« J’emporterai le feu » 3/3 – Leïla SLIMANI (note de lecture) – 3° partie de la trilogie « Le pays des autres ». Dans ce roman, nous poursuivons avec l’auteure la fresque de la famille Belhaj. Amine et Mathilde sont maintenant grands-parents. C’est Aïcha, leur fille, et son mari Mehdi qui occupent le centre du récit. Puis leurs filles, Mia et Inès. Aïcha est gynécologue à Rabat. Mehdi, après un parcours dans la haute fonction publique puis à la tête de la Fédération marocaine de football, a été nommé président d’une banque publique. Il va en faire un acteur financier de premier plan. Mais après tant de succès, la situation se retourne. Mehdi va connaitre la disgrâce et sombrer.

Les deux filles, Mia et Inès, grandissent entre personnel de maison et école. Dans une concurrence douloureuse car Mia n’a pas vraiment accepté la venue d’une petite sœur. Mais tout cela est bien loin quand Mia, après le baccalauréat, vient à Paris pour ses études supérieures. Elle y découvre solitude et tristesse. Elle est suivie, 6 ans après, par Inès. C’est la question de la migration, de l’exil dans « le pays des autres » qui se pose alors pour ces deux jeunes femmes. Du rapport au pays des origines. A la langue de ce pays…

Avec ce troisième volume du « Pays des autres », on entre dans l’intimité de la famille. Au plus près des pensées des deux filles qui s’interrogent sur le monde. Et sur elles dans le monde. Sur leur père dont la jeunesse reste voilée dans un grand mystère. L’écriture prend un ton plus autobiographique. On sent que Leïla Slimani se rapproche de sa propre histoire. Même si la fiction garde sa place.

On trouvera la note de lecture du premier volume de la trilogie ==> ICI

Mehdi a totalement endossé son costume de président de banque

Celle-ci est située à Casablanca. Il fait l’aller-retour depuis Rabat chaque jour. Mais l’autoroute relie maintenant ces deux villes. Nous sommes dans les années 1980. Cet autoroute, c’est le signe manifeste que le Maroc est en chemin vers la modernité, vers le développement.

Avec sa fougueuse énergie, Mehdi bouleverse le train-train de cet établissement financier qui s’endormait. Sa capacité de travail, son autorité, sa connaissance des rouages financiers de l’Etat vont pousser sa petite banque dans la cour des grands établissements de la place.

Leïla Slimani sait capter en quelques lignes des traits profonds de l’imaginaire qui structure la société marocaine. Ainsi, ce passage qui montre comment les pauvres se positionnent face à l’autorité, à l’instruction. Nous sommes juste avant un match entre les équipes nationales du Maroc et d’Algérie, devant l’écran de la télévision (p 48) « Fatima ouvrit la porte. Elle tenait un plateau avec des bières, des bols remplis d’olives noires et des briouates fumants. ‘Merci Fatima. Ce soir, le Maroc va gagner, tu vas voir’ La bonne acquiesça. Comme si Mehdi lui avait donné un ordre ou avait affirmé une de ces vérité que seuls les hommes éduqués connaissent. Qui était-elle pour le contredire ? »

A la maison…

Aïcha déverse son amour sur ses filles Mia et Inès. Elle les sur-protège, contre tous les risques qui pourraient planer sur leurs vies. Les deux petites vivent en vase clos, loin des miasmes quotidiens de la ville. (p 71) « Les fillettes grandissaient comme des animaux d’intérieur, des chats domestiques, des bêtes de zoo qui, à force de captivité, ne savent même plus quelles peuvent rugir ou sauter. »

Mehdi est totalement occupé par son travail. Il rentre tard. Seul le football le distrait. Avec quelques amis, il s’enflamme devant la télévision, à soutenir l’équipe nationale. Sur la table, les canettes de bière s’accumulent tandis que les cendriers débordent de mégots.

Il garde un regard distant vis-à-vis de ses filles, de son épouse. Et s’échappe quand Mia lui pose des questions sur sa famille. Rien ne filtre de son enfance dans la médina de Fès. Son comportement éducatif face à ses filles respire la contradiction. Tantôt ouvert, prônant la liberté et la responsabilité, tantôt autoritaire et fermé. Tantôt révolté, tantôt prônant le conformisme le plus dur. (p 79) « Il parlait de liberté d’expression, d’égalité des femmes, du droit de chacun à mener sa propre vie, Puis il concluait, le regard dur ‘mais ça ne marche pas comme ça ici’ »

Nous sommes là dans les contradictions qu’une transition brutale vers la modernité accumule dans les sociétés. Entre deux systèmes de régulation. Entre loyauté et légalité. Et, dans cet entre-deux, la première s’effrite. Tandis que la seconde n’est pas intégrée en profondeur.

L’émergence de l’individu, processus qui a pris des siècles là où elle a surgi, se propage sur les sociétés du Sud, et notamment au Maroc, avec des effets d’une violence inouïe. Voir sur ce point « L’émergence inouïe de l’individu au Sud » ==> ICI

La langue

Mehdi en veut à sa belle-mère Mathilde de fêter Noël avec les signes culturels de son Alsace natale. Mais il refuse d’emmener les siens voir sa propre famille. Ses filles ne parlent pas l’arabe !

C’est le français que l’on parle à la maison. Et aussi dans la ferme des grands parents quand ils y passent des vacances. Et pourtant, Mathilde parle arabe et berbère, en plus de l’alsacien, l’allemand et le français.

Dehors, la misère

La société marocaine vit difficilement les années 1980. La récupération du Sahara au sud coûte très cher. Les investissements publics massifs qui devaient être financés par une hausse du prix du phosphate comparable à celle du pétrole après 1973 n’a pas tenu. Le pays s’est endetté à l’international. Il ne peut rembourser ces emprunts. Le FMI vient « à son secours » à condition qu’il adopte son Plan d’Ajustement Structurel. Un programme de rigueur sévère. Ce sont les classes populaires qui en payent le prix.

