« Adieu Zanzibar » d’Abdulrazak GURNAH, prix Nobel de littérature en 2021. Un magnifique roman où se mêlent relations d’amour, migrations, et histoires de familles sur fond de fin d’Empire britannique. L’exil à Londres, le racisme, les mouvements de l’Histoire dans le lointain pays d’origine… Les rêves engloutis de l’Indépendance, la violence et les luttes interethniques dans Zanzibar [1]…
Une histoire sur le temps long
Le premier volet du récit se situe dans le pays sous domination impériale britannique au début du XX° siècle. Pearce, un Anglais va être recueilli par Hassanali, commerçant, par ailleurs muezzin de la mosquée du quartier. A bout de forces, Pearce s’écroule. Il a a survécu à une série de drames. Participant à un safari colonial dans la brousse, il s’en est séparé. Puis dépouillé par les hommes qui étaient censés l’accompagner et le guider.
L’Empire britannique est triomphant, rien ne laisse penser qu’il touche à sa fin. Les échanges entre élites britanniques locales montrent le cynisme de la domination. Les débats sur ses différentes facettes : comment faire avec les indigènes ? Ou, plus précisément, comment faire travailler les indigènes ?
Mais, avec James C. Scott, on sait que derrière le paravent de la domination, les populations dominées usent de dissimulation, de ruses, de chapardage, pour résister. Voir la note de lecture sur l’ouvrage majeur de Scott « La domination et les arts de la résistance »: voir ==> ICI
Les Britanniques ont libéré les esclaves qui travaillaient dans les champs
On comprend qu’ils ne l’ont pas fait par humanisme comme ils le prétendent. Mais pour rendre plus profitable l’exploitation de la main d’œuvre. On retrouve là une scène du film Queimada [2] où l’agent anglais fait le parallèle entre l’esclavage versus le salariat et le mariage versus la fréquentation d’un bordel.
Pearce va s’éprendre de Rehanna, la sœur de l’homme qui l’a recueilli. Passant outre les conventions, les interdits, ils vont s’aimer.
Trois générations après…
Nous nous retrouvons dans une famille de l’île de Zanzibar. Les parents, enseignants, accordent une importance primordiale aux études de leurs enfants. On comprend que nous sommes dans la famille de l’auteur. Une famille qui a vécu la migration, entre l’Inde et Zanzibar.
La fratrie
Farida est l’ainée. Amin et Rashid les deux frères cadets aux caractères différents, voire opposés. Ils vivent dans un immense respect pour leurs parents qui essaient d’éduquer au mieux leurs enfants. Ceux-ci sont pris par le souffle de la « modernité ». Entre émergence de l’individu et respect des traditions.
Farida ne réussit pas à l’école. Elle deviendra couturière et connaitra un succès tranquille en créant son activité économique. Elle finira par épouser Abbas, un jeune homme rencontré à Mombasa, sur le continent. A la surprise de toute la famille, elle publiera longtemps après un recueil de poésie. C’était impensable. Et pourtant la grande sœur tranquille et souriante deviendra aussi poétesse !
Amin, l’ainé, sage et organisé, réussi dans ses études. Il souhaite devenir enseignant, comme ses parents. Son frère cadet, Rashid, est fantasque, brillant et ambitieux. Il veut faire des études supérieures. Il va obtenir une bourse pour étudier en Grande Bretagne.
C’est l’ainé des garçons, le plus sage, qui va s’échapper, un temps
Il a rencontré Jamila, une cliente de sa sœur. Lui a 19 ans, engagé dans sa formation de maitre d’école. Elle a environ 25 ans. Elle est divorcée. Membre d’une grande famille. Jamila, surtout, est très belle. Une façon d’honorer son nom : « femme d’une grande beauté physique et d’esprit ». Une ombre plane pourtant sur la réputation de sa famille. Amin tombe amoureux. Jamila manifeste son désir pour ce jeune homme si beau et si vigoureux… Ils se rencontrent dans la plus grande discrétion et vivent une passion mutuelle. Mais secrète.
