« Ebène, Aventures africaines » de Ryszard KAPUSCINSKI (note de lecture).

 « Ebène, Aventures africaines », de Ryszard Kapuściński (2002).

Un regard porté par Kapuściński, journaliste polonais, qui n’a que sa position de blanc pour aborder le Continent noir : ce n’est pas un anthropologue, économiste, juriste, politologue… qui vient ausculter l’Afrique sub-saharienne. Ce n’est pas un coopérant qui vient pour « développer » l’Afrique. Ce n’est pas un militaire qui vient pour « pacifier » l’Afrique…. Il ne vient pas d’un pays au passé colonial. Il ne porte donc pas un imaginaire social alourdi par un héritage de domination sur le Sud.

Il vient avec son bon sens, sa sensibilité, son ouverture, à la rencontre de l’Autre. Cette rencontre avec l’Autre sera un des thèmes majeurs de l’œuvre de l’auteur. Il va traiter ce thème avec un langage simple, sans emprunter aux outils théoriques des disciplines des sciences sociales du Nord. Ce que son propos perd en rigueur, il le gagne en sincérité dans sa réelle volonté de rencontrer, de comprendre.

La vérité dans ses phrases, on l’entend en ce qu’elles sont adossées à un vécu long, patient, curieux, bienveillant. Kapuscinski a arpenté l’Afrique (et d’autres continents) en prenant les risques de vivre au plus près des gens simples, dans les tourbillons politiques et sociaux, dans la violence de l’Afrique post indépendance. C’est un témoignage précieux sur l’Afrique et les africains, mais aussi sur l’immense difficulté des gens du Nord à comprendre et reconnaître l’Autre comme égal.

Quelques phrases glanées dans l’ouvrage :

« La grande famine ne vient pas de la pénurie, c’est l’œuvre criminelle de ses dirigeants. Il y avait assez à manger dans le pays, mais quand la sécheresse a sévi, les prix sont montés en flèche et les paysans pauvres n’ont pas eu les moyens d’acheter la nourriture. » Ce propos renvoie aux écrits d’Amartya SEN sur les famines, dont il a montré qu’elles étaient causées non par des déficits quantitatifs, mais par les conflits, la prédation, le manque de considération des dirigeants pour les populations en souffrance.

« Le Somali [l’habitant de la Somalie] naît sur la route, sous une hutte, une yourte ou tout simplement à la belle étoile. Il ne connait pas son lieu de naissance qui n’est inscrit nulle part. Comme ses parents, il n’est originaire d’aucun village ni d’aucune ville. Son identité est uniquement déterminée par son lien avec sa famille, son groupe, son clan. Quand deux inconnus se rencontrent, ils commencent par répondre à la question : « qui suis-je ? » : « Je suis Soba, de la famille d’Ahmad Ahdoullah, du groupe de Moussa Raye, du clan de…, de l’union clanique de… « .

Sur l’auto-critique et le doute, conquêtes et force de l’Europe : « L’esprit européen est conscient de ses limites, il accepte son imperfection, il est sceptique, il doute, il se pose des questions. Dans d’autres cultures, cet esprit critique n’existe pas. Pire, les autres cultures ont tendance à manifester de l’orgueil, à considérer tout ce qui leur est propre comme parfait. Bref, elles sont dénuées de sens critique à l’égard d’elles mêmes. Les responsables de tous les maux, ce sont exclusivement les autres, les forces extérieures ».

L’auteur parle d’ennoblissement symbolique d’un lieu, d’une pratique, d’un objet dérisoire. Ce lieu, cette pratique, cet objet est investit par une croyance partagée, investit d’un pouvoir, d’une valeur immense aux yeux des protagonistes, quand il est vu comme totalement banal par l’œil extérieur (du blanc notamment).

Le double niveau de la réalité dans la vie sociale en Afrique : la réalité du jour, visible, palpable, cohérente, et celle qui domine le monde, celle de la nuit, des forces obscures, vitales. Ces deux réalités coexistent à tout instant, et chacun doit tenir compte de leur existence indissociable pour aborder pleinement l’Autre.

« De l’Afrique, l’Européen ne voit que l’enveloppe extérieure, une partie, peut être la moins intéressante et la moins importante. Son regard glisse en surface comme s’il doutait que toute chose recèle un secret, même en Afrique. ».

« Les langues européennes n’ont guère développé un lexique permettant de décrire de manière appropriée un univers autre que l’univers européen. Des pans entiers du monde africain ne peuvent être appréhendés ni même effleurés à cause de l’indigence de la langue. Comment décrire les entrailles sombres, vertes, étouffantes de la jungle ? (…) Chaque langue européenne est riche, mais sa richesse est au service de la description de sa propre culture, elle est là pour représenter son propre monde. Quand elle veut aborder le terrain d’une autre culture et la décrire, elle dévoile ses limites, son immaturité, son désarroi sémantique. ».