La misère s’étale dans les périphéries urbaines. Des jeunes perdus errent. Des mendiants en nombre peuplent les rues. Les bidonvilles s’étendent autour des grandes villes. Des ruraux se déversent dans les zones urbaines, chassés par des épisodes de forte sécheresse. On ne parle pas encore de dérèglements climatiques, mais ses premiers signes se font déjà sentir.

Le Roi

Il est présent dans tout l’espace public, avec ses portraits placardés qui jalonnent les rues, sur chaque poteau électrique. On le craint. On le respecte. Mais on le craint.

Sa parole est forte. Quand des émeutes sociales secouent les villes de Marrakech, de Casablanca, il envoie la force pour réprimer « les Apaches qui sèment le chaos ». Une part de la population approuve. La peur du désordre est plus forte. Même si l’immense majorité de la population subit la pauvreté, la précarité, la misère. Cette peur puise ses racines profondément dans l’histoire du pays.

[JOA] Rien n’est dit, dans le récit, sur la pauvreté dans les campagnes. Mais, sur un mode différent, elle existe, ponctuée par les mauvaises récoltes dues à des pluies plus rares. On en voit seulement les effets dans les villes avec ces vagues de population qui arrivent du bled. Pour s’établir dans les grands centres urbains. Mais aussi pour émigrer vers l’Europe.

La langue, encore. Les racines. Le danger

Mia et Inès sont inscrites à la Mission française. Elles y suivent les cours d’arabe obligatoirement compris dans l’enseignement. Mais c’est une matière discréditée, ouvertement méprisée. Il est vrai que son enseignement archaïque ne favorise pas son apprentissage.

Ses parents vont payer à Inès des cours particuliers d’arabe. Elle tombe sur un professeur qui comprend qu’il vaut mieux enseigner cette langue en la rattachant à l’histoire du pays, d’une façon vivante. La grammaire arabe (difficile) passe après dans sa pédagogie. Il obtient quelques résultats avec elle.

Mia ressent confusément le besoin de se rapprocher de ses racines marocaines. Pourquoi ne voit-elle jamais ses oncles paternels ? Ses tantes ? Ses cousins et cousines ? Pourquoi n’est-elle jamais invitée à des mariages dans la famille ? Avec les femmes en caftan, les hommes en jellabas…

Elle lit beaucoup. Des montagnes de livre que lui donne son père. Mais elle se sent aussi attiré ailleurs, par le monde « en vrai ». Elle découvre qu’elle peut exister pour elle-même, en dehors du récit que font d’elle les autres. Et d’abord ses parents. Elle fait ses premiers pas « dehors ». Elle émerge comme individu.

Et elle explore son corps. Ses limites. Le tabac, le haschich, l’alcool. Les sorties sans les parents. Les premières règles ! Être femme ! La réputation. La beauté. Les cheveux. Le danger et l’attirance pour le danger.

Selma : luxe, fête, et mauvais œil

C’est la sœur d’Amine. Elle a maintenant passé la cinquantaine, épuisée par les relations superficielles. Un soir, entrainée presque malgré elle dans une fête où grand luxe, alcool, soupçons et calomnies coulent à flot, elle subit un terrible accident à son retour. « Elle est trop belle. Les gens lui portent le mauvais œil » !

Elle va se rétablir lentement. Et se rapprocher de la religion. Elle et Inès nouent une relation forte. L’enfant est fascinée par sa tante, « seule et libre ». Elle ne fait qu’entrevoir la tristesse qui l’accable.

Selma occupe son temps dans une boutique du centre de Rabat, près de la cathédrale. C’est son frère Amine qui paye le loyer. Elle s’y ennuie. Sauf quand Inès vient lui rendre visite. Une scène étrange et forte. Quand Selma habille et maquille la petite fille de 8 ans et l’expose dans sa vitrine. Succès assuré devant cette si jolie enfant ! Un défi contre le « mauvais œil » ?

L’ombre de la folie

Selma parle à sa nièce. Elle brise le voile du silence qui protège la famille. Comme dans toutes les familles. Inès apprend ainsi qu’un de ses oncles, Jalil, était fou. Il s’est laissé mourir de faim. Qu’un autre oncle, Omar, le policier, s’est suicidé sur une plage, quelques années auparavant.

Leïla Slimani fait passer l’ombre de la folie sur la famille, par de très légères touches ici et là. Cette ombre de malheur qui tisse ses fils discrets de tristesse, de mélancolie… tout au long des trois tomes du roman.

Aïcha et son anniversaire

Elle a décidé d’organiser une fête pour ses quarante ans. Nous sommes alors entrainés dans le fil de ses pensées où se mêlent ses diverses préoccupations, d’un sujet à l’autre sans transition. Quels plats préparer pour la soirée d’anniversaire ? Comment agencer la pièce ? Quelles nappes mettre sur les tables ? Mais aussi les demandes de ses patientes à la clinique. Les recettes d’épaule d’agneau qu’on écrit sur une ordonnance pendant que la patiente se déshabille. Les questions de Mia. Les peurs d’Inès. La voiture, le trajet, les encombrements. Les remarques aigres des autres conducteurs, une place de parking à trouver…. Des pages qui restituent l’univers surencombré d’une femme qui doit être à la fois mère, encore mère, épouse, médecin, maitresse de maison…

Lycée Descartes, Rabat

C’est le bastion de l’influence française au Maroc dans les années 1980. Un îlot dans la société marocaine. L’auteure nous en fait une description lucide et féroce. L’apprentissage des professeurs venant de France qui doivent saisir rapidement les lignes rouges à ne pas franchir.

