Commentaires sur l’essai de Jean Baudrillard : « La transparence du Mal ».

Commentaires sur l’essai de Jean Baudrillard : « La transparence du Mal ».

Baudrillard touche là un point essentiel pour comprendre l’échec de la pensée progressiste telle qu’elle a été élaborée tout au long du XIX° siècle, s’est développée dans la première moitié du XX°, et apparaît épuisée au début du XXI° siècle. Une pensée qui refoule le Mal en l’homme, le nie, l’évacue, au nom de l’idée que le Bien est irrésistiblement attrayant pour les êtres humains.

Et cette négation s’effectue sur les promesses d’un avenir meilleur (radieux !) : L’enfer, comme chacun sait, est pavé de bonnes intentions !

Les sociétés ne sont plus dupes, qui n’accordent plus leur confiance aux dirigeants qui leur promettent la lune et un chemin bordé de roses pour y accéder, et prennent des distances inquiétantes d’avec les institutions que le Nord a construit avec patience depuis la fin du XIX° siècle.

La force des grands textes sacrés, la Thora, la Bible et le Coran, c’est qu’ils prennent en compte, hautement, le Mal : le Diable [1], le Malin, Belzebuth, Amalek, le Démon, Lucifer, Satan, le Sheitan, Iblis… sont omniprésents dans les textes !

Nous sommes là à un des nœuds de la contradiction des courants humanistes, humanitaires, progressistes, de solidarité internationale dans l’urgence ou pour le développement, dans le plaidoyer pour les droits de l’Homme déclarés universels… tous efforts portés par tant d’ONG du Nord. Des courants qui portent le Bien en bandoulière et tentent de refouler le Mal : maladie, malnutrition, analphabétisme, enclavement, insécurité, enrôlement des enfants-soldats, exclusions, excisions, violences faites aux femmes, discriminations, tortures, injustices, arbitraire… la liste est longue des manques et des maux dont souffre la planète au Sud que les chevaliers du Bien vont combler, vont guérir ! Ces questionnements, je me les adresse à moi aussi, même si j’ai adopté un positionnement critique vis à vis de ces courants.

Pourtant, la pensée progressiste dispose de ressources intellectuelles pour intégrer le Mal. A commencer par la pensée de Cornelius Castoriadis, qui part de l’imagination radicale, celle qui anime les enfants, à l’origine des rêves et des fantasmes parfois les plus fous, de désirs mégalomaniaques, d’un narcissisme pouvant générer la haine de l’autre, d’une associativité destructrice. Parce qu’elle porte une levée du refoulement, cette imagination radicale peut briser la clôture instituée par une société répressive, peut renverser les normes. La rupture ainsi introduite sollicite des passions de ressentiment, de révolte, des désirs d’affirmation narcissique. Ils peuvent dégénérer en mouvements destructeurs, de haine incontrôlée, -ce qui fut révélé lors de la montée du nazisme- mais ils sont aussi le pôle d’utopies libératrices dans des mouvements révolutionnaires, -ainsi pendant la Révolution française, ou dans diverses formes de résistance à l’oppression, par exemple pendant la Résistance, lors de la guerre de 1940 [2].

Sur la fin de l’Histoire, Baudrillard fait une erreur d’optique. A nouveau, comme tant d’autres au Nord, il réduit l’histoire de l’humanité à celle des sociétés du Nord, incapable de sortir de l’ornière totale, permanente, irréductible de la pensée du Nord.

Or, désormais, l’Histoire s’écrit principalement au Sud, dans le sang et les larmes, dans le capitalisme sauvage et la créativité qui y explosent, dans les régressions tribales, les guerres de religion, dans les mouvements sociaux, dans l’énergie gigantesque de sociétés où la jeunesse est majoritaire alors même qu’elle reste exclue du pouvoir et de la richesse. Cette immense population de jeunes est, pour la première fois dans l’histoire, instruite massivement, capable d’émettre sa voix, ayant accès aux moyens démesurés d’expression par Internet. L’extension sans précédent de l’éducation au niveau mondial a en effet modifié anthropologiquement, depuis 30 ans, les relations entre individus et institutions, entre soi et les autres, pour le meilleur et pour le pire. Selon Axel Honneth, le désir de reconnaissance constitue aujourd’hui l’une des aspirations majeures des populations. Le déni de ce désir entraîne des sentiments d’humiliation et de mépris, qui peuvent être à l’origine de graves dérèglements anomiques des sociétés.

Telles les étincelles qui jaillissent du feu de la soudure, Baudrillard émet des bribes de pensée qui parviennent à percer le voile qui sépare Nord et Sud, en y faisant des trous comme de petites blessures. Il le fait sans connaissance intime de l’autre, d’une façon lointaine… En fait, Jean Baudrillard tombe dans le piège qu’il dénonce. Il porte un regard sur les sociétés du Sud en restant extérieur, en parlant à la place de, en affichant une connaissance superficielle (ou conventionnelle selon les clés du Nord) des sociétés et modes de pensée du Sud. Tout à sa critique des sociétés du Nord, il utilise le Sud pour asséner des coups sur le Nord, sans beaucoup d’égards pour le Sud : dans sa critique des sociétés du Nord, il reste totalement dans la position de surplomb sur le Sud.

De la raison triomphant du référent religieux extérieur à l’Homme, Baudrillard fait une faiblesse. C’est sur cette victoire que le Nord a pourtant construit sa puissance et sa domination sur les autres sociétés. Baudrillard renverse la table ! Pour lui, c’est désormais, cet auto-référencement qui est source de la faiblesse des sociétés du Nord, tandis que les sociétés du Sud, qui demeurent dans la référence à un Autre hors de portée (et supérieur à) de l’humain, trouvent une force inouïe dans leur opposition aux sociétés du Nord car elles ne relativisent pas leurs croyances en les diluant dans une perspective universelle. Elles se tiennent fortes de leurs certitudes, des vérités absolues autour desquelles elles ont construit leur croyance.

A cette déconstruction des fondements des sociétés du Nord, Baudrillard ajoute celle de l’universel, et même de la liberté. Ces écrits qui datent du début des années 90, résonnent d’une façon étrangement prémonitoire aujourd’hui.

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[1] Le mot diable a son origine dans un verbe du grec ancien qui signifie diviser, désunir, détruire.

[2] Symptomatiquement, Castoriadis ne cite pas les luttes de décolonisation dans cette référence aux mouvements d’autonomisation des sociétés.