« Mon combat pour la terre » de Joseph-Mukassa SOME

« Mon combat pour la terre » de Joseph-Mukassa SOME, écrit par Yves BOURRON, postface d’Etienne LE ROY. Conférence au CIRAD dans le Jardin Tropical, mars 2014.

Présentation par Yves Bourron, Etienne Le Roy et Joseph-Mukassa Somé au Jardin Tropical, Nogent sur Marne, dans un coin du Parc de Vincennes, ce 27 mars 2014.

L’abbé Somé parle : « l’accès coutumier à la terre est inaliénable, car la terre appartient à Dieu. » C’est pourquoi on ne peut parler de ‘propriété coutumière’ car le mot propriété suppose la capacité d’aliéner son bien. L’enjeu de développer la propriété formelle enregistrée sur cadastre, avec des titres de propriété, comme le promeut la Banque mondiale, est de rendre la terre cessible (cf. Karl Polanyi), aliénable.

« Le chef de terre ne peut refuser une terre à qui la lui demande, fut-il un blanc. Seulement, il devra vérifier auprès des esprits de cette terre, si le candidat à l’accès à ce bout de terre est accepté ou non. On vérifiera cela en égorgeant un poulet, le laissant s’ébattre, et en regardant s’il s’écroule sur le dos, ce qui signifie que l’octroi de la terre est accepté par les ancêtres, ou sur le côté, ce qui signifie que l’octroi n’est pas accepté. Dans ce cas, on questionne l’homme, et s’il reconnait une faute, on égorge un second poulet et on recommence l’épreuve. S’il est accepté, l’homme dispose de la terre pendant toute sa vie, sauf s’il enfreint les lois coutumières. »

« Tous ceux qui savent lire sont des blancs, pensent comme des blancs. Moi-même, je suis un blanc » dit-il de derrière la noirceur de sa peau.

« La terre n’appartient pas aux fonctionnaires. »

Devant la fragilité des instruments de riposte à la formalisation des droits fonciers, deux jeunes étudiantes dans l’assistance disent leur espoir dans des hybridations, des compromis, entre droit coutumier et droit formalisé. Une vision d’espoir porté par les jeunes…

« L’économie est entièrement entre les mains des femmes. » « La femme reste debout toute sa vie, elle ne s’assoit jamais. » Les femmes n’ont pas droit à la terre, car elles n’héritent pas, et quand elles se marient, elles ne peuvent ainsi emporter une portion de la terre qui doit rester à la disposition des hommes de sa famille.

Je pose une question à l’abbé Somé : « vous avez dit que toutes l’économie est entre les mains des femmes. Que font alors les hommes ? ». Il me répond : « les hommes travaillent aussi, ils travaillent dur dans les champs. Mais après ils se reposent, et les femmes, qui ont aussi travaillé dans les champs (mais aussi qui assurent les transports des biens et des marchandises), restent debout pour préparer le repas, car si elles ne font pas cela, qui va le faire ? ». Je me rends compte que je n’ai pas posé la bonne question qui pu être : « qu’entendez-vous par ‘économie’ dans votre phrase ‘toute l’économie est entre les mains des femmes’. » Les mots du Nord sont pauvres et souvent piégés pour parler des sociétés du Sud !

Yves Bourron, qui a longuement questionné l’abbé Somé pour écrire le livre, présente l’homme, d’une façon sensible dans la relation qui s’est établie entre eux au fil des discussions, enregistrements, écoutes, transcriptions, relectures, et visite sur le terrain, dans le pays de l’abbé Somé, le Burkina Faso. Il raconte les chevauchements dans la vie de cet homme entre son statut de Chef de terre par descendance, et sa mission de prêtre par choix, par conversion. Il parle des tiraillements dans la vie de cet homme qui assume cette double identité, cette double allégeance.

Etienne Leroy parle depuis son statut d’anthropologue et juriste, de professeur au CIRAD qui accueille cette conférence, lui qui a formé pendant quinze ans, des dizaines d’étudiants sur les questions foncières. Il dit cette chose ahurissante : les chercheurs qui ont travaillé des dizaines d’années sur ces questions en Afrique de l’Ouest n’ont pas pris en compte les Chefs de terre. Ils ne les ont littéralement pas vus ! Ils sont passés à côté de cette réalité que la colonisation française a refoulé, a tenté d’effacer (l’administration coloniale ne reconnaissait pas ces chefs de terre, et a tenté de créer des chefs de village), mais qui continuait de fonctionner souterrainement. Est-ce une manifestation du lien entre pouvoir et savoir, entre politique coloniale et orientations de la recherche ? Si lien il y a, il n’est pas contrainte explicite, mais intériorisation de la pensée coloniale dominante par les chercheurs. A noter que dans les pays colonisés par les britanniques, ceux-ci ont conservé les hiérarchies traditionnelles, notamment les petits ‘rois’ locaux et les chefs de terre. Les anthropologues anglais ont-ils vu ou n’ont-ils pas vu ces Chefs de terre ?

L’abbé raconte : « Dans ma famille, j’étais le seul chrétien. Mes oncles animistes ne m’en voulaient pas trop. L’un d’entre eux m’a même demandé un jour d’assister à la messe que je faisais dans ma maison. Il me dit ‘comme cela, ton dieu me connaitra, il verra bien que j’étais là avec toi’ », pour s’assurer du côté du Dieu des chrétiens. Cela fait penser à l’opportunisme des chinoises qui multiplient les croyances en plusieurs religions pour augmenter leurs chances d’être bien accueillies par les puissances de l’au-delà.

Alors qu’il parle des croyances, je lui lance : « Monsieur l’abbé, les croyances, c’est dur comme fer ! ». Il me répond : « Oui, mais cela peut aussi changer : ainsi, les gens croyaient qu’il était interdit de creuser un puits pour boire son eau parce que la terre appartient à Dieu, et c’était comme si on buvait le sang de Dieu. Mais j’ai fait creuser un puits dans ma maison, et j’ai bu de l’eau devant tout le monde. Je ne suis pas tombé foudroyé ! Les gens ont alors changé de croyance. Ils creusent maintenant des puits. »

Yves me raconte une autre histoire que l’abbé lui a rapportée. Il roulait en 2CV, l’une des premières voitures présente dans cette région du Sud-Ouest du Burkina Faso, sur une route que les autorités avaient récemment goudronnée. A un endroit précis, les gens qui circulaient sur la route la quittaient, descendaient dans les champs et faisaient un détour puis reprenaient leur chemin sur la route. Pourquoi ? Parce qu’à cet endroit, on avait abattu un baobab (où de nombreux ancêtres s’étaient incarnés) pour faire passer la route (ce passage a été rectifié suite au commentaire d’Yves Bourron), et qu’il aurait été vraiment irrévérencieux (et dangereux car contraire aux lois coutumières) de piétiner son espace. L’abbé continue son récit : l’ingénieur des travaux publics qui a tracé la route a peut-être ignoré cette histoire, ou s’il l’a sue, il a dû penser que ce n’étaient que croyances idiotes. S’il avait réuni les chefs de village, les chefs de terre et autres autorités coutumières des environs, il aurait pu leur demander gentiment de faire ce qu’il faut pour déplacer ce lieu sacré à quelques centaines de mètres de là, et la route aurait été accessible à cet endroit pour tous.

2 réflexions sur “« Mon combat pour la terre » de Joseph-Mukassa SOME

  1. Merci, Jacques, pour cette bonne retransmission de la soirée avec Mukassa.
    C’est vrai que ce Blanc, à peau noire,est le signe même de la complexité. Un authentique anthropologue qui a su travailler sur sa culture dagara, qui aurait été « chef de terres » lui-même et l’était en partie (même s’il ne pouvait être l’homme du couteau) et un authentique prêtre (je crois) vivant et témoignant d’une culture plus universelle, catholique offrant le ‘salut’ déjà ici-bas à tous.
    Juste une petite nuance. Dans l’histoire que je t’ai racontée : il ne s’agit pas d’un boa qui aurait vécu dans ce lieu, traversé par la route goudronnée mais d’un baobab (où se réfugiaient les esprits) qui avait été arraché pour laisser passer cette foutue route. Il aurait suffi d’utiliser l’arbre comme rond point, ce qui aurait en plus freiné la vitesse des automobilistes et évité les accidents.

    • Merci Yves, je vais rectifier le mot dans le texte (baobab versus boa). L’homme dont tu as fait le portrait, à partir des longs entretiens que tu as menés avec lui, est en effet à l’image de la complexité du monde depuis que le savoir moderne n’est plus le monopole des gens du Nord. Que nous soyons du Nord ou du Sud, nous somme pris dans cet enchevêtrement d’idées, de voix, de messages, de croyances qui s’entrecroisent au risque de se heurter. Toute notre attention, me semble t il, doit porter sur l’acceptation de l’autre dans ses différences, dans l’acquisition de nouvelles civilités pour partager pacifiquement notre planète fragilisée par nos agitations incessantes.

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