D’ailleurs, quand on va visiter l’intérieur, on voit sur les flancs des montagnes ces trois mots écrits en arabe en alignements de pierres blanches : « Allah, El Watan, El Malik ». Au besoin, on peut facilement se les faire traduire : « Dieu, la Nation, le Roi ». Ils sont à retenir si l’on veut bien se tenir au Maroc !

Les tribus

L’auteure poursuit, en un exposé cru, sur les différents groupes d’élèves qui découpent la population de l’établissement. Il y a les enfants des binationaux, qui disposent d’au moins deux passeports et en sont fiers. Les enfants des diplomates qui ne restent que deux ou trois ans. Les fils et filles de coopérants, bien regroupés au centre de la cour. Sans contact avec les autres. Les enfants des familles bourgeoises marocaines, qui restent aussi entre eux. Les enfants des Marocains juifs ou Juifs marocains qui sont Marocains mais pas tout à fait comme les autres. Ce petit monde évolue, se chamaille ou le plus souvent s’ignore. Mais tous se sentent supérieurs au reste de la population de ce pays.

Les hommes de ce pays et la guerre

Avant de prendre l’avion pour retrouver son fils Sélim qui est devenu photographe à New York, Amine poursuit ses sombres pensées. Lui qui s’est engagé pour faire la guerre, une Guerre Mondiale, n’a-t-il pas prolongé la tradition, la culture, des hommes de ce pays ? Où l’activité noble pour les hommes était de s’engager dans des guerres entre tribus ? Des guerres où on se grisait de l’odeur de la poudre.

[JOA] Dans les montagne du Sud du Maroc, chaque village avait son agadir, son grenier fortifié. Ces agadirs témoignaient de deux réalités. 1/ La région produisant des richesses. 2/ Mais ces richesses étaient convoitées et il fallait les défendre, armes à la main, dans de petites guerres. Tout cela est bien loin aujourd’hui, pense-t-il. Il nous en reste des simulacres, les fantasias…

Amine et Mathilde à New York

Ils sont, enfin, allés voir Selim. Cela fait des années que le lien s’était distendu. Amine a résisté longtemps. Il ne se sent pas confortable à rencontrer ce fils qu’il ne connait pas. Qui, pense-t-il, ne reprendra pas la terre de la ferme !

Amine soulève ainsi la question de la transmission. Pas seulement celle de la terre. Selim aurait-il oublié d’où il vient ? Pourquoi est-il parti ? Pourquoi ne veut-il rien de lui ?

Une autre impression l’effleure à arpenter les rues de New York. Celle du sentiment de liberté. Liberté de s’exprimer publiquement. De manifester son opinion dans la rue. Participer à des évènements critiques du pouvoir… Toutes choses impossibles au Maroc. Que l’on n’ose même pas imaginer.

Ambivalence

Amine éprouve des impressions contradictoires lors de ce séjour. Il est fasciné et rebuté à la fois. Lui, le « paysan », l’homme de la nature. Pour qui l’art est certes source d’émotion, mais pour lequel il ne dispose d’aucune clé d’entrée. Lors de l’exposition des œuvres de son fils, il est touché par le portrait d’un homme. C’est un paysan égyptien. Amine peut s’identifier à cette personne, rude et forte. Sculptée par le soleil, le travail, la nature.

Visite de la Statut de la Liberté

Leïla Slimani cite une partie du poème d’Emma Lazarus qui résonne avec l’actualité présente. Celle de l’accueil de l’autre venu d’ailleurs. Un poème inscrit dans le socle de la Statue de la Liberté en 1903. « The New Colossus », d’Emma Lazarus. Nous reproduisons le texte entier de ce poème [1]

Le Nouveau Colosse

Pas comme ce géant d’airain de la renommée grecque

Dont le talon conquérant enjambait les mers

Ici, aux portes du soleil couchant, battues par les flots se tiendra

Une femme puissante avec une torche, dont la flamme

Est l’éclair emprisonné, et son nom est

Mère des Exilés. Son flambeau

Rougeoie la bienvenue au monde entier ; son doux regard couvre

Le port relié par des ponts suspendus qui encadre les cités jumelles.

« Garde, Vieux Monde, tes fastes d’un autre âge ! » proclame-t-elle

De ses lèvres closes. « Donne-moi tes pauvres, tes exténués,

Tes masses innombrables aspirant à vivre libres,

Le rebus de tes rivages surpeuplés,

Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte

Je dresse ma lumière au-dessus de la porte d’or ! »

Mia, ses premiers émois amoureux

La féminité pousse dans la tête, dans le corps de Mia. Elle craint et désire cette dimension d’elle-même qu’elle ignore. Parmi les élèves du lycée, elle occupe une place singulière. Grande comme sa grand-mère Mathilde. Plutôt masculine. Brillante dans les études. Admirée de tous. Aimée des filles. Elle est « populaire » dans le langage des jeunes.

Elle se lie avec Abla, une jeune fille parmi les plus belles de la classe. Noyée dans la sous-culture de la bourgeoisie marocaine, Abla est curieuse de l’agilité de Mia dans les études. Mais elle ne lit pas. Et est fascinée par la culture de Mia. Cette dernière voit dans Alba une femme. Une capacité de séduction. Un corps désirable. Quelque chose qu’elle n’avait jamais imaginé.

Mehdi en pleine réussite sociale. Pourtant…

Il parcourt le monde. Défend des projets grandioses auprès des experts de la Banque Mondiale à Washington. A Paris.

Il a gardé une certaine liberté de pensée. Et même de parole. Il ramène de Paris trois exemplaire du livre interdit au Maroc, Notre ami le Roi. Sa femme, ses amis proches, le mettent en garde contre lui-même.

