui grandit dans le Londres des années 1980. Kureishi a également écrit pour Stephen Frears le scénario de Sammy et Rosie s’envoient en l’air. Son roman Le Bouddha de banlieue (The Buddha of Suburbia, 1990) a reçu le Whitbread Award du meilleur premier roman et a été adapté en série télévisée. Dans Contre son cœur (My Ear at His Heart), un récit autobiographique, Hanif Kureishi rend hommage à son père qui s’était essayé sans succès à l’écriture et raconte la genèse de sa propre inspiration.

[2] Commentaire JOA : le nom de l’auteur est lié à celui de la tribu d’où est sorti le Prophète Mohammed. Je note que l’auteur ne fait jamais allusion à cette ‘descendance’ dans son livre centré pourtant sur son père.

[3] Commentaire JOA : par un superbe retournement, la perte de l’empire britannique a été compensée par l’idée que l’enfant rebelle (les Etats Unis qui s’était émancipé le premier de la tutelle coloniale), est devenu le maître du monde, portant ainsi la langue anglaise « langue universelle », dominante. Diriger le monde par procuration a comblé le vide gigantesque qu’a représenté, pour la société britannique, la fin de l’immense empire, « où le soleil jamais ne se couchait ».

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