« Assaut contre la frontière » de Leïla SLIMANI. L’auteure nous livre là un récit qui mêle avec brio et sensibilité l’intime et l’universel. Un récit ? Nous dirions plutôt une « ode »[1]. Une ode à la littérature !
Non pas pour en exalter l’esthétique. Mais comme terrain d’un universel possible. D’un « véritable universel » au sens que donne à cette expression Souleymane Bachir Diagne[2]. Ainsi qu’Immanuel Wallerstein[3]. EtAssautversel pour Leïla Slimani, c’est le possible du rapport à l’Autre.[4] Contre les assignations à camper derrière des murs, l’arme au poing ou la peur au ventre.
Dans cet « Assaut contre la frontière ». C’est le rapport à la différence. A la découverte de la nôtre avec autrui. Dans nos questionnements, nos doutes. Dans notre acceptation de la nuance. Notre fragile tension vers la vie. Tout le contraire de l’unicité, de l’absolu, de la « pureté ».
La langue est un des personnages principaux de cette ode. Langue « maternelle » dans l’univers multiple, complexe de l’enfance de l’auteure. Langue de la sociabilité et de la promotion, le français, dans un contexte post-colonial tout aussi complexe. Leïla Slimani ne parle pas l’arabe !
Je m’associe à ce récit. En évoquant des souvenirs personnels d’enfant ne parlant pas la langue du pays dans lequel je vivais. Ne parlant pas la langue maternelle de mon père. Dans un pays en guerre, l’Algérie. Où la langue faisait partie des marqueurs nationalistes porteurs d’espoir et de mort.
Leïla Slimani ne parle pas l’arabe. Et pourtant, en arrivant en France, elle découvre « quelle est arabe » !
Leïla enfant vit au Maroc. Elle circule entre ses deux grand-mère. L’une est alsacienne, l’autre marocaine. Elle pratique le darija (l’arabe dialectal) d’une façon familière.
Mais à l’heure de l’école, on la dirige vers la « mission française ». Et la langue qui s’impose à la maison, c’est le français. Le père y veille, strictement. C’est aussi pour Leïla l’ouverture aux lectures. La plongée dans la littérature qui va occuper son enfance. Dans la littérature-monde qui élargit son initiation à la connaissance. A celle de l’Autre.
Leïla Slimani émigre vers la France pour ses études
A son arrivée dans ce pays mythifié, elle se découvre « arabe ». Elle le découvre dans le regard des autres. Au travers de questions mi-embarrassées mi-condescendantes. En tous les cas, faisant preuve d’une immense ignorance. Même constatation affligée que l’auteure nigériane Chimamanda Ngozi Adichie quand elle débarque aux Etats Unis, quittant pour la première fois son pays natal. Elle découvre qu’elle est noire ! Elle partage ce moment dans son roman Americanah. On trouvera ==> ICI la note de lecture de ce bel ouvrage.
Au sein de la société française, Leïla Slimani se confronte à la non-réciprocité
Elle qui connait si bien l’Histoire de son pays d’accueil, sa littérature, sa culture… Elle ne comprend pas l’absence de curiosité pour le monde d’où elle vient. La vieille hiérarchie implicite des peuples, des civilisations s’étale dans cette asymétrie. Une asymétrie non dite. Comme une chose « naturelle ». Forgée par des siècles de domination coloniale et d’assurance de la supériorité des uns sur les autres. Prise dans l’angle mort de la pensée du Nord sur le Sud.
Quel décalage avec la réalité du monde qui émerge à partir de la fin du XX° siècle !
La blondeur des autres
Leila Slimani évoque le fantasme de la blondeur. Quelle a éprouvé, baignée dans les codes culturels du Nord. De France mais aussi d’Amérique. Elle nous renvoie à l’ouvrage de Toni Morrison L’œil le plus bleu. Et je pense à un épisode décrit par Kaoutar Harchi dans Comme nous existons. Elle qui se voit noiraude, avec ses cheveux frisés, au moment où elle croise, avec son amie Khadija, des jeunes filles blondes aux yeux clairs dans le bus menant à l’école privée du centre-ville où ses parents, ouvriers, ont tenu à l’inscrire, loin, loin de sa banlieue [5].