Sur le terrain, les Plans d’Ajustement Structurels imposés par le FMI pèsent sur les plus pauvres. Et ils sont nombreux. Un rejet de ces solutions abstraites, lointaines, se développe. Englobant un sentiment contre l’arrogance tranquille de l’Occident. Et la complicité des élites installées. Des idées alternatives se cherchent, confusément. C’est dans ce terreau que l’Islam politique va s’épanouir. Au Maroc et ailleurs dans le monde arabo-musulman.

1991, guerre en Iraq

L’Iraq a imprudemment envahi le Koweil. La « rue arabe » soutient Saddam Hussein auquel s’est allié Yasser Arafat. Mais les élites établies sont du côté des Occidentaux. L’écrasement de l’armée iraquienne est vécu comme une humiliation supplémentaire par les sociétés arabes.

Le tourisme au Maroc s’effondre. Le lycée Descartes ne reprend ses cours que plusieurs semaines après les vacances de Noël. Mia et Inès passent ce temps à la ferme, avec les grands-parents. Les incompréhensions intergénérationnelles forment les moments des deux filles à la campagne.

Mia se met à l’écriture

Elle s’interroge sur l’hypocrisie de ses propres parents. Sur les mensonges à eux-mêmes. Sur l’écart entre les proclamations et les actes. Alcool, religion, droits de l’homme, fidélité dans le couple, relations hors mariage, corruption, soumission au pouvoir, liberté… Tout est source de mensonge. Elle résiste à admettre l’idée que le monde est plus compliqué qu’imaginé. Et que des concessions sont nécessaires. Oui, mais lesquelles ? Jusqu’où ?

Mia se plonge dans les études, s’isole du monde qu’elle perçoit comme cruel. Elle passe son baccalauréat avec la mention « très bien ». « Le lycée était terminé. La vie pouvait commencer. » (p 246)

Elle va partir pour Paris

Mia s’est inscrite dans une école de commerce. Pour faire du business comme son père. Mehdi réalise qu’il va laisser partir sa fille. Cette enfant qu’il n’a pas vu grandir. Tout occupé par sa fonction. Sa fille dont il ne sait presque rien. C’est Aïcha qui s’occupait de tout.

Pour viatique, il lui demande de ne pas revenir. De brûler ses vaisseaux. Un message de désespoir sur le Maroc. Sur la trajectoire que le pays a empruntée. Et à laquelle il a contribué en mobilisant toutes ses forces. A rebours de ses aspirations de jeunesse, lui que ses amis surnommaient « Karl Marx ».

Il vit difficilement cette double contradiction

Celle d’avoir voulu modifier le système « de l’intérieur ». Et celle, partagée avec l’ensemble de la société, de vivre la transition brutale de l’émergence de l’individu. Une émergence contrariée par l’étroitesse de la population qui peut donner à cette émergence un contenu réel. Avoir un travail digne qui correspond à sa formation. Avoir les moyens matériels et psychiques de s’établir en couple sans la pression des parents. Apprendre, pour soi et pour ses enfants, la liberté et la responsabilité qui doit lui être associée. Que droits mais devoirs sont nécessairement liés…. Une transition où les solidarités traditionnelles s’effondrent tandis que les solidarités prises en charge par l’Etat ne sont pas construites.

Paris, ville triste

Mia est arrivée à l’automne et voit les jours raccourcir. La lumière diminue en un interminable hiver. Elle est seule. Elle a froid dans son studio mal chauffé. La tristesse l’envahit. Les lumières de Noël dans les rues accroissent son chagrin. Au prestigieux lycée Henri IV, elle ne parvient pas à se lier aux autres élèves. Tous engagés dans une concurrence féroce. Les concours sont au bout de l’année scolaire. Elle est exclue de « l’entre soi » de ces enfants de bourgeois dont elle ne connait pas les codes. Elle est d’abord perçue comme étrangère, comme Arabe. Pas comme elle se sent avant tout : comme une jeune femme qui se cherche. Elle se heurte aux contradictions que la migration entraine immanquablement.

Mehdi a été brutalement débarqué de sa banque

Cela fait 4 années qu’il est au chômage. Il ne fait plus rien. Reste vacant, toute la journée à la maison pendant qu’Aïcha travaille à la clinique. Banquier déchu. Bourgeois humilié. Il a été emporté en 1996 lors de la campagne anti-corruption dite « campagne d’assainissement ».

Une opération menée par le ministre de l’Intérieur de l’époque pour signifier aux nouvelles élites urbaines que le pouvoir était toujours aux mains Palais. Arbitraire, brutalité font partie des recettes imparables pour faire passer ce message.

Mehdi reste à la maison

Il tourne en rond en longues journées d’inaction. Se passionne en des lubies qui changent aussitôt abordées. Puis plus rien que l’alcool. Il repense à sa famille. A ses frères qu’il a voulu oublier. A son père qu’il n’a pas invité à son mariage. Qu’il n’a pas revu dans ses derniers moments.

Il est de plus en plus isolé. Dans le climat instauré par le pouvoir, fait d’arbitraire, la disgrâce est « contagieuse ». De moins en moins de personnes lui rendent visite. Il est de plus en plus seul.

Après Mia, c’est à Inès de faire son expérience d’adolescente

Et les bêtises qui vont avec. Les provocations. La tentation des limites. Les produits interdits. Le sexe. L’amour. Inès fabule. Raconte des histoire. C’est une « menteuse » ! Elle se fait épingler comme telle par ses copines et copains au lycée.

Elle s’interroge sur elle-même comme fille. Et sur « l’espèce masculine ». S’affranchir des traditions, des assignations, ouvre des libertés. Mais l’apprentissage de la liberté se fait seule. En tâtonnant. Sa sœur est à Paris, loin.

