« Boléro » d’Ahmet ALTAN. Dans ce roman, pas de déambulation dans Istanbul. Pas de grande fresque historique sur la fin de l’Empire Ottoman [1]. On y retrouve cependant toute la puissance de l’auteur dans le récit de l’introspection, de la subtilité des relations humaines. Une relation d’amour ? Il se pourrait que cela soit autre chose. Se mêle la présence massive, surplombante et menaçante de l’Etat.
Le désir et la maitrise du désir
Le texte déroule les questionnements d’Asli, une femme solidement installée dans sa vie de médecin. Rangée et libre, rationnelle, fortement investie dans son activité de soignante reconnue et qualifiée.
Une rencontre bouscule ce bel ordonnancement. Sa volonté, sa maitrise de soi sont balayées par l’immense désir qu’elle éprouve pour Mehmet. Un homme dont tout devrait l’éloigner.
Un homme puissant, très puissant, aux activités aussi mystérieuses que suspectes. Et ce désir irrépressible finit par englober la femme de cet homme, Romaïssa.
Alsi se laisse ainsi prendre comme un des personnages de ce trio. Elle craint Mehmet mais est fatalement attirée par lui. Elle éprouve une troublante attirance pour Romaïssa, qu’elle imagine lui ressembler. Comme une autre elle-même. Un effet miroir la domine, un moment. Elle en devient amoureuse d’elle-même !
Etat profond et formation de richesse
Altan situe la trame du texte dans les méandres des sommets de l’Etat turc, dans la période contemporaine. Eaux troubles de l’Etat profond où le pouvoir, l’argent et le crime se mêlent dans des intrigues inextricables [2].
Nous sommes en plein triomphe de « l’économie libérale » dans un pays du Sud. Là où la richesse provient moins d’une activité productrice que de sa position vis-à-vis des détenteurs du pouvoir au sein de l’Etat. Comme dans la plupart des pays du Sud, cette quête de richesse se noue autour d’intérêts en concurrence féroce autour d’enjeux fonciers. Au sein d’un monde mafieux qui tient les rênes du pouvoir en une sorte de « nœud de vipères ». Nous sommes dans une société de liens. Là où rompre le lien est bien plus grave que ne pas respecter le droit.
Boléro
Danse à trois temps, le boléro[3] l’entraine dans un tourbillon dont elle ne peut s’extraire. Totalement consentante, Asli va se laisser happer dans le trio qu’elle forme avec Mehmet et Romaïssa. Réalité ou pur fantasme ? Peu importe.
Hors de ce cercle, de lourdes menaces pèsent sur Mehmet, après l’assassinat de deux hauts responsables politiques dont il pourrait être le commanditaire.
La part de mal en chacun d’entre nous
Altan prend ici à bras le corps la face sombre de l’être humain. La part de mal dont chacun est dépositaire, en un sinistre envers. Se laisse-t-on emporter par cette part ? Ou bien est-on capable de lui opposer une résistance ? De ne pas y céder ?
Voir « Sommes nous tous racistes ? » ==> ICI
C’est la première alternative que va suivre Asli. Mehmet est tout ce que sa raison refuse. Pourtant, elle ne peut résister à son plaisir avec lui. Une ténébreuse force créée chez elle la peur et la fascination pour la peur. La volupté née de l’angoisse s’impose à elle.
On pense ici aux écrits de Pierre Baudrillard : « La transparence du mal » voir ==> ICI
(p 204) « Elle [Asli] avait conscience que ce mal auquel, en un sens, elle rendait grâce, n’était pas un mal ordinaire. Mehmet n’était pas un nomme mauvais ordinaire. Il fallait, pour faire ainsi du mal une séduction, de l’intelligence, de la force, la finesse de deviner les désirs secrets de l’autre, l’expérience qui permet d’évoluer sans crainte dans l’espace infini du plaisir. C’était cette combinaison de talents incomparable qui l’empêchait de renoncer à Mehmet. (…) Seul un tel mélange pourrait faire trembler de peur. Faire aimer la peur à une femme pourtant très sûre d’elle. (…) Un tel désir, pensait elle, ne pouvait jaillir que des ténèbres du mal, jamais des eaux claires et peu profondes du bien. »
Retour au réel
Mehmet est accusé de meurtre. Il est arrêté ainsi que quelques hommes aux costumes sombres qui assurent la sécurité de sa vaste propriété.
Asli s’est extirpé à temps de ce trio. Ces moments si forts, dans le luxe de la maison de campagne du maitre des lieux, n’ont-ils été que le rêve d’un été ?
& & &
Ahmet Altan, né à Ankara en 1950, est un écrivain et essayiste turc, rédacteur en chef du quotidien Taraf.
Son père est Çetin Altan, communiste, député d’un Parti ouvrier de Turquie entre 1965 et 1969 ? Célèbre à l’époque par ses livres et sa contestation du pouvoir des militaires. Il fut emprisonné et torturé pour son opposition au régime militaire.
Son frère, Mehmet Altan est un écrivain, journaliste de télévision et professeur d’économie à l’université d’Istanbul.
Ahmet Altan est rédacteur en chef de l’influent journal Milliyet, puis fondateur du quotidien Taraf, le premier partenaire turc de WikiLeaks.
Il est accusé d’avoir participé au putsch manqué du 15 juillet 2016, dans un contexte d’arrestations massives frappant les milieux médiatiques et intellectuels. Il est incarcéré en septembre 2016 et condamné à la perpétuité aggravée en 2018.
En juillet 2019, la Cour suprême de Turquie rend un nouveau verdict, cassant les condamnations à perpétuité d’Ahmet Altan, de Mehmet Altan, son frère (libéré en juin 2018), et de Nazli Ilicak.
Il est libéré en novembre 2019 : « Même si je suis heureux d’être parmi les gens que j’aime, ce n’est pas le moment de jubiler. Il est difficile de recevoir la nouvelle de sa propre libération quand des milliers d’innocents restent injustement détenus ». On l’arrête de nouveau quelques jours après sa sortie de prison.
Ahmet Altan est libéré par les autorités turques le 14 avril 2021 à la suite d’un arrêt de la Cour de cassation cassant le jugement de 2019. La veille, la Cour européenne des droits de l’homme avait condamné l’État turc pour la détention du journaliste. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI
[1] On trouvera sur ce site les notes de lecture de plusieurs ouvrage de l’auteur :
- « Madame Hayat » (roman écrit en prison) ==> ICI
- « Comme une blessure de sabre » ==> ICI
- « L’Amour au temps des révoltes » ==> ICI A VENIR
- « Je ne reverrai plus le monde » (un roman écrit en prison pendant sa condamnation à la prison à perpétuité) ==> ICI
- « Les dés » ==> ICI
[2] J’en avais eu une idée en regardant quelques épisodes d’Asi, une série turque sous-titrée en arabe. Sur fond d’amours, de vengeance familiale mêlée à des intérêts fonciers, la série montre l’intrication étroite entre les autorités publiques et économiques, avec les éléments mafieux qui agissent au niveau local.
L’intrigue de la série s’inspire du roman Orgueil et Préjugés de la femme de lettres anglaise Jane Austen. La série se déroule dans la ville rurale d’Antioche.
[3] Le boléro est une danse de bal et de théâtre à trois temps, apparue en Espagne au XVIIIe siècle. En 1780, le maître à danser de Charles III, Sebastián Lorenzo Cerezo, le codifie et lui donne ses lettres de noblesse à la scène. Participant ainsi à la naissance de la danse académique espagnole, l’escuela bolera. D’après Wikipédia.
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