Notes tirées de l’écoute de Jacob Rogozinski sur France Culture « A l’école des sorcières », diffusé pour la première fois en 2016. Ecouter ==> ICI

L’auteur démonte les mécanismes de « fabrication » de haine collective

Cette émission fait suite à la publication par l’auteur de « Ils m’ont haï sans raison. De la chasse aux sorcières à la Terreur » (2015).

Jacob Rogozinski s’interroge sur les mécanismes socio-psychiques qui ont conduit aux massacres de masse de femmes dans l’Europe (France, Suisse, Allemagne principalement) entre la moitié du XIV° et le XVII° siècle. De 100.000 à 200.000 femmes seront brulée sur les buchers. Accusées de « sorcellerie ». Voir « Les grandes heures de la sorcellerie » ==> ICI

Ce mouvement se tient au XVII° siècle, alors que Descartes [1] fonde la philosophie moderne.

Aujourd’hui, la haine de l’autre a pris, de nouveau, le dessus. Jacob Rogozinski analyse, dans sa profondeur historique, psychologique et philosophique, ce funeste phénomène. Schème du complot, exclusion, haine, persécution.

Le processus qui nourrit le « complot »

Le massacre de ces femmes accusées de sorcellerie était soutenu à la fois par les autorités civiles et religieuses mais avait trouvé un écho certain dans la population. Le moteur ? Un schème de complot que Jacob Rogozinski décortique à partir de la mobilisation d’affects.

Au départ un fléau

Une peine réelle. Qui s’ajoutent à une situation de domination écrasante affectant le monde paysan. Epidémie, famine, prélèvement d’impôts impossible à satisfaire, guerres incessantes, sécheresses et inondations …. Les peines ne manquent pas. Leur accumulation peut entrainer un sentiment d’injustice et/ou d’humiliation.

Le schème du complot (rumeurs…) se met alors en marche. Il transforme ce sentiment en mouvement collectif qui mute en indignation puis en colère. Laquelle débouche sur un puissant affect de haine.

Le rôle actif des élites est ici déterminant. Pour encourager la propagation de cet affect. Il pourrait aussi le décourager. Car ces affects prennent un tour collectif quand ils sont soutenus par un pouvoir pour détourner vers un « objet autre » l’énergie sociale de haine qui s’est accumulée selon ce processus.

Le puissant affect de haine entraine des effets collectifs

Le premier effet est la division, la désignation de l’autre comme différent. Pour susciter la peur. On pousse alors à son expulsion. « Différent » signifie aussi « inférieur ». Il faudra marquer ce sentiment de supériorité pour justifier l’exclusion.

Ce fut le cas des Juifs parqués dans les ghettos. Des lépreux ou supposés tels enfermé dans les léproseries. Mais souvent, cette première phase de séparation ne suffit pas à apaiser le puissant affect de haine.

On passe alors de l’exclusion à la persécution

Un dispositif de persécution se met en place. Dans le cas des sorcières, la justice civile est à l’œuvre. Pas seulement l’Eglise. Hérétiques, lépreux, Juifs sont pourchassés. Puis ce sera… les « sorcières » !

Les schèmes de complot se déplacent ainsi d’un objet de haine collective à un autre. Après les « sorcières », il y aura d’autres objet à exclure, à persécuter. Jusqu’à l’époque contemporaine. Au milieu du XX° siècle, ce seront sont les massacres de masse des personnes pour ce qu’elles étaient : Juifs, Tziganes, homosexuels.

Haine et vérité

Jacob Rogozinski signale que l’affect de haine s’adosse toujours sur une distorsion de la vérité. Cette distorsion joue dans le schème du complot le rôle de catalyseur. C’est de cette constatation qu’il tire le titre de son ouvrage « Ils m’ont haï sans raison ».

Sorcière sur son balaiDès lors, le difficile retour vers les faits établis, vers la vérité, devient un outil pour résister au déferlement des schèmes de complot qui s’abat sur les sociétés. Au Nord comme au Sud.