Sa mère n’est plus qu’un recours partiel. A sa mesure, elle participe au « faire semblant » qui soutient la bourgeoisie marocaine. Elle tient la maison, la famille, avec un mari défaillant, de plus en plus absent. Elle s’accroche à son statut de médecin reconnu.

Au cœur des questionnements des deux adolescentes

Mia et Inès ne vivent plus dans un monde où les assignations culturelles fixaient, avec le poids des siècles, les rôles, les attitudes, les destinées. Avec une marque particulièrement forte sur les distinctions de genre. Dans la petite partie de la société marocaine où l’individu émerge, Mia et Inès, chacune à leur façon, vivent fortement leur adolescence. Elles questionnent le monde qui les entoure et leur place dans ce monde.

  • Mia s’interroge sur son identité sexuelle sans grand soutien dans son entourage. Elle s’interroge aussi sur son devenir. Elle veut écrire et avoir une grande audience comme écrivaine. Finalement, elle s’oriente vers des études de commerce, « pour faire du business comme son père ». Elle ne comprend pas son repli après sa déchéance. A la ferme, ses grands-parents représentent un passé qui est totalement sorti de son horizon.
  • Inès, qui la suit avec 6 ans d’écart, s’interroge sur le mystère masculin. Les signes qu’elle en perçoit chez sa mère, sa tante Selma, ses amies, sont contradictoires. Pourquoi tant d’attention à l’autre sexe ? Quelle énigme se cache chez l’autre ? Avec un professeur du lycée français, elle fait son initiation sentimentale et sexuelle. Mais l’ordre moral et les gendarmes sont là qui mettent une limite ferme à leurs ébats. Inès va se détourner de cet homme marié, père de deux enfants, qui fantasme sur la toute jeune femme qu’il a prise dans ses rêves, un moment.

« J’emporterai le feu » 3/3 - Leïla SLIMANI couverture du livreReprenant un thème qui court dans les trois romans, l’auteure met dans les propos de Selma à sa nièce Inès des remarques acerbes sur l’hypocrisie sociale. « On fait semblant… » Et tout particulièrement les femmes font et doivent « faire semblant » !

Comme sa grande sœur, Inès vient à Paris pour ses études

Elles vont se croiser. Mia va quitter Paris et partir à Londres après sa formation à HEC pour intégrer une grande banque. Elle accueille sa jeune sœur et lui montre Paris. C’est l’été, nous sommes en juillet 1998. L’équipe de France « Black Blanc Beur », avec Zidane, vient de gagner la Coupe du monde de football. Inès goute l’éphémère illusion de la fusion, du mythe qui se construit et s’efface aussitôt.

Inès s’engage dans des études de médecine. Pas pour devenir gynécologue comme sa mère. Plutôt cardiologue. Lors d’un retour à Rabat, deux ans après son départ, elle mesure la distance qui la sépare de ce pays dont elle ne parle pas la langue.

En un « retour en avant », Leïla Slimani nous dévoile un pan de la situation de la famille Belhaj en 2022

Mathilde et Amine sont morts. Enterrés dans la terre de la ferme. Mehdi, destitué, déchu, humilié est en prison. Mia retourne à la ferme dont les bâtiments ont été abandonnés. Tibari, l’ancien contremaitre, est maintenant un vieil homme. Elle retrouve quelques objets de son enfance enfouis sous la poussière. Les manies de sa grand-mère dans les armoires. Ses bibelots. La piscine vide, envahie par les herbes. Dans la grange, des serpents ont fait leur nid dans des paniers d’habits abandonnés.

Le roi Hassan II est mort

Nous revenons en 1999. Les dirigeants du monde entier viennent honorer la mémoire de ce roi aussi visionnaire que cruel. Ils viennent surtout soutenir la transmission dynastique de son fils, Mohamed VI. Celui-ci ménage une rupture subtile avec le règne de son père. Sur le plan des droits des femmes, il engage une réforme de la Moudawana. Mais le pays est divisé. 20.000 femmes manifestent à Rabat pour demander plus d’égalité, plus de réformes. Mais, à Casablanca, ce sont 200.000 femmes, voile sur la tête, qui refusent. Le roi devra faire un compromis politique.

Mehdi est incarcéré

Nous voyons cet épisode avec les yeux d’Aïcha. Cette nouvelle tombe sur elle avec une brutalité inouïe. Elle cherche à prendre du recul. Et déroule des moments de sa vie avec cet homme. Leur amour. Leurs difficultés. Leurs indifférences l’un à l’autre. Capturés tous deux par le jeu social de la capitale. Tant d’années à se côtoyer. Souvent, sans se comprendre. Sans s’interroger, sans l’interroger. Elle, préoccupée à faire tourner la maison. L’éducation des enfants…

Elle va à sa première visite de prison. Avec un panier rempli de victuailles, de draps, de cigarettes, de médicaments… Elle fait la queue sous la pluie devant le sinistre bâtiment. Avec d’autres femmes. Elles, un simple un sac plastique à la main. L’humiliation des matons et matonnes. Et le parloir. Mehdi entrevu parmi les détenus. Il se voient de loin. Mais il renonce. Il n’a pas eu le courage de lui parler.

Aïcha voit sa raison vaciller

Elle comprend le geste de son mari. Profondément. Elle se retrouve sans lui à la maison. Cela fait des années que les filles sont parties. Elle est totalement désemparée, vidée. Sa raison est prise dans un tourbillon où tout est remis en question. Elle ne sait plus qui elle est. Quel sens ont les actes qui l’ont animé jusque-là. Que doit-elle faire maintenant qu’elle n’a plus à prendre en charge la famille ? Qu’a fait Méhdi pour être emprisonné ? Elle ne sait. Elle pense à ses filles et appelle Mia.

