s ausMais « Vers l’écriture » de Jeanne BENAMEUR. Un « Récit de transmission » comme l’indique le sous-titre. L’auteure nous parle de la haute importance, pour elle, qu’a prise l’écriture. Comment elle a reconnu sa profonde nécessité. Comment elle a pris le parti de se vouer à ce qui « la fait vivre ».
Ecrire pour résister à l’assombrissement du monde. Ecrire comme acte politique !
Elle décide alors de se consacrer totalement à l’écriture en abandonnant sa fonction et son statut d’enseignante. Elle écrit. Et elle accompagne ce travail, en complément, par l’organisation « d’Ateliers d’écriture ». Apprendre à transmettre. Dans cet ouvrage, Jeanne Benameur décortique l’acte d’écrire pour améliorer cet apprentissage. En des étapes progressives qui font progresser vers l’écriture.
Ce qu’elle exprime sur cet acte correspond totalement à ce que je ressens, à la suite d’une longue pratique personnelle de l’écriture. Y compris, pour moi également, son impérieuse nécessité.
Je n’écris pas de la fiction. Mais des « notes de lecture » comme celle-ci. Et des réflexions sur le monde tel qu’il va. Des réflexions écrites, en prenant du recul pour ne pas me laisser entrainer par les émotions d’un moment. Tout particulièrement à propos des désastres que les puissances dominantes déversent sur la planète. Et en ces moments sinistres, sur le Proche et Moyen Orient. Désastres qui s’ajoutent à ceux qui proviennent des sociétés elles-mêmes.
Désir d’écrire et engagement
Le texte commence par l’exposé de la démarche de l’auteure vis-à-vis de l’acte d’écrire. Elle parle de son engagement dans ce qui est devenu le centre de sa vie. Comment il s’est découvert en elle. Comment elle s’est autorisée à s’y pleinement engager. Notamment lors de son travail analytique.
Mais aussi ce qu’écrire signifie. Un acte qu’elle qualifie de « politique ».
Elle décortique la relation entre soi et l’écrit. Comment on passe de scripteur à auteur. Notamment en prenant une distance avec le texte. En laissant passer du temps. Le texte doit « reposer » comme on laisse reposer une pâte à pain. En lisant et relisant ce que l’on a écrit. En cherchant les mots jusqu’à arriver aux mots « justes ». Comme on le dirait de notes de musique qui sonneraient « juste ». Au terme de ce processus, on devrait finir par s’approprier vraiment son propre texte.
En acceptant ensuite que le texte soit « offert » à la lecture d’autrui. Une prise de risque (ce sont les mots de l’auteur) dans une démarche hautement sensible. Comme dans tout acte de création.
Ateliers d’écriture
C’est à partir de sa propre expérience d’écrivain que Jeanne Benameur se lance dans l’activité d’animatrice d’Ateliers d’écriture. Elle expose alors des éléments de sa pratique, de sa pédagogie. A commencer par le tout début. Quand les personnes engagées dans l’Atelier arrivent. Timides ou assurés, elles arrivent dans ces premiers moments où le lien de confiance doit s’établir. Ils, elles arrivent avec leurs désirs conscients et inconscients. Avec leurs habitudes, leurs résistances, leurs enjeux propres, leurs ambitions, leurs pudeurs, leurs illusions, leurs aspirations présentes et/ou refoulées.
Jeanne Benameur décortique le travail qui va se dérouler avec le groupe. Qui commence avec une série de « consignes ». A la fois pour briser les réflexes acquis par chacun dans le fait d’écrire. Pour le mettre en situation de liberté (créative). Et aussi pour tisser des liens de confiance avec elle qui dirige le groupe. Confiance aussi entre les participants : on va s’ouvrir à la lecture des autres. Car il y a quelque chose de profond qui va s’exposer dans ce travail. C’est même l’objectif recherché !
Les consignes ? C’est à respecter, interpréter, dépasser, transgresser. Juste une règle pour cadrer la relation qui s’établi dans l’Atelier. Un cadre pour se lancer. Pas un carcan. Avec la souplesse que la créativité nécessite. Une règle, on la respecte « ou pas ».
On retrouve là les acquis du travail analytique que Jeanne Benameur a mené !
La force du mot
Trouver ou retrouver la confiance dans cette force. Avec des jeux, des détours pour dépasser les inhibitions ou les schémas préétablis qui peuvent bloquer l’avancée du travail de soi dans l’Atelier.
« Un mot n’a pas de synonyme », écrit l’auteure. C’est une formulation surprenante qui oblige à réfléchir aux mots en soi. Eh oui, chaque mot porte sa signification propre, unique. Changer un mot introduit une autre nuance de sens, mais aussi de forme, de son…
A ce stade de lecture de son ouvrage, on se rend compte que Jeanne Benameur n’a pas dévoilé quel est le but de ces Ateliers d’écriture. Pourquoi, au fond, s’y engager ? Pour transmettre ?
Elle déroule les différentes étapes de la marche de l’Atelier
Ecrire un « journal de bord ». Apprendre à observer. Des choses qui peuvent paraitre insignifiantes. Ecrire juste quelques lignes. Simples. Par exemple sur les différentes façons de porter son sac chez les gens qui passent devant vous. Mille et une façons d’entrer dans cette proposition. La démarche, la posture, la couleur et la nature du sac. Le toucher. L’allure du porteur, de la porteuse de sac…
On commence par un récit à la première personne de l’indicatif. Puis on enrichi la démarche. On passe du « je » au « tu ». Qu’elle est la nuance qu’on a introduit en faisant cela ? On change de conjugaison. Le passé. On joue avec la ponctuation… Cela donne à réfléchir sur ces écritures que l’on peut faire machinalement alors qu’elles portent sens !
Par des consignes / propositions précises et à la fois ouvertes, Jeanne Benameur ouvre des portes aux participants à ses Ateliers d’écriture. Dans un esprit de liberté. Car toute proposition est assortie d’un « ou pas ». Qui va devenir le mot fétiche de l’Atelier. Là encore, on retrouve, sous-jacente, les emprunts à la démarche analytique.
Ensuite, vient l’ouverture à l’autre
C’est l’exercice d’écriture d’une lettre. La lettre qu’on a envie d’écrire à qui on veut. Ou la lettre qu’on a envie de recevoir de qui on veut. Dans le premier cas, on doit signer le texte. Oui, c’est une « lettre » de moi à …
Enfin, c’est l’écriture d’un récit, d’une histoire
Là encore, Jeanne Benameur nous propose un guide pour franchir ce pas. Avec des détours rassurants. Avec des appuis sur des récits connus… En s’appuyant sur la confiance en soi et en elle qui s’est construite dans les séances précédentes.
Un apprentissage qu’elle s’attache à transmettre : la conscience
Oui, être conscient des formes que va prendre l’écriture sous sa propre plume. Être conscient de ce que signifie l’emploi de telle conjugaison. De l’emploi de la première, deuxième ou troisième personne dans le récit. En faire un choix conscient, décidé. L’auteure met des mots sur ces choix, pour en accroitre la compréhension. Donc ses conséquences, ses effets.
Par exemple comment signifier la distance que l’on veut mettre entre soi et son texte ? Livrer ses émotions ? Son intimité ? Se protéger au contraire ? Tout est valable pourvu qu’on en soit conscient.
[JOA : je repense à ce que Matisse disait des formes. Par exemple d’une oblique dans un tableau. Elle doit être décidée. Elle ne doit pas s’insinuer par hasard dans la composition, comme si c’était une horizontale ratée, survenue par négligence. Et cela est valable pleinement pour la photo. Je reste fidèle à cet enseignement.]
Précautions
Son guide de l’animation d’Ateliers d’écriture se termine sur quelques précautions à prendre. Parce qu’il se joue, dans le travail de l’atelier, des intrusions dans les profondeurs de chacun. Parce que l’on peut toucher des zones, en soi, fragiles, douloureuses…
Qu’est ce qui accorde la légitimité pour animer un atelier ? D’avoir déjà publié ? D’être enseignant ? Comment aborder la poésie ? Quel rapport entre la parole et l’écriture ? La première mobilise le souffle et s’efface aussitôt émise. La seconde laisse une trace matérielle sur un support et (peut) se concerve(r) et se partager dans le temps. Comment faire face à l’émotion qui peut engloutir un participant, une participante ? Comment réagir vis-à-vis du « transfert » qu’un participant peut faire sur elle ?
Même si l’autonomisation de l’individu peut être une dimension commune entre s’engager dans un atelier d’écriture et s’engager dans une analyse, animer un atelier n’est pas un acte thérapeutique. Jeanne Benameur s’appuie sur sa propre analyse pour bien en distinguer cette activité.
Un bel ouvrage qui donne à voir la belle personnalité de l’auteure.
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Jeanne Benameur est une auteure française née en 1952 à Aïn M’lila en Algérie d’un père tunisien et d’une mère italienne.
Dernière d’une famille de cinq enfants, elle passe de l’Algérie à la France métropolitaine avec sa famille en raison des violences liées à la guerre d’Algérie. Elle a cinq ans et demi quand elle arrive à La Rochelle. Deux langues ont bercé son enfance : l’arabe, langue maternelle de son père mais également celle de son premier environnement, et le français. Elle réintroduit les sonorités et les rythmes de ces langues dans son écriture.
Très tôt, elle écrit « de petites histoires, des contes, des pièces de théâtre », des poèmes. Elle suit les cours du conservatoire d’art dramatique puis elle effectue des études de lettres à Poitiers. Elle suit aussi des cours de philosophie et d’histoire de l’art. Mais aussi de chant. Après l’obtention du CAPES, elle est professeure de lettres. D’abord à Mauzé-sur-le-Mignon, puis en banlieue parisienne. C’est à partir de 2000 qu’elle se consacre entièrement à l’écriture. Elle a publié pour la première fois en 1989 aux Éditions Guy Chambelland des textes poétiques, puis chez divers éditeurs (Denoël, et depuis 2006, Actes Sud). Pour la littérature jeunesse, elle publie aux éditions Thierry Magnier.
Elle se distingue sur la scène littéraire avec Les Demeurées qui reçoit en 2001 le prix Unicef. Puis, d’autres prix viennent soutenir son œuvre. Notamment : Laver les ombres, Les Insurrections singulières, Profanes, La Patience des traces parmi ses très nombreuses œuvres.
Parallèlement à son travail d’écrivaine, elle anime régulièrement des ateliers d’écriture. Ceux-ci tiennent une grande place dans son parcours. Notamment le travail en milieu carcéral avec des jeunes. En effet, ce lieu a une assez grande importance pour elle car son père a longtemps travaillé comme directeur de prison.
Elle est membre du jury du prix Fémina de 2023 à 2025. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus sur l’auteur, voir ==> ICI
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