[JOA] Des « autres » intérieurs, vers des « autres » extérieurs

Déjà les Croisades[2] avaient tourné la violence vers l’autre étranger. C’était le musulman qui occupait cette place, en raison de sa position hégémonique sur les lieux saints de la chrétienté, Jérusalem. Et, ce n’est pas accessoire, en raison de la position dominante des acteurs musulmans sur la route des épices. Voir la note de lecture de la biographie de Magellan par Stefan Zweig ==> ICI

En s’éteignant au XIII° siècle, le mouvement des Croisades a déplacé le mouvement de haine vers des « ennemis intérieurs ». Hérétiques, Juifs, lépreux. Le schisme protestant va puissamment nourrir ce mouvement. Puis on va chercher et trouver un autre objet. Ce seront les « sorcières » ! De parfait « ennemis intérieurs » combinant enjeux sociaux, religieux et domination de genre.

Surviennent les « Grandes découvertes » !

L’Europe s’imagine qu’elle « découvre » des continents occupés depuis des millénaires par d’autres sociétés, d’autres civilisations. Mais elle a construit la puissance pour dominer ces nouveaux espaces. C’est ce qui fait sa force, sa singularité. Donc, elle les « découvre » !

A partir du XV° siècle, Afrique, Asie lointaine, Amériques, Océanie, vont ouvrir de nouveaux horizons à l’esprit de conquête qui bouillonne en Europe. Portugal, Espagne, Pays Bas, France, Angleterre vont se lancer dans la conquête coloniale du monde. Peu de sociétés de la planète y échapperont.

Dès lors, le mouvement de haine peut, de nouveau, s’orienter vers des êtres extérieurs. Des êtres extérieurs et inférieurs. Puisque déclarés « inférieurs », on peut les soumettre, les coloniser. Les rendre esclaves.

C’est le gigantesque mouvement de colonisation et d’esclavage qui va dominer le champ historique de la planète du point de vue européen de la fin du XV° au milieu du XX° siècle.

L’éveil

La décolonisation et surtout l’éveil plus récent des consciences au sein des pays issus de la colonisation (par suite de la généralisation de l’éducation « moderne »[3]), dressent désormais, devant la conscience occidentale, de nouveau des obstacles à la domination de l’autre. Voir « Soyons Woke ! » ==> ICI

Dès lors, il faut, de nouveau, retourner vers des « ennemis intérieurs » l’arme de la haine pour maintenir sa domination

C’est le délire anti-immigré qui s’est emparé de l’Occident en un gigantesque mouvement « d’inhospitalité » sur laquelle s’interroge également Jacob Rogozinski [4]. Un mécanisme qui se met en route également dans les pays du Sud. En Inde où l’on dresse les Indouistes majoritaires contre les Musulmans. En Afrique du Sud on l’on chasse les immigrés venant d’autres pays du cône Sud de l’Afrique…

C’est ce que Xavier Ricard Lanata (*) explore avec brio dans « La tropicalisation du monde ». L’horizon international est limité pour le capitalisme occidental confronté pour la première fois à des concurrents de poids. Alors, ce capitalisme retourne contre les sociétés du Nord les outils de domination qu’il a éprouvé sur les sociétés colonisées du Sud. On lira la note de lecture de cet ouvrage roboratif ==> ICI

Le sentiment d’une perte de la domination absolue anime de larges fractions des sociétés occidentales. Faisant émerger, par les élections, des dirigeants politiques qui balayent les régulations antérieures. Pour prétendre restaurer leur domination antérieure. L’édifice juridique régissant les relations internationales et les régulations internes aux sociétés sont bafoués ouvertement. La démocratie recule. La vérité et le savoir également.