Le secret finit par s’éventer. Amin est sommé par ses parents de renoncer définitivement à cette liaison. Au prix d’une grande souffrance, il s’incline et reprend le cours de sa vie. Il devient enseignant et restera célibataire.
Rashid va partir à Londres
Il assiste à la douleur de son frère ainé sans la comprendre. Mettant toute l’énergie nécessaire, il franchit les obstacles scolaires. Réussit son concours et obtient une bourse pour partir dans la capitale de l’Empire. Il va établir d’intenses échanges épistolaires. Surtout avec son frère Amin.
L’exil
Rashid se retrouve à Londres. Dévoré de timidité, il n’ose entreprendre les actes les plus simples pour s’établir. Manger au restaurant du campus, entrer dans une librairie… Progressivement, il intègre un groupe d’étudiants qui viennent, comme lui, des contrées lointaines de l’Empire. Ghana, Soudan, Egypte, Inde…
Surtout, Rashid découvre le mépris. La domination à l’échelle individuelle, dans la ville qui a dominé le monde. Avec ses amis, il fait face au racisme. Subtil, sournois, implicite, permanent.
L’indépendance et les conflits
Quelques temps après son arrivée à Londres, son pays devient indépendant. Nous sommes en 1963. Mais, presqu’aussitôt, de violents conflits interethniques déchirent le pays. Les échanges de courrier avec la famille s’interrompent. Rashid est inquiet pour les siens. Quand les lettres arrivent, elles ont visiblement été ouvertes. Et rien de signifiant n’y est écrit.
« Adieu Zanzibar » d’Abdulrazak GURNAH ?
Rashid peine à comprendre la lettre de son père qui lui dit qu’il ne peut pas revenir au pays. La situation est trop instable, trop dangereuse. Il en est bouleversé. Il se découvre alors étranger en terre anglaise. Avec une peau de couleur sombre face aux autochtones. Il se sent en exil. L’auteur traduit avec une grande sensibilité la douleur du sentiment d’exil.
Est-il condamné à dire adieu à Zanzibar ? A rester dans ce pays, l’Angleterre ? Un pays offrant de si grandes opportunités et si peu accueillant à la fois ?
Le fil des générations se dévoile
Lors des chaudes nuits d’intimité, Jamila a révélé à Amin son histoire. Ou, du moins, une partie de son histoire familiale. Elle est la petite-fille issue des amours que Pearce et Rehanna ont vécu il y a six décennies, au début du XX° siècle. Dans la plus complète illégalité. Dans l’opprobre de la société environnante.
Nous sommes à la fin du roman. Amin évoque sa douleur. Il va strictement respecter la promesse faite à ses parents de ne plus voir Jamila. Mais cet engagement bouleverse toute la famille. Chaque soir, la mère pose un regard inquiet sur son fils : l’a-t-il vue aujourd’hui ?
Comme sa mère affectée de glaucome, il perd progressivement la vue. Rashid, depuis l’Angleterre, se sent impuissant à ne pouvoir soutenir son frère.
Les premiers mois d’indépendance en feu de paille
Les nouveaux symboles de l’Etat nouveau ne tiennent que quelque semaines. Drapeau, hymne national… sont vite oubliés. La scène du pouvoir est bouleversée. La violence s’installe, aveugle, muette, dévastatrice. La peur s’étend. Peur de quoi ? On ne sait.
Des militaires en armes investissent la maison de Jamila qu’Amin a vue dans la voiture d’un ministre. Enfin, d’un homme qui a failli être ministre et qui est maintenant en prison. Amin apprend que Jamila est partie. Loin. Comme Rashid, parti lui aussi, loin. Farida va rejoindre son fiancé à Mombasa. Amin se retrouve seul avec ses parents.
Il comprend alors que son frère ne rentrera jamais. Rashid vient de réussir à ses examens. Il a été nommé professeur dans une petite ville du sud de l’Angleterre. Il habite désormais une maison dans ce coin tranquille de la campagne anglaise.