L’auteure montre là encore sa capacité à dépeindre la situation de cette femme et sa souffrance immense. Capacité de la littérature à transmettre cette émotion !

Mia

Elle vit à Londres dans une ville qu’elle a fini par aimer. Une ville de liberté. Où on ne vous questionne pas sur votre origine, votre orientation sexuelle, vos idées. Toute à son travail dans une grande banque internationale. Et à ses relations comme homosexuelle assumée.

Son chef est un jeune Angolais dont la trajectoire sociale ressemble à la sienne. Elle appartient à cette fraction du monde globalisé où les origines se fondent dans une soumission à l’argent. A beaucoup d’argent, comme c’est d’usage dans le milieu de la finance internationale ! Mia en gagne beaucoup. Bien plus que ses parents.

Elle apprend la nouvelle par un appel de sa mère

Elle ne peut y croire, elle est abasourdie. Mia prend difficilement conscience de la réalité. C’est un révélateur. Elle décide sur le champ de quitter son travail. Et part pour Paris partager cette terrible nouvelle avec sa sœur Inès. En courant vers la gare du TGV, elle traverse Hyde Park où « une dame promenait un chien boiteux ».

Mehdi en prison

Il se retrouve avec quatre autres détenus. Il est en pleine confusion. S’ajoute sa peur de ses codétenus. Il n’en connait pas les codes, et surtout, il est immédiatement perçu comme un bourgeois. « Un voleur comme tous les bourgeois ! » Il partage les colis qu’Aïcha lui apporte régulièrement.

Son avocat lui explique qu’il n’a pas à chercher la rationalité de sa situation. L’innocence n’a pas de sens, pour lui comme pour bien d’autres détenus.

Il est pris dans la promiscuité des corps dans le petit espace confiné de la cellule…  Et il réfléchit sur lui-même. N’a-t-il été, finalement, « qu’un pantin de la classe dominante » ?

Mehdi sombre dans la dépression et la maladie. Il finit par sortir « pour raisons médicales ». Il va mourir dans sa maison, rongé par la maladie et le chagrin. Entouré des femmes de son cœur, habillées de blanc. Aïcha, Mia et Inès, Selma, Mathilde.

Mia et la littérature

De retour au Maroc, elle s’est réfugiée, un été, dans la ferme familiale. Confrontée aux souvenirs. Aux traces du passé. Les siennes, légères comme celles d’une enfant. Mais surtout celles des parents qui ont littéralement façonné les lieux.

Au fond, Mia se réfugie dans l’écriture. C’est sans doute ce feu là qu’elle emporte !

La saga se termine. Il faudra se séparer des personnages

La lecture des derniers chapitres provoque chez moi un sentiment de tristesse. On sait que l’on va devoir « se séparer » des personnages. Les laisser partir dans les dernières pages du roman.

Il y a la grand-mère Mathilde. L’Alsacienne qui s’interroge sur ce demi-siècle passé sur cette terre sèche, poussiéreuse, dont elle a tiré, avec Amine, tant de richesses. Et pas seulement des richesses matérielles ! Quand Amine a perdu la tête, c’est elle qui a dirigé le domaine. Avec efficacité. Et avec le respect des ouvriers. Elle a décidé qu’elle se fera enterrer dans le petit cimetière créé sur la ferme. Où repose la mère d’Amine, et où lui aussi reposera.

Quand Hassan II décède en juillet 1999, Mathilde pleure. Sincèrement. Elle voit les présidents d’Algérie et de Tunisie, Bouteflika et Ben Ali porter, un moment, le cercueil du roi défunt.

Il y a Amine, bien sûr, dont on connait moins les pensées profondes. Mais on sait que le rude soldat des années 1940 a voué sa vie à cette terre. A cette ferme héritée de son père. A ces arbres qu’il a soignés et pour qui il avait tant de respect. Il meurt au moment de l’attentat contre le Trade World Center à New York. Nous sommes en septembre 2001. Selim et Aicha sont présents. Comme le veut la tradition, Mathilde est écartée des rites funéraires. Les ouvriers de la ferme pleurent leur patron.

Aïcha s’est effacée lentement dans le paysage du roman avant de revenir à sa fin. Elle porte sa famille, elle travaille. Le départ de ses filles la laisse face à Mehdi dans sa chute sociale et humaine. Nous partageons sa douleur au moment de l’incarcération de Mehdi. Et de sa mort.

Fatma, la bonne qui a élevé les filles, rapporte à la maison la pression montante de l’Islam politique qui s’insinue de plus en plus dans les plis de la vie quotidienne. Avec son cortège de normes. Avec un sourd reproche adressé à ces gens qui vivent au Maroc « comme des étrangers ».

Selim, le fils parti à New York. Il a réussi dans la photographie. C’est à New York qu’il se sent « chez lui ». Il est revenu à la ferme pour la mort de son père. Mais il supporte mal l’annulation des vols pour les Etats Unis après l’attentat.

Ces derniers temps, il a renoué pourtant avec le Maroc. D’une façon ténue, dans la fréquentation d’un des quartiers arabes de New York. Il va régulièrement se faire coiffer chez un Marocain, et renoue avec la cuisine dans les restaurants de là-bas.

Après la mort de son père, c’est lui l’héritier légitime. Les ouvriers le saluent comme tel. (p 387) « Depuis trois jours, il essayait de comprendre ce que cela éveillait en lui. Non pas la mort de son père -c’était dans l’ordre ds choses- mais la maison de son père, la terre, les champs, les arbres et les ouvriers qui ôtaient leur bonnet devant lui. »

Mais il ne reprendra pas la ferme.