La littérature comme ouverture, comme liberté
Ouverture à soi. Ouverture à l’Autre. Acceptation du doute, de l’incertitude, de la surprise devant la différence inattendue. Acceptation de la chose, même incomprise. S’éloigner du fantasme d’une « langue pure ».
Mettre ensemble ses doutes Comme ouverture à l’autre, potentiellement hostile. Quelle belle entrée en matière dans une rencontre ! On peut avoir les mêmes auteurs dans son panthéon littéraire et ne pas être en accord sur des tas de sujets fondamentaux. Magie de la littérature !
La littérature comme lieu de liberté. (p 54) « A mes yeux, la littérature est précisément ce lieu où on peut se défaire de son identité sociale, ethnique, de son genre, de ses préjugés. Lorsque j’écris, je le fais en tant qu’individu, affranchie de mes communautés, libérée de ma situation familiale et de toutes les loyautés que l’on voudrait m’imposer. »
La traduction, passerelle vers un « véritable universel »
Traduire, un terrain d’échange ouvrant à tant de questionnements féconds. L’auteur donne l’exemple du mot « complice ». Comment en traduire le sens avec les significations totalement opposés qu’il peut porter ?
Souleymane Bachir Diagne fait de la traduction un objet philosophique. Comme puissant, difficile et exigeant moyen de composer cet universel pluriel auquel il aspire. Auquel nous sommes nombreux à aspirer, fatigués des rodomontades de haine qui envahissent nos écrans… De ces frontières qui s’érigent ici et là.
Il défend l’idée d’un universel « horizontal ». Alternatif à la vision verticale, descendante, dominatrice de l’universel qu’on nous a servi jusque-là.
C’est ce basculement du monde, à l’œuvre sous nos yeux, qui fait entendre ses craquements sinistres dans les guerres qui font rage en nos temps.
Et comment faire avec la langue de domination coloniale ?
C’est un questionnement qui préoccupe depuis longtemps les intellectuels du Sud formés aux écoles des colonisateurs. Et qu’Achille Mbembe, Felwine Sar par exemple, continuent de poser.
Leila Slimani nous livre là la très belle réponse d’un auteur soudanais. La plus belle, la plus forte. Tayeb Salih écrit, dans Saison de la migration vers le nord[6] « Et nous parlons maintenant leur langue, sans culpabilité ni reconnaissance. » Une expression moins rude mais tout aussi ferme que celle de Kateb Yacine pour qui la langue française était « un butin de guerre ». Cette phrase, prononcée à la sortie d’une lutte pour l’indépendance de l’Algérie qui avait fait des centaines de milliers de morts.
L’écriture est brillante, profonde
L’écriture de Leïla Slimani coule, rebondit comme vif-argent. Légère et lourde de sens à la fois. Comme on peut entendre ses mots qui scintillent au travers de sa voix dans une émission radiophonique ou sur un plateau de télévision[7].
On ne dira jamais assez les apports à la langue française d’auteurs venant d’ailleurs. Une langue qui n’appartient déjà plus aux seuls habitants de l’espace national.
Je suis touché au plus profond par ce texte
Car c’est aussi une partie de mon histoire personnelle, dans un contexte légèrement différent. Je ne parle pas la langue de mon père, la langue kabyle. Lui, Tahar – Bernard, professeur de français-latin-grec. Lui, soldat français pendant la seconde Guerre Mondiale, avait fait prisonnier un officier allemand. Avait été décoré de la médaille militaire… Lui qui lisait les Fables de la Fontaine en mettant des annotations critiques (au crayon) dans les marges du texte.
Il mettait dans la langue française et son prestige tout son espoir d’intégration. On parlait français à la maison. Ma mère, française juste débarquée de France dans les tourments de la Guerre, donnait à cette langue son plein sens « maternel ».
L’arabe classique
Poussé par mon père, j’avais fait l’apprentissage de l’arabe classique après l’école primaire au lycée Bugeaud (!) à Alger. Avec Monsieur Stanbouli, notre aimé professeur d’arabe. Un Juif algérien qui essuyait régulièrement les sarcasmes des autres professeurs Pied noirs. Nous aussi, les rares élèves de son cours, étions copieusement et régulièrement insultés.
