Traoré avec son œil gauche bleu et son œil droit noir, Bruxelles et le FED

Février 1968 à Paris, j’ai 22 ans, je suis en seconde année de Sciences-Po, option internationale. J’ai choisi un cours sur le développement, le sujet qui me passionne. Je suis convaincu que nous pouvons agir de l’extérieur sur le développement, que les pays riches peuvent aider les pays pauvres à se développer. Je suis convaincu que c’est par l’économie que les ‘pays sous-développés’ rattraperont les ‘pays développés’.

Avec toute la classe, nous allons en visite à Bruxelles, reçus par les fonctionnaires de la Commission européenne qui gèrent le Fonds Européen de Développement. Dans notre promotion, Traoré, un guinéen, qui a un œil bleu et un œil noir. Cela lui donne un étrange regard. Il est très déterminé.

Nous sommes accueillis par les fonctionnaires du FED qui nous expliquent avec bienveillance comment ils distribuent leur aide aux ‘pays en voie de développement’, et notamment aux pays d’Afrique sub-saharienne. Je trouve cela très bien, ces millions de dollars déversés sur les pays pauvres !

Soudain Traoré, l’étudiant guinéen, prend la parole, et démonte point par point l’argumentaire des fonctionnaires : « Non, votre aide n’est pas donnée en fonction des priorités des pays africains, mais en fonction des vôtres, vous européens ! Ainsi, vous financez la construction de routes qui permettent l’écoulement de produits miniers, sans aucune retombée sur les populations, sans égards pour leurs réelles priorités ». Je suis stupéfié.

Dans le groupe d’étudiants, la sortie vigoureuse de Traoré jette un froid, la séance d’explication est écourtée, nous revenons à Paris. Je suis totalement troublé par ces paroles.

Cette scène est restée fondatrice pour moi. Fondatrice pour la construction de ma perception des relations entre pays dominants et pays dominés, et le rôle de ‘l’aide’ comme instrument de cette domination, par-delà tous les discours lénifiants sur la solidarité internationale.

Qu’est devenu ce jeune homme, Traoré, avec son œil bleu et son œil noir ?

Cher Traoré, que deviens-tu? Si tu lis ce texte, prend contact avec moi. On se rappellera les bons souvenirs (on était jeune) !

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