« Une vue splendide » de FANG FANG. Un roman qui nous plonge dans l’envers du décors de la réussite chinoise. Un récit où se mêlent description sociale et témoignages intimes de la vie d’une famille ouvrière de 9 enfants. Une vie entière dans une cabane étroite, qui tremble toutes les 7 minutes au passage du train qui roule en trombe à quelques mètres.

L’auteure s’affranchit de bien des normes. L’ordre social n’est pas menacé, la famille « tient bon ». Mais le mythe du « bon ouvrier » vacille. Dans le bombardement idéologique maoïste, le bon ouvrier, (« bon » parce qu’« ouvrier ») est un homme exempt des tares sociales qui sont l’apanage exclusif des cadres, des propriétaires, des intellectuels. L’ouvrage est paru en 1987.

La violence

La famille, cette cellule aux fondements de la société chinoise, résiste à la brutalité du père. Un homme qui passe ses moments à la maison dans l’alcool. Et dans les coups qui pleuvent sur la femme et les enfant. En a-t-il suffisamment, des enfants, pour apaiser la colère de cet homme ? Un docker fort comme un … quoi dirait on en Chine ? Un ouvrier qui a longtemps dominé une des bandes rivales qui s’affrontaient régulièrement sur les quais. A l’abri des regards officiels.

Des bagarres pour quoi ? [1]

Pour le plaisir de cogner. Pour la jouissance à agir en bande. Mais aussi pour l’honneur de sortir victorieux d’une bataille rangée. Où (presque) tous les coups sont permis. Et qu’importe que l’on perde ses dents. Que des blessures profondes paralysent ces hommes durs à la peine. Durs aux coups.

Et cet homme, « le vieux » comme il se nomme lui-même, fixe les qualités humaines de ses 7 fils à l’aune de leur capacité à se battre comme il l’a fait dans sa jeunesse. Rien d’autre ne compte. Pas même l’éducation de l’école.

La famille partage sa vie entre violence, obscénité, cynisme et débrouillardise

La mère est trop occupée à s’occuper de ses 9 enfants. Son seul désordre, c’est de se dandiner « comme une poule », devant les hommes. Elle ne prend aucun risque à ces minauderies. Qui oserait affronter son homme ? Le plus fort du port ?

Ses enfants ? Un seul est mort quelques jours après sa naissance. C’est « 8° Frère ». Il a été enterré au pied de la baraque qui sert de maison à tout ce monde. C’est lui qui raconte toute l’histoire depuis sa tombe improvisée. Il ne se plaint pas, il est resté près des siens. Il sent les pulsions de la vie de chacun. A chaque instant. Depuis sa petite caisse en bois, il est honoré par les parents et respecté par ses frères et sœurs.

Les frères sont nommés par leur rang de naissance. « 1° Frère » est déjà parti travailler au loin. Il laisse une place dans l’étroit intérieur de la baraque. « 5° Frère » et « 6° Frère » sont jumeaux. Très proches, ils sont complices, entre autres, dans le viol d’une jeune femme dans lit même des parents. Ils comprendront très vite les nouvelles règles sociales. De « ramasseurs de légumes pourris », il deviendront l’un et l’autre vendeurs de tee-shirts à la mode et feront fortune.

Pour se chauffer l’hiver, « 4° Frère » qui est sourd et muet (à moins que ce soit « 6° Frère ») va voler du charbon sur les trains qui passent. Attention à sauter du wagon au bon moment, après avoir lancé le seau plein sur le talus.

« 3° Frère » est un beau gars musclé, qui plait aux filles. Mais il ne connait que le langage des coups de poings. Comme son père.

« Une vue splendide » de FANG FANG couverture du livre

Le choc de l’émotion

« 2° Frère » va faire des études. Il rencontre au lycée un fils de famille. Très vite, il se fait accueillir dans la belle maison bourgeoise de son ami. Une famille où l’on se parle sans s’insulter. Où la tendresse se laisse à voir. Où l’on valorise le savoir, la culture… « 2° Frère » va tomber amoureux de la sœur de son ami. Quel étrange émotion l’envahit ! Lui qui n’a jamais connu autre chose que les coups du père, les insultes de la mère, la jalousie de ses 2 sœurs, les trahisons de ses frères.

Mais le belle enfant bourgeoise finit par le rabrouer. Il ne comprend toujours pas ce qui lui arrive. Et, avec assurance, il se tranche les veines et se laisse mourir. Il n’aura rien compris. Sauf… que la mort et l’amour sont deux voies absolues aux contours tranchants, sans aucune autre alternative.

La Révolution Culturelle passe…

Elle se déroule en arrière-fond, sans aucune douleur, bien au contraire. Selon les critères des « Gardes Rouges », cette famille ouvrière concentre toutes les vertus prolétariennes. Et les autres, les propriétaires, bourgeois, intellectuels sont mis au ban de la société.

Ainsi les deux enfants de la famille bourgeoise viennent taper à la porte, de nuit, de la famille de « 2° Frère ». Leurs parents ont été emmenés loin parce que « bourgeois décadents ». Ils ne les reverrons jamais plus.

Les 2 sœurs se jouent des conflits et tirent leur épingle du jeu

« Petit Parfum » et « Grand Parfum » ne pensent qu’à se préserver dans cet univers violent où aucune trace d’amour ne se fraye de chemin. Elles font comme leur mère, à aguicher les hommes. Le reste de leur temps, elles attisent les conflits entre les frères, jouant les uns contre les autres.

« 7° Frère » est le souffre-douleur de toute la famille

C’est lui qui est chargé des taches les plus lourdes, les plus sales. Il s’y conforme sans rechigner, lui qui ne dort pas ailleurs que sous le lit des parents. Au moins, cette place lui évite une partie des coups qui lui tombent dessus à chaque difficulté que l’un ou l’autre ressent. Y compris et surtout par le père.

Il va réussir à s’extirper de ce cloaque familial. Il se prend d’une ambition gigantesque. Grâce à ses études brillantes favorisées par son statut familial (de « fils d’ouvrier ») et son « sens politique », il réussit à gravir les échelons sociaux selon le mode maoïste revisité à la sauce libérale. Il va tout à la fois gagner de l’argent et conquérir des places (un « statut ») dans l’appareil du Parti Communiste. Il finit par recueillir l’admiration de son père. Non pour sa réussite intellectuelle, mais pour le pouvoir qu’il est censé avoir acquis comme cadre du Parti.

Une immense énergie pour sortir de cette vie réduite à l’horizon limité du père

Tiré de la préface écrite par Marie Claire Huot, je retiens cette belle synthèse (p 7) « (…) chacun, à sa façon, tente de sortir de son trou. Par l’amour, par le sexe, par l’argent et le jeu, par le mariage. Par le travail politique ou par la mort. »

Le père, la mère, restent immuables dans les tourments qui agitent le pays. Dans leur vision du monde. Depuis la Révolution culturelle jusqu’à la libéralisation économique. Chacun de ces bouleversement libère des forces gigantesques qui soufflent sur la société. Les enfants, quant à eux, vont laisser ce vent gonfler les voiles de leurs vies. Inégalement. Dans le désordre et le chaos individuel.

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Fang Fang est une écrivaine chinoise, de son nom de naissance Wang Fang, née à Nankin en 1955. Elle préside depuis 2007 l’association des écrivains du Hubei. Vivant à Wuhan pendant la crise du Covid-19, elle a publié chaque jour sur Weibo une chronique de sa vie dans sa ville sous quarantaine. (d’après Wikipédia) Pour en savoir plus, voir ==> ICI

Ce roman évoque pour moi « Brothers » de Yu HUA. Voir la note de lecture ==> ICI

[1] Le conflit, y compris violent, peut être désiré pour lui-même. Voir à ce sujet « SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud. » Ed. L’Harmattan, 2018. (==> ICI)

Voir une courte présentation de l’ouvrage sur le site de l’OCDE ==> ICI


© 2023 Jacques Ould Aoudia | Tous droits réservés

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