« Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou KOUROUMA. Nous sommes avec Birahima, enfant-soldat jeté dans le feu des guerres civiles, « guerres tribales », qui déchirent le Liberia et la Sierra Leone dans les années 90. L’enfant, kalachnikov en bandoulière, part à la recherche de sa tante après qu’il a perdu ses parents.

Deux histoires s’entremêlent

Le roman se déroule dans un des moments où culmine la violence qui va déchirer des pays de l’Afrique de l’Ouest. Il déploie deux histoires. L’une, bien documentée, où l’enchevêtrement des conflits, des alliances, des trahisons et des massacres forme la trame du récit. C’est la grande Histoire des guerres pour le pouvoir qui ont ravagé ces deux pays. Au Liberia, en une lutte à mort pour arracher le pouvoir tenu par les Afro-Américains revenus des Amériques [1]. Eux, anciens esclaves, qui se sont comporté dans leur pays de lointaine origine comme des conquérant. Méprisant les « nègres noirs africains indigènes » selon l’expression de l’auteur.

L’autre histoire est celle de cet enfant qui tue pour manger. Au grès des allégeances éphémères qu’il est obligé de passer pour continuer dans sa quête familiale. Pour continuer à vivre, tout simplement.

Les différents chefs de guerre s’entourent de soldats, dont des enfants. Ceux-ci jouent un rôle particulier dans les escarmouches qui ponctuent la guerre entre les tribus. Ils sont envoyés en première ligne dans les affrontements les plus durs.

Birahima nous conte son quotidien

Les embuscades subies. Et là, on se retrouve entièrement nu à la merci des coupeurs de route qui sont souvent d’autres enfants-soldats envoyé par quelque chef de guerre du coin. Des embuscades provoquées contre tout ce qui circule et peut transporter des objets de valeur. Oh, une valeur bien dévaluée. On trouve tout « pas cher » à acheter dans un pays en guerre. Car l’incertitude est majeure. Seul le sac de riz a une valeur tangible, immédiate. Et on ne l’échange pas. On le prend ou on se le fait arracher.

Un quotidien d’amitiés avec les autres enfants-soldats. La mort sur le champ de bataille d’un des leurs provoque une immense émotion dans la troupe. L’auteur fait faire à Birahima l’éloge funèbre d’un certain nombre de ces jeunes qui sont tombés à ses côtés. Ces éloges sont en fait autant de récits de leur courte vie. En une biographie, troublée, hachée… de son arrachement à sa famille, de la peur. Et, finalement, le salut dans le statut d’enfant-soldat. Plus ou moins protégé par un chef de guerre.

« Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou KOUROUMA couverture du livre

Omniprésentes, les protections magiques et les croyances religieuses

L’enfant chemine avec Yacouba, un féticheur musulman. Un grand fabriquant de grigris qui vous mettent à l’abris des balles de kalachnikov. Qui transforment les balles en eau. Mais attention ! Il faut strictement respecter les consignes que le fabriquant de grigri vous donnent pour que celui-ci ait ses pouvoirs. Ainsi, trois enfants soldats, couverts de grigris, ont été tué lors d’une attaque. Mais… ils avaient mangé du cabri, ce que le fabriquant de grigri avait totalement interdit. Donc leur mort ne signifie en rien que ses protections sont faibles ou inexistantes !

Les féticheurs animistes jouent aussi un rôle majeur dans ce trafic de croyances. Et les chrétiens ne sont pas en reste. Les chefs de guerre cherchent à s’entourer des grigris des trois religions, dans un esprit syncrétique, pour s’assurer du maximum de protections.

Kourouma met dans les pensées de Birahima tout le mépris qu’il accord à ces croyances. Mais sait-on jamais ?

Des chefs cruels, rusés, manipulateurs

Des chefs qui jouent de la force, de la ruse dans les alliances, de leur capacité à s’assurer des ressources régulières pour pouvoir recruter un groupe armé autour d’eux et conforter leur pouvoir. La religion est un élément clé dans la cohésion du groupe, presque aussi importante que la capacité à assurer un plat de riz quotidien et de fournir une kalach à tous les soldats, y compris aux enfants, filles et garçons. Mais les allégeances ne sont pas stables, même dans le cas où la cohésion se fait sur une base tribale commune.

Les organisations internationales augmentent le chaos général. Qu’elles soient « forces militaires d’interposition » ou organismes bailleurs que les uns et les autres acteurs de la guerre tribale instrumentalisent lourdement.

« Allah n’est pas obligé » : Ahmadou Kourouma poursuit son écriture singulière

L’auteur reprend l’écriture qu’on lui connait. Usant de la langue française avec une immense créativité. Une expression fascinante de capacité à porter du sens et à se mettre dans l’imaginaire des acteurs. Ainsi, avec Birahima, nous pénétrons dans l’imaginaire de l’enfant héros du roman.

Avec, parallèlement un effort de traduction des termes français (selon le dictionnaire Larousse). Ainsi que celle des expressions courantes que les Africains de l’Ouest ont forgé avec la langue française, selon l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire. Ainsi de l’expression : prendre pied la route » dont le sens ici est clair.

Au-delà du destin de l’enfant-soldat, le thème du roman porte sur les composantes universelles qui fondent la gouvernance des sociétés : pouvoir, force et croyances

Un thème universel, mais des déclinaisons infinies qui font l’Histoire des sociétés depuis des siècles. Dans leur immense diversité. Dans l’histoire de Birahima, nous somme au paroxysme de la violence dans la relation entre ces trois termes : pouvoir, force et croyances. Des croyances absolument nécessaires pour soutenir l’un et l’autre [2].

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Ahmadou Kourouma, né en 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire et mort en 2003 à Bron en France, est un écrivain ivoirien. (Wikipedia). Pour en savoir plus sur l’auteur, voir ==> ICI

Pour découvrir d’autres romans de Kourouma, voir ==> ICI

[1] Le Liberia est un pays d’Afrique de l’Ouest bordé au sud-sud-est et à l’ouest-sud-ouest par l’océan Atlantique, au nord-ouest par la Sierra Leone, au nord par la Guinée et à l’est par la Côte d’Ivoire. (Wikipédia). Sur l’histoire du Liberia, voir ==> ICI

[2] Ce thème est- longuement analysé dans notre ouvrage : « SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud » Voir ==> ICI


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