« Mangue amère » de Bulbul SHARMA (note de lecture)

Tout se joue autour de la cuisine des plats indiens qui régalent le palais. Des femmes préparent le repas pour honorer la mémoire du départ dans l’au-delà d’un homme au statut élevé. Depuis là où il est maintenant, sera-t-il satisfait de la fête que sa famille organise, comme chaque année, en son honneur ? Le rituel est sévère, la hiérarchie dans la cuisine doit être strictement respectée, entre parentes de différents statuts mais aussi avec les domestiques. Autour de la table où l’on épluche les légumes, chacune des femmes raconte une histoire où le personnage principal reste la cuisine. Et quel honneur quand on vous demande de préparer les plats traditionnels associés à la fête religieuse !

On peut tout faire avec cette riche nourriture. Tenter de mater une belle-fille qui ne baisse pas les yeux, jusqu’à la tuer avec la complicité d’un gourou qui regrette le pouvoir qu’il prenait sur les jeunes femmes crédules. Vouloir à tous prix garder l’amour de son fils parti si loin, à Londres, dans les bras d’une anglaise : le goût de l’Inde, de la maison, des plats cuisinés avec amour par la maman peut il faire revenir le fils, l’homme ? Mélanger voire confondre l’amour avec le sucre ?

Ceux qui sont partis sont présents dans cette évocation de la famille indienne autour de la cuisine. En attendant une réincarnation : en femme ? (ce serait le premier au monde à espérer une telle réincarnation !) Aériens, dans le souvenir porté par l’évocation des odeurs, des sentiments perdus… les morts traversent, légers, les lignes du roman, comme des regrets.

D’Angleterre, des Etats Unis, d’Australie, les membres de la famille se retrouvent au pays des origines pour des fêtes religieuses. La diaspora et ses multiples relations avec le pays natal est épinglée au travers des évocations culinaires : un plat de curry pimenté différent pour chacun. La force du piment est inversement proportionnelle à la distance mise par chacun d’eux avec le pays natal, avec les traditions, avec la famille. Ceux qui ne reviennent qu’une fois par an dans la famille restée en Inde ont perdu l’habitude de manger du piment, à force de se goinfrer, là-bas, de frittes et de hamburger arrosés de ketchup ! Et que dire des enfants nés là-bas !

Dans le froid de Londres, on se retrouve entre amies pour préparer des plats traditionnels, pour noyer sa nostalgie dans le thé brulant, pour apaiser son chagrin d’être si loin du pays, de sa famille…

Va-t-elle réussir à déchiffrer les papiers griffonés que le mari a oublié dans sa veste, comme preuve de son infidélité ? La cuisine pour récupérer son homme parti avec une femme blanche : « même un saint serait tenté » se dit elle en voyant la photo de cette blonde.

Le choc des statuts : issu d’une grande famille, le fils est parti à Londres où il tient une simple épicerie-bureau de poste. Quelle humiliation pour le père qui avait donné à son fils une éducation d’ingénieur !

Les familles se réunissent, se déchirent, se jalousent, s’observent dans la jungle des statuts, dans les écarts provoqués par l’irruption de la modernité portée par les émigrés… un pan d’humanité se déploie autour des plats préparés avec amour et tradition.

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