Le mécanisme de haine de l’autre arrive à point nommé, une nouvelle fois, au secours du schème de complot. « Menace migratoire », « Grand remplacement »… Les fantasmes haineux se multiplient, sans lien avec la réalité. Mais avec des effets certains sur la réalité des consciences et des opinions. Le phénomène décrit par Rogozinski est en marche !

Basculement des élites économiques

Comme contre les Juifs dans les années 1930-1940, les élites financières et économiques ont basculé. Elles alimentent ces mouvements de haine en manipulant la vérité, mais aussi la science. Les mensonges sont véhiculés par de puissants médias entre leurs mains. Relayés par les réseaux sociaux, également entre leurs mains. Là encore, la participation d’une partie de la société est à l’œuvre.

La pensée humaniste (le « simple » respect des droits) est récusée comme « pensée extrémiste de gauche ». La pensée progressiste est balayée. Le monde s’assombrit. Une nouvelle fois !

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Jacob Rogozinski, né en 1953 à Roubaix, est un philosophe français. Après avoir été directeur de programme au Collège international de philosophie entre les années 80 et 90, il a enseigné au département de philosophie de l’université Paris-VIII. Il est actuellement professeur à la faculté de philosophie de l’université de Strasbourg.

Au cours des années 1970, la découverte du génocide qui vient de se produire au Cambodge remet en question son militantisme maoïste et décide de son engagement en philosophie. Jacob Rogozinski initie alors une démarche dont le leitmotiv sera de « délivrer la pensée de la mort ».

C’est en se rapprochant de Jacques Derrida à partir de 1980 et en se liant aux héritiers de Socialisme ou barbarie que Jacob Rogozinski commence à développer une réflexion sur le mal radical et la Terreur révolutionnaire. Or ni Hegel ni Marx, pourtant les principaux penseurs de l’événement révolutionnaire, n’ont su affronter, d’après Rogozinski, le désastre de la Terreur. Seul Kant, peut-être, en déterrant la racine éthique du mal historique, avait pris ce risque. D’après Wikipédia.

« Ils m’ont haï sans raison. De la chasse aux sorcières à la Terreur », Ed. Cerf, collection Passages, 2015 Figures libres.

Voir aussi : « Pourquoi l’Occident moderne extermine ».Analyse par Roger-Pol Droit, Le Monde des livres, 23 octobre 2015.

[1] René Descartes est un mathématicien, physicien et philosophe français, né en 1596 à La Haye-en-Touraine et mort en 1650 à Stockholm.

Il est considéré comme l’un des fondateurs de la philosophie moderne. Il reste célèbre pour avoir exprimé dans son Discours de la méthode le cogito — « Je pense, donc je suis » — fondant ainsi le système des sciences sur le sujet connaissant face au monde qu’il se représente. En physique, il a apporté une contribution à l’optique et est considéré comme l’un des fondateurs du mécanisme. En mathématiques, il est à l’origine de la géométrie analytique. Certaines de ses théories ont par la suite été contestées (théorie de l’animal-machine) ou abandonnées (théorie des tourbillons ou des esprits animaux). Sa pensée a pu être rapprochée de la peinture de Nicolas Poussin pour son caractère clair et ordonné. Le cogito marque la naissance de la subjectivité moderne.

Sa méthode scientifique, exposée à partir de 1628 dans les Règles pour la direction de l’esprit, affirme à partir du Discours de la méthode (1637), une rupture par rapport à la scolastique enseignée dans l’Université, qui fait la réconciliation entre la philosophie d’Aristote et le christianisme.

Comme Galilée, il se rallie au système cosmologique copernicien. Mais, par prudence envers la censure, il « avance masqué », en dissimulant partiellement ses idées nouvelles sur l’homme et le monde dans ses pensées métaphysiques, idées qui révolutionneront à leur tour la philosophie et la théologie. L’influence de René Descartes sera déterminante sur tout son siècle : les grands philosophes qui lui succéderont développeront leur propre philosophie par rapport à la sienne, soit en la développant (Arnauld, Malebranche), soit en s’y opposant (Locke, Hobbes, Pascal, Spinoza, Leibniz).

Il affirme un dualisme substantiel entre l’âme et le corps, en rupture avec la tradition aristotélicienne. Il radicalise sa position en refusant d’accorder la pensée à l’animal, le concevant comme une « machine », c’est-à-dire un corps entièrement dépourvu d’âme. Cette théorie sera critiquée dès son apparition mais plus encore à l’époque des Lumières, notamment par Voltaire, Diderot ou encore Rousseau. D’après Wikipédia.

[2] Une croisade, au Moyen Âge, est une expédition militaire bénie par la papauté, visant principalement à reconquérir les lieux saints de la chrétienté en Terre sainte, en particulier Jérusalem et le Saint-Sépulcre. Conçue comme un « pèlerinage armé » doté d’indulgences spirituelles exceptionnelles, elle mobilise des milliers de participants – chevaliers, pèlerins, pauvres – venus de toute l’Europe occidentale latine. Ces participants sont appelés des pèlerins armés, puis, à partir du XIIIe siècle désignés comme croisés.

Prêchées par les papes ou des autorités comme Bernard de Clairvaux, les croisades sont au nombre de huit principales en Orient, de la première (1095-1099) à la huitième (1270), parfois étendues à neuf avec l’expédition mineure d’Édouard Ier d’Angleterre (1271-1272). Bien que souvent associées à la France médiévale en raison de la forte participation des Francs, elles sont des entreprises impliquant Anglais, Allemands, Normands, Italiens et autres.

Lancée en 1095 par Urbain II au concile de Clermont, la première croisade répond à la fois à une demande d’aide militaire de l’empereur byzantin Alexis Ier Comnène face à l’expansion seldjoukide en Anatolie, et à la volonté de rétablir un accès sûr aux pèlerinages chrétiens perturbés par l’instabilité politique régionale. Elle aboutit à la conquête de Jérusalem en 1099 et à la fondation des États latins d’Orient, dont la défense motive les expéditions ultérieures jusqu’à la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291.

Au-delà de leur objectif initial, certaines croisades dérivent vers d’autres théâtres. Reconquista ibérique, guerres contre les hérétiques (albigeois, hussites…) ou schismatiques (quatrième croisade et prise de Constantinople en 1204). Si la ferveur religieuse reste la motivation dominante, des facteurs économiques (profits des cités italiennes), sociaux (régulation de la violence chevaleresque) et politiques jouent également un rôle.

Marquées par des épisodes de grande violence (massacres, violence anti-juive, actes de cannibalisme en cas de famine extrême), les croisades n’en restent pas moins un phénomène complexe, à l’origine d’échanges culturels durables tout en creusant un fossé profond entre chrétiens latins, orthodoxes et musulmans. D’après Wikipédia.

[3] Ce mouvement d’expansion coloniale de l’Occident a entrainé un bouleversement des sociétés avec l’introduction contrainte de la « modernité ». Après la Seconde Guerre Mondiale, cet apport a porté sur deux facteurs majeurs qui vont modifier irrésistiblement la planète : la santé et l’éducation de masse. Santé de masse ? Il s’ensuivra une croissance démographique qui va faire passer la population mondiale de 500 millions à 8000 millions (8 milliards) d’habitants en moins d’un siècle. Source : Estimation de l’évolution de la population depuis 10.000 ans avant notre ère. Par El T — Originally uploaded to en.wikipedia as Population curve.svg. The data is from the « lower » estimates at census.gov (archive.org mirror)., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1355720

Education de masse ? C’est la croissance du nombre de personnes, dans les Suds qui vont acquérir une éducation « moderne ». Une croissance plus rapide encore que celle de la population. Une « émergence » aux effets considérables. Voir Jacques Ould Aoudia « SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud » (2018) ==> ICI

[4] « Inhospitalité », éd. du Cerf, 2024.

(*) Xavier Ricard Lanata, voir ==> ICI


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