Leïla Slimani s’est partiellement dépeinte au travers des deux sœurs

La photo de couverture nous invite à cette idée. C’est l’image de la jeune Leïla. Son regard d’adolescente mi-apaisé mi-interrogatif sur le monde. Son sourire à peine esquissé. Pour une part, c’est elle qui est dans Mia et Inès. Bien sûr, elle n’y est pas tout entière. Et elle est autre chose encore.

Avec un regard cru sur les personnages

Sur tous les personnages. Sur leurs envers. Les choses dérisoires, insignifiantes, mesquines, peu glorieuses qui nous arrivent ou que l’on provoque. Ce qu’on ne rencontre pas, en général, dans la littérature.

Oui, les personnages ont un corps dans ce roman. Présent dans bien de ses dimensions. Y compris quand la mort créé ce moment qui nous hante tous, où le corps inerte se retrouve entre des mains étrangères pour la toilette funéraire. Mais aussi le corps de l’autre fantasmé derrière ses habits. Ou découvert dans l’initiation au sexe. Le corps broyé par l’accident. Le corps qui se dégrade avec l’âge, avec l’alcool. Mais aussi le corps abîmé par le travail acharné dans la nature. En un corps-à-corps avec les éléments les plus rudes, sous le soleil, dans le vent et le froid. Le corps qui s’expose sur la plage. La fierté de son corps. La honte aussi…

Sur l’ensemble des trois romans, l’auteur fait courir des fils discrets

  • La menace sourde qui pèse sur Mehdi. Dont on apprend à la fin du second tome qu’il sera incarcéré dans une période éloignée. Pourquoi ? Dans quelles circonstances ? On ne le sait pas à ce stade. Mais des signes sont jetés au fil des pages, concernant « quelque chose » de son comportement qui déplairait en haut lieu. On apprend ensuite qu’il a été destitué brutalement de son poste de président de la banque qu’il a si bien piloté depuis des années. Qu’il va rester 4 années au chômage. Que ses libertés sont progressivement rognées avant même son incarcération.

Il va finir par être jeté en prison. Sur quelles accusation ? Personne n’est capable de le dire. La rationalité n’a rien à voir dans cette histoire ! Huit ans après sa mort, il sera blanchi. Avec des excuses officielles.

  • Un autre fil, c’est l’orientation sexuelle de Mia. Rien n’est explicite, mais suggéré à plusieurs reprises au début de son évocation. C’est une découverte à ses propres yeux, dans son attirance pour Alba une élève de sa classe. Puis objet d’interrogations sans réponses. Pour cette raison, elle est physiquement agressée par des garçons devant le lycée. Cela redouble les questions qu’elle se pose comme on se les pose à l’adolescence. Elle ne peut se confier à personne. Qui suis-je ?

Les mots du roman évitent les termes précis dans les épisodes à Rabat. C’est seulement quand les scènes se passent à Paris, que le mot « homosexualité » est couché sur le papier. Comme si l’auteure avait fait montre de pudeur.

[JOA] Je repense à ce graffiti vu et photographié à Rabat, près de la Place Pietri. Un lieu nommée dans le roman. Quelques mots griffonnés sur un mur : « Love is not a crime ». Une double pudeur entourait ces mots. Ce n’était pas écrit en arabe. Ni même en français. Mais en anglais pour renforcer le filtre pudique opposé à sa lecture.

  • Love is not a crimeIl y a le fil de la folie qui plane sur la famille Belhaj. Plusieurs suicides dont on ne parle jamais viennent hanter les vivants. A quelques moments du récit, on évoque avec pudeur ces malheurs présent en arrière-plan.
  • La tentation de l’écriture. Cette tentation a agité Mehdi qui voulait devenir un grand écrivain engagé. Mais il a constamment remis ce rêve à plus tard. A la fin de sa vie, il jette sur les premières page d’un cahier quelques lignes d’un roman. Mathilde également a été tenté par l’écriture. Celle de sa vie, entre là-bas et ici. Celle de ses choix, ses engagements. Mia s’était destinée à la littérature pendant toute sa jeunesse. Happée par le commerce et la finance, elle retrouve la littérature en revenant au Maroc, lors d’un passage dans la solitude de la ferme familiale. Une façon de se confronter à son père, à ses silences, ses mystères. Ce héros sans combat.

Une façon aussi de rentrer dans son livre. De raconter des histoires plutôt que de les vivre. Et là, je pense à Ahmet Altan qui, du plus profond de sa prison, écrit un roman et tombe amoureux de l’héroïne qu’il a créée, Madame Hayat. Voir le note de lecture ==> ICI

  • Entremêlé avec le thème central de l’identité et de l’exil, celui de l’émergence de l’individu. C’est le socle de toute l’œuvre. Illustré surtout avec le parcours des deux sœurs, Mia et Inès. Un thème commun a bien des écrivains venant des sociétés confrontées d’une façon brutale à la modernité importée du Nord, dans un monde globalisé. Des sociétés à la recherche de leurs propres repères, qui emprunteraient d’une façon libre d’autres repères qui circulent désormais à l’échelle planétaire.

La littérature, source de connaissance des sociétés

[JOA] C’est un thème qui m’est cher[2]. Tant la littérature a été pour moi une source majeure de connaissance des sociétés arabes dont j’étais chargé de suivre « le développement économique » dans mon activité professionnelle. Les rapports économiques dont j’étais saturé, du FMI, de la Banque mondiale, étaient totalement inaptes à me faire comprendre les dynamiques internes qui animaient ces sociétés. Formatés par la pensée anglo-saxonne dominante, ces rapports débouchaient sur des conclusions standard émanant d’analyses standard qui effaçaient l’histoire, la sociologie, le politique, les pulsions profondes de ces sociétés. Ils débouchaient immanquablement sur des préconisations qui préservaient et même renforçaient les intérêts des classes dominantes.

Pour comprendre vraiment ce qui se passait dans les pays que j’étais chargé de « suivre », je me suis tourné vers la littérature. C’est là que j’ai puisé l’essentiel des connaissances des sociétés, notamment celles du Sud. Et tout particulièrement des sociétés arabes méditerranéennes [3].

« Le pays des autres », trilogie précieuse

De ce point de vue, la trilogie forme une magnifique illustration de ce que l’écriture littéraire peut offrir à la connaissance des sociétés. Comme Naguib Mahfouz ou Alaâ El Aswany ont su le faire pour leur pays, l’Egypte [4].

Leïla Slimani nous propose ici un livre ouvert sur les classes dirigeantes du Maroc dans leurs profondes transformations, au fil de trois phases cruciales pour leur évolution depuis le milieu du XX° siècle.

  • Juste avant l’indépendance, dans le premier volume, quand les rapports coloniaux pèsent lourdement sur la société. Qui va s’en libérer dans la violence.
  • Après l’indépendance quand se forment les nouvelles couches dirigeantes, urbaines, instruites. Autour d’un pouvoir qui a vacillé au début, avant de se conforter au prix d’une répression féroce. Les anciennes élites rurales s’effacent progressivement au profit de ces nouvelles élites en formation. C’est l’objet du second volume.
  • Après la stabilisation du pouvoir enfin, avec ce troisième volume. L’ouverture sur le monde se traduit par le déferlement de la modernité et la mobilité internationale des enfants de ces nouvelles élites.

Brillante, créative, l’auteure est fille de cette troisième période. Elle l’interroge au travers de son existence ici et là-bas. Dans un environnement qui a profondément changé avec la mondialisation et les tensions sociales et identitaires qu’elle provoque.

Je rattache ce long roman de Leïla Slimani à deux autres œuvres magistrales, deux grandes sagas familiales

  • Le premier : « Un moment à Pékin » de LIN Yutang. Une monumentale fresque familiale sur plusieurs générations prises dans les soubresauts de l’histoire de la Chine de la première moitié du XX° siècle. Pendant les moments troubles de la chute de l’Empire. Une formidable leçon sur l’Histoire de ce pays au travers celle d’une famille aristocratique. Avec une profonde qualité de l’écriture (et de la traduction) dans la peinture des personnages qui en composent, dans leur complexité, les acteurs. Comparable à celle que Leïla Slimani a effectué avec ceux qui peuplent son roman. On trouvera une note de lecture de cet ouvrage ==> ICI
  • L’autre ouvrage, c’est « La trilogie du Caire » de Naguib Mahfouz. Là aussi, la qualité de la peinture des membres de la famille Abd El-Gawwad est mise au service d’une analyse de l’évolution de la société égyptienne dans la première moitié du XX° siècle. L’émergence de l’individu dans une société corsetée par l’esprit de soumission. Soumission au patriarche et aux éléments mâles de la famille. Soumission au pouvoir politique dans une situation coloniale complexe. A la religion. Aux traditions qui s’entremêlent aux prescriptions religieuses. Ce thème de la modernité et de l’émergence de l’individu est aussi présent dans l’ouvrage de Leïla Slimani. Il traverse d’ailleurs toutes les sociétés du Sud, et est source inépuisable d’inspiration pour les écrivains.

Finalement…

Eviter l’engloutissement dans les questionnements identitaires ne dépend pas seulement de soi. C’est un des enseignements que l’on peut tirer de ce long roman. Car l’Autre joue aussi son jeu. C’est lui qui vous désigne, qui nous désigne. Souvent à votre, à notre corps défendant. C’est lui qui assigne l’autre à l’appartenance. Qui interpelle le plus profond de vous pour vous signifier que vous êtes dans « le pays des autres ».

& & & & &

Leïla Slimani, née en 1981 à Rabat au Maroc, dans une famille d’expression française, est une journaliste et auteure franco-marocaine. Elle a notamment reçu le prix Goncourt 2016 pour son deuxième roman, Chanson douce.

Son père, Othman Slimani (1941-2004), banquier et haut fonctionnaire, a été secrétaire d’État chargé des Affaires économiques de 1977 à 1979. Sa mère, Béatrice-Najat Dhobb Slimani (1948–), est médecin ORL. Ses grands-parents maternels se sont rencontrés en 1944 pendant la Seconde Guerre mondiale, quand Lakhdar Dhobb, un spahi de l’armée française, participe à la Libération de Blotzheim, le village d’Anne Ruetsch (1921-2015), issue de la bourgeoisie alsacienne. Après la guerre, Anne s’installe avec lui au Maroc.

Après son baccalauréat, obtenu au lycée français Descartes à Rabat en 1999, Leïla Slimani vient à Paris pour ses études en classes préparatoires littéraires. Elle est ensuite diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris en 2004.

Elle s’essaie au métier de comédienne puis décide de compléter ses études à l’ESCP Europe pour se former aux médias. Leïla Slimani se consacre totalement à l’écriture littéraire en 2012. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus sur l’auteure, voir ==> ICI

[1] Source ==> ICI

https://www.merveilles-du-monde.com/Statue-de-la-Liberte/Poeme-d-Emma-Lazarus.php

[2] Voir « Beaux seins, belles fesses, Cent ans de solitude … et l’académisme » ==> ICI

[3] Un ouvrage en est sorti : « Croissance et Réformes dans les pays arabes méditerranéens », Ed. Khartala, Paris 2008.

[4] Voir notamment les notes de lecture de Nagib Mahfouz comme « La belle du Caire » ==> ICI , ou « Le jour de l’assassinat du leader » ==> ICI

et « Automobile club d’Egypte »  d’Alaa El Aswani ==> ICI


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