Auschwitz – Apartheid – Antisémitisme

Il y a 75 ans, en janvier 1945, l’Armée Soviétique libérait le camp de concentration d’Auschwitz. La chute du régime nazi était proche.

 Janvier 2020. Poutine et d’autres dirigeants se réunissent en Israël pour célébrer cet anniversaire. Pour dénoncer cet acte de génocide qui a montré jusqu’à quelles limites dans l’horreur notre humanité pouvait aller. Cette horreur, Primo Levi, rescapé du camp d’Auschwitz, la raconte avec une force immense. Il nous montre que le sommet de l’horreur est la déshumanisation des détenus eux-mêmes qui, pour survivre, retournent contre d’autres détenus la violence extrême qui leur est faite. Ainsi, on arrachait aux détenus jusqu’à leur humanité !

 Son livre-témoignage « Si c’est un homme » nous transmet la mémoire de ces faits bouleversants. En lui ajoutant un puissant message pour la vie. Pour en savoir plus sur Primo Levi et son oeuvre ==> ICI

 D’autres génocides dans l’histoire de l’humanité

 Des génocides, il y en a eu avant celui perpétré contre les Juifs d’Europe. Celui qui a décimé les Héréros et les Namas en Namibie au début du XX° siècle, sous la conduite d’un général allemand. Avant lui, celui qui a exterminé totalement les populations d’origine des Caraïbes. Mais aussi celui subi par les Arméniens sous l’Empire turc. Et après, au Cambodge, au Rwanda contre les Tutsis.

 Génocide « relatif » ou « absolu » ?

 Les historiens, les commentateurs, les journalistes, les hommes politiques en Europe et aux Etats Unis ont tendance à faire du génocide des juifs Le Génocide absolu. Qui ne supporte aucune comparaison. Aucun relativisme.

 Vu, pensé, ressenti, réfléchi… depuis l’Europe, le génocide des juifs est vu, pensé, ressenti, réfléchi comme le sommet des actes de l’horreur génocidaire.

 Mais que pensent, ressentent, les rescapés des massacres de 1994 au Rwanda du caractère relatif ou absolu du massacre des juifs d’Europe? Et les survivants des massacres par les Khmers Rouges au Cambodge? Ou les Namibiens d’aujourd’hui, encore à la recherche de la reconnaissance par l’Allemagne de son acte génocidaire?

 Rendre incomparable le massacre des juifs ne relève-t-il pas d’une des formes multiples de l’esprit de domination Européenne sur le reste du monde?

 Ce n’est en rien relativiser/diminuer l’importance du génocide des juifs que de ne pas le mettre au sommet absolu de l’horreur mondiale. C’est juste tenir compte d’autres peuples, d’autres histoires, d’autres drames en dehors de l’Europe. La compétition victimaire n’est tout simplement pas respectueuse d’autres souffrances.

Le génocide des juifs d’Europe n’est ni relatif, ni absolu. Il est ! Aux côtés d’autres génocides.

 Mais ne pas ériger le génocide des juifs au sommet absolu des génocides ne fait-il pas de vous un antisémite?

 Lutte contre l’antisémitisme

 Nous arrivons là à la question de l’antisémitisme. Les dirigeants politiques réunis en Israël en janvier 2020 étaient aussi présents pour s’élever contre la montée de l’antisémitisme.

 Une hausse des crispations identitaires, partout dans le monde

 Il est incontestable que la violence raciste, par les paroles, les gestes, les crimes, progresse dans le monde. Cette progression s’appuie sur la montée de l’idéologie anti-égalitaire. « Sommes-nous tous fondamentalement égaux sous le soleil ? » L’idée d’égalité, qui est un acquis récent (quelques siècles) de notre humanité, recule aujourd’hui. Avec ses conséquences sociales (hausse des inégalités de richesse, de savoir, de pouvoir) et identitaires (montée du refus de la différence).

 Ce recul de l’idée d’égalité nourrit un puissant mouvement de haine de l’Autre. Contre l’Autre présent ou fantasmé. Et les mouvements d’extrême droite et ses diverses facettes, islamiste, fasciste, suprématiste blanc…, soufflent ce vent putride sur les angoisses sociales et identitaires des populations les plus fragiles. Des populations insécurisées par mondialisation libérale qui accroît les inégalités et piétine les identités.

 Le rejet de l’Autre s’étend

 Il s’étend en Birmanie et en Inde, contre les musulmans. Attisé dans ces deux pays par les politiciens au pouvoir. En Afrique du Sud contre les immigrés venus du Continent. Partout en Europe, contre les Roms (mais qui parle pour les Roms ?). Chaque jour, sur le continent européen, contre les immigrés venant d’Afrique sahélienne et d’Afrique du Nord en prenant les habits de
l’islamophobie. Il persiste aux USA contre les noirs. Il se redresse contre les européens de culture juive. On pourrait faire le tour de la croissance des violences racistes dans le monde.

 La montée de l’antisémitisme relève bien de ce phénomène général. Et nous avons le devoir de le combattre sans faiblesse, comme tous les autres racismes. Et d’en comprendre les causes profondes. Voir « Tous racistes ? » ==> ICI

 La politique des autorités israéliennes en question

 Mais il y a autre chose. Depuis 15 ans, la politique des autorités israéliennes accroît sa pression sur les populations des Territoires palestiniens avec une violence inouïe. Agissant ainsi, elle a tué l’idée d’une solution pacifique à ce conflit qui dure depuis 70 ans. Spoliation de terres palestiniennes, destruction de maisons, d’écoles, de dispensaires, élimination des militants qui résistent, détention sans procès de centaines de palestiniens, emprisonnement et mal-traitement d’enfants, riposte à balles réelles contre des manifestants non armés…

 La mise en place d’un système d’apartheid

 Le tout finit par former une politique d’apartheid inscrite dans la loi. Une politique qui organise le fait accompli par ses actes de colonisation. En s’appuyant sur les faiblesses et les divisions des Palestiniens. Les autorités israéliennes pensent qu’elles vont finir par faire fuir les Palestiniens de leurs terres. Et occuper tout le territoire « de la Méditerranée au Jourdain ».

 Le refus de toute perspective de paix

 Les autorités israéliennes ont clairement démontré qu’elles refusent la solution de « Deux Etats ». Une solution pourtant mise en perspective dans les Accords d’Oslo de 1993 et soutenue par la totalité des pays du monde. Pourtant, contre le peuple Palestinien, contre le droit international, la colonisation des Territoires palestiniens s’accélère.

 Je peux en témoigner directement

 Pour avoir mené, dans les années 90, plusieurs missions dans les pays de cette région (Jordanie, Egypte, Territoires Palestiniens, Israël) et avoir publié « L’économie dans le Processus de Paix au Proche Orient », CEPII – Economie Internationale n°58, 1994) [1]. Voir cet article ==> ICI

 Et aussi pour avoir participé, de 2003 à 2008, à un « Groupe de contact palestino-israélien ». J’y étais en tant qu’économiste tiers, aux côtés d’un diplomate de l’Union européenne, et d’un économiste du FMI. J’ai démissionné de ce groupe en 2008, quand il est apparu évident que la politique israélienne avait rejeté l’option de Deux Etats. Cette option était l’hypothèse de base de la constitution de ce groupe de contact. Les travaux en son sein m’ont fait connaitre de l’intérieur la situation économique et politique de ce qu’on appelait encore le « Processus de Paix ».

 Plus personne ne raconte l’histoire d’une responsabilité partagée entre Israéliens et Palestiniens dans l’échec du processus de paix ! La responsabilité est clairement du côté du plus fort !

 Une dérive raciste, xénophobe, belliqueuse

 Bien plus. On assiste à une dérive extrémiste du gouvernement israélien. A son alignement sur la politique belliqueuse de Donald Trump. A son acharnement contre l’Iran… On se souvient des pressions des dirigeants israéliens en 2003 en faveur de la guerre contre l’Iraq. Une guerre aux conséquences désastreuses pour l’équilibre de cette partie du monde. On peut aussi ajouter les rapprochements avec les dirigeants les plus xénophobes d’Europe de l’Est, avec le fasciste Bolsonaro au Brésil…

 Bref, la politique des dirigeants israéliens actuels devient de plus en plus ouvertement raciste, xénophobe, belliqueuse, extrémiste !

 

Et pourtant, cette politique extrémiste et d’apartheid est majoritairement soutenue par les diaspora juives du monde entier

 C’est à cet endroit que se noue une des causes de l’antisémitisme dans les pays d’Europe, aux côtés des autres causes générales évoquées plus haut. L’alignement majoritaire des communautés juives d’Europe et des USA sur la politique du gouvernement extrémiste israélien est bien un des facteurs de ce retour de la haine. Et ceux des juifs d’Europe qui osent critiquer la politique
israélienne sont considérés comme des traîtres, voire même comme des « antisémites » qui jouent la « haine de soi ».

 Critique de la politique israélienne et antisémitisme

 En Europe, on craint de critiquer la politique de l’Etat d’Israël. Au motif que cela pourrait s’assimiler à un acte antisémite. Mais rester silencieux devant tant de méfaits efface-t-il ces méfaits ? Et n’est-ce pas la meilleur façon de nourrir le ressentiment contre les membres des communautés juives ?

 Serais-je traité d’antisémite pour avoir écrit ce texte ?

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[1] A propos de cet article sur l’économie du « processus de paix » : ce texte, écrit un an après les accords d’Oslo de 1993, témoigne d’un optimisme excessif sur l’issue du Processus de Paix qui a finalement coulé. Il fait preuve également d’un optimisme excessif sur l’impact des dynamiques économiques internes au sein de chacun des pays, Israël et Palestine, mais aussi dans leurs relations avec les pays voisins. Rien de ce qui était prédit/espéré en 1994 ne s’est réalisé. L’avenir de cette époque a sombré dans le triomphe de la Loi du plus fort. C’est notre présent.

 Voir aussi « Au prix d’immenses souffrances, le peuple Palestinien met en échec depuis 70 ans le plan stratégique des autorités israéliennes » ==>ICI