« Histoire d’une montagne » Elisée RECLUS (publiée en 1880). Le géographe et poète nous prend par la main et nous entraine à la découverte savante, joyeuse et bienveillante d’une montagne. Son humanisme accompagne ce regard profond et un espoir, sans naïveté, dans le progrès. Nous sommes en pleine révolution industrielle.

Son regard est imprégné de ses engagements dans la pensée anarchiste. Et de son amour pour la nature. Son profond respect, dans une relation où l’homme ne joue pas à dominer les éléments naturels. Mais à trouver le moyen de s’y intégrer harmonieusement.

Une découverte de la montagne sous tous ses angles

La montagne comme masse qui s’impose à la surface de la terre. Comme rassemblement de toutes les roches dans une juxtaposition dont on peut découvrir l’ordre par l’analyse scientifique. Une masse soumise, dans le temps, à de multiples transformations. Par l’eau, la neige, le froid, la chaleur, les vents. Avec ses effets sur les glaciers, les éboulis, les avalanches, la formation des vallées…

« Histoire d’une montagne » Elisée RECLUS Edelweiss
Edelweiss – Savoie_Haute Maurienne

Couverte de végétaux spécifiques qu’Elisée Reclus expose dans leur étagement à mesure que l’on grimpe en altitude. Avec une description des forêts qui protègent les villages des avalanches, en leur amont. La montagne des contrées tempérées habitée par des animaux. Ours. Loups. Chevreuils. Lapins. Campagnolles. Hérissons. Musaraignes. Serpents. Et d’une nuée d’insectes.

Les hommes y ont trouvé refuge

En des lieux plus facile pour s’y cacher. Pour se défendre. Ils adaptent leurs pratiques, leurs coutumes, leurs croyances, à leur milieu. Et adoptent, par leur rapport à ce territoire spécifique, des comportements identifiables. Plus solidaires face aux dangers de la nature que les hommes des plaines, selon Elisée Reclus. Ils se méfient des hommes qui viennent de la plaine, pour chercher de l’argent des impôts et des hommes pour la guerre. Ils seraient plus capables d’efforts communs. [Je crois trouver dans ces lignes des caractéristiques des montagnards de l’Atlas marocain avec lesquels nous travaillons[1].]

L’auteur rapporte des pratiques anciennes

(p 103) « Autrefois, les débris humains trouvés dans la montagne devaient reposer à jamais à l’endroit où le pasteur les avait découverts. Des pierres étaient entassées sur le corps et chaque voyageur était tenu d’ajouter son caillou au monceau grandissant. Maintenant encore, le montagnard qui passe à côté de l’un de ces tombeaux antiques ne manque jamais de ramasser sa pierre pour grossir le tas. »

Une relation forte avec la nature dans le respect et la crainte. Reclus parle des bucherons (p 133) « Quand il leur fallait approcher la cognée d’un de ces troncs, ils ne le faisaient qu’en tremblant. ‘Si tu es un dieu, si tu es une déesse, disait le montagnard des Apennins, si tu es un dieu, pardonne’. »

Elisée Reclus
Elisée Reclus

Il évoque certains arbres qui sont particulièrement respectés, honorés. (p 133) « Il est, même de nos jours, des arbres adorés. Le montagnard ne sait pas trop pourquoi et n’aime pas qu’on l’interroge à cet égard. Mais, encore en maints endroits, on voit des chênes respectés que les indigènes ont entourés de barrières pour les protéger contre les animaux et les voyageurs errants. Dans la vieille Bretagne, lorsqu’un homme était en danger de mort et qu’un prêtre ne se trouvait pas dans le voisinage, on pouvait se confesser au pied d’un arbre. Les rameaux entendaient, et leur bruissement portrait au ciel la dernière prière du mourant. »

On entend dans le texte aussi la peur et la haine des paysans contre les seigneurs

A l’occasion de la visite d’un château en ruine, Elisée Reclus nous fait part de la peur ancienne que ces forteresses du haut inspiraient aux villageois du bas. Des bâtiments lugubres, sombres, inquiétants… Les oubliettes, les cachots. Ces sentiments sont vivants dans le récit écrit au milieu du XIX° siècle, soit moins de 100 ans après la Révolution !

C’est ici aussi l’apport précieux de l’auteur. Qui nous restitue le vécu « vu du bas » de l’ancien régime. Rarement évoqué !

« Histoire d’une montagne » introduit un doute sur le progrès

A un moment, au XIX° siècle, où la plupart des penseurs étaient fascinés par les transformations que les révolutions industrielles provoquaient en Europe. Le doute est légèrement formulé. Comme une interrogation, un questionnement.

Elisée Reclus Histoire d'une montagneUn chapitre traite des « crétins des Alpes »

Ces personnes malades d’un déficit en iode, qui présentaient des symptômes affligeants. Le doute sur le progrès s’efface alors, pour imaginer que la science et d’autres méthodes d’accueil de ces pauvres personnes, pourraient apaiser leurs souffrances.

La montagne comme source de croyance

Comment ne pas penser à l’effet sur les consciences des villageois de ces puissantes masses de roches au-dessus de leurs têtes ? Grande est la montagne. Petit est le village niché à sa base. Les hommes ont trouvé dans cet écart l’inspiration pour des croyances religieuses, magiques, spirituelles…

Reclus se moque des alpinistes

Surtout quand ils agitent un drapeau au sommet des monts qu’ils viennent de gravir à grande peine. Par anticipation, il pointe là la critique du tourisme qui envahit les espaces naturels en imposant leurs mode de vie, leur relation de domination à la nature, les rapports marchands aux espaces naturels.

Et il plaide pour une éducation qui se déroule au plus près de la nature

Il accorde à l’éducation le rôle d’élever la vertu des êtres humains. Et cette éducation, il propose de l’effectuer au sein même de la nature. Dans l’expérience concrète du terrain. La montagne, de ce point de vue, offre d’immenses possibilités comme support éducatif.

C’est sur ce souhait combinant éducation et respect de la nature qu’il clôt son « Histoire d’une montagne ».

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[JOA] L’illusion éducative

L’œuvre reste traversée par l’illusion qu’une éducation largement diffusée rendrait les êtres humains plus vertueux. Plus bienveillants les uns avec les autres. Cette illusion imprègne tout le mouvement progressiste européen, jusqu’à aujourd’hui. Ce qui devrait être réfléchi et présenté comme un objectif l’est comme une inclinaison naturelle. L’homme serait naturellement poussé à la bienveillance. Et l’éducation devrait favoriser cette inclination. Hélas non !

Jean Baudrillard dans « La transparence du mal » nous aide à prendre conscience de cette limite. Voir la note de lecture de cet ouvrage ==> ICI

Chacun de nous comprend en son sein le meilleur et le pire. Et l’effort pour juguler le pire et s’élever par le meilleur ne relève pas seulement de l’éducation. Des peuples au sommet de l’éducation de masse, comme en Allemagne, ont montré de quoi l’être humain était capable, avec la quintessence de la culture occidentale à sa portée.

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Jacques Élisée RECLUS, né dans une famille protestante en 1830 en Gironde (France) et mort en Belgique en 1905, est un géographe et militant anarchiste français. Communard, théoricien anarchiste, il a été deux fois exilé. C’est un pédagogue et un écrivain prolifique. Membre de la Première Internationale, il rejoint la Fédération jurassienne après l’exclusion de Michel Bakounine. Avec Pierre Kropotkine et Jean Grave, il participe au journal Le Révolté.

Précurseur de la géographie sociale, de la géopolitique, de la géohistoire, de l’écologisme et de l’écologie, il était également végétarien, naturiste, partisan de l’union libre et espérantiste. Ses ouvrages majeurs sont La Terre, sa Géographie universelle (en 19 volumes), L’Homme et la Terre, ainsi qu’Histoire d’un ruisseau et Histoire d’une montagne. Penseur vivant de ses écrits, il publie également près de 200 articles géographiques, 40 articles sur des thèmes divers et 80 articles politiques dans des périodiques anarchistes Source Wikipédia. Voir ==> ICI.

[1] Il s’agit du travail mené avec l’ONG Migrations & Développement.


© 2023 Jacques Ould Aoudia | Tous droits réservés

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