Et l’auteur nous entraine dans l’émotion du manque, de la perte. Dans les larmes des parents qui coulent en silence. Absence de celui qui a émigré loin, loin. Pour qu’elles raisons rentrerait il dans ce pays dévasté par la haine ?
Amin n’a pu s’empêcher de penser à Jamila. Chaque jour. En un dilemme sans solution, il regrette d’avoir renoncé à cet amour.
Epilogue
En un court texte de fin, l’auteur évoque sa rencontre avec Barbara, une descendante des protagonistes britanniques de cette histoire. Ceux-ci ont repris leur vie en Angleterre. Après l’écart de la relation avec Rehanna, « une indigène ». Barbara découvre qu’elle a une sœur au bout du monde. A Zanzibar, Jamila issue de Rehanna. A demi-mots, Abulrazak Gurnah évoque les sentiments que Rashid éprouve pour cette femme. En une espèce de miroir inversé avec son frère Amin qui a aimé Jamila.
Des pointillés en guise de fin…
Une grande sensibilité dans l’écriture des subtilités humaines, sociales, politiques des personnages
La vie de Rashid exposée dans le roman semble largement autobiographique. Abulrazak Gurnah y dévoilerait ses doutes, ses faiblesses, ses interrogations. Une démarche réflexive d’une grande sincérité.
L’auteur nous fait partager également les impressions vécues au sein de la fratrie. Chamailleries et secrets d’enfants. Espoirs et rêveries d’adolescents. Le mystère de l’amour, le silence des parents. Des parents, drapés dans la tradition, qui ne comprennent pas les interrogations de leurs enfants.
Les échanges entre frères et sœurs. Avec un réalisme émouvant, l’auteur évoque les pensées immenses qui nous portent aux sommets. Comme les pensées minuscules, sans importance.
Abdulrazak Gurnah fait du quotidien familial œuvre littéraire avec une immense sensibilité qu’il nous fait partager.
& & &
Abdulrazak Gurnah, né en 1948 à Zanzibar, est un romancier tanzanien écrivant en anglais et vivant au Royaume-Uni. Ses plus célèbres romans sont Paradise (1994), Desertion (2005) et By the Sea (2001). En 2021, il reçoit le prix Nobel de littérature pour son œuvre mettant en lumière le colonialisme.
Seulement trois de ses romans sont traduits en français chez Denöel : Paradis, Près de la mer et Adieu Zanzibar. En octobre 2023 apparaît un nouveau livre en français : Les vies d’après, toujours chez Denoël.
L’auteur est né dans une famille aisée en 1948 sur l’île de Zanzibar. Sa famille est originaire du Yémen. En effet, au XVIIe siècle, de nombreux commerçants yéménites se sont installés sur l’île pour y faire du commerce. Son père est commerçant et son oncle est l’un des plus riches commerçants de l’île principale de l’archipel dont il est originaire, Unguja.
En 1964, le pays connaît une révolution et Abdulrazak Gurnah quitte l’île en 1968 pour aller s’installer en Angleterre. Il étudie à la London University. Sur place, il parle d’un énorme sentiment de liberté mais se dit aussi victime de racisme. Il souffre également de pauvreté et d’un fort sentiment de dépaysement.
De 1980 à 1982, il enseigne à l’université Bayero de Kano au Nigeria. Il rejoint ensuite l’université du Kent, où il obtient son doctorat en 1982. Il y est professeur et directeur des études supérieures au département d’anglais jusqu’à son départ à la retraite. Son principal intérêt académique est l’écriture postcoloniale et les discours associés au colonialisme, en particulier en ce qui concerne l’Afrique, les Caraïbes et l’Inde.
Gurnah a supervisé des projets de recherche sur l’écriture de Salman Rushdie, V. S. Naipaul, G. V. Desani (en), Anthony Burgess, Joseph Conrad, George Lamming et Jamaica Kincaid.