La langue en moins
Sous la colonisation, ne pas parler arabe était un signe de distinction dans la communauté Pied noirs des villes. Une langue en moins, comme une médaille en plus !
Mon apprentissage de cette langue arabe avait tourné court avec notre arrivée en France. Pas de cours d’arabe au lycée de Montgeron où, avec ma sœur ainée, nous étions scolarisés. Mais j’ai gardé la connaissance de cette belle écriture et j’arrive à lire (sans le comprendre) un texte en arabe[8].
Arrivé en France
J’ai alors oublié l’Algérie [9], ses misères, ses tombereaux de haine, sa violence. Les parents assassinés. La peur. Là où la guerre s’étalait dans la rue, dans les bus, sur les ondes, dans les pensées quotidiennes. Notre enfermement à Alger car « l’intérieur » du pays était dangereux.
Dans le rejet par les uns et les autres. Tu ne parles pas l’arabe, tu es « avec eux » pour les premiers. « Sale arabe » pour les seconds.
Quel soulagement en arrivant en France comme adolescent. A découvrir le plaisir d’apprendre. Les balades à bicyclette. La nature accessible enfin. L’athlétisme. L’éveil des sens.
Et puisque l’on parle de littérature…
Je n’écris pas de fiction. Mais j’en lis énormément, aux cotés de livres de sciences sociales, pour mieux comprendre le monde tel qu’il va. Ce monde qui bascule sous nos yeux ! Et, pour comprendre ce monde, je puise abondamment dans la littérature. Dans ces ouvrages qui livrent sur la marche des sociétés des connaissances souvent plus complètes, pertinentes, que bien des études savantes des sciences sociales. Trop souvent cloisonnées et bâillonnées par les injonctions académiques.
J’ai écrit un texte (avec humour) sur ce sujet après avoir connu une tentative de censure par des relecteurs anonymes dans une revue savante. Voir ==> ICI : « »Beaux seins, belles fesses » , « Cent ans de solitude » … et l’académisme »»
Encore un pouvoir puissant de la littérature !
Ainsi, pour beaucoup de raisons, je suis attentif à lire Leïla Slimani
Comment, plusieurs décennies après, a-t-elle vécu son arrivée en France. Dans un monde totalement bouleversé. Où le Sud a émergé, et pas seulement sur le plan économique.
Et sa réussite dans le monde littéraire. Sans complaisance avec ce qu’on pourrait attendre d’elle. Avec l’assurance, l’audace même de ses écrits. De ses prises de parole.
& & &
Leïla Slimani, née en 1981 à Rabat au Maroc, est une journaliste et auteure franco-marocaine. Elle a notamment reçu le prix Goncourt 2016 pour son deuxième roman, Chanson douce. Pour en savoir plus, voir ==> ICI
[1] Dans la littérature grecque, une ode, du grec ᾠδή / ōidḗ, « chant », est un poème lyrique accompagné de musique. Par extension, une ode est un poème célébrant un personnage ou un événement : un vainqueur des Jeux olympiques, par exemple. C’est un genre élevé, l’équivalent poétique de l’épopée.
[2] Voir la note d’écoute de la séance inaugurale donnée par Souleymane Bachir Diagne à Sciencespo en septembre 2021 ==> ICI
[3] Immanuel Wallerstein « L’Universalisme européen : de la colonisation au droit d’ingérence ».
[4] L’idée d’égalité, clé de voute que la civilisation dont elle est un fondement, est menacée. Comment la littérature m’a inspiré ce lien avec l’égalité entre les êtres humains. D’où qu’ils soient. Voir « L’égalité en danger » ==> ICI
[5] Voir la note de lecture de l’ouvrage de Kaoutar Harchi Comme nous existons ==> ICI
[6] Voir la note de lecture de Saison de la migration vers le nord de Tayeb Salih écrit, dans ==> ICI
[7] Avec l’impression (exagérée) d’un dialogue entre Blanche Neige et Grincheux…
[8] L’écriture et le tennis. Coup droit et revers. Voir ==> ICI
[9] Voir ==> ICI le récit de mon départ d’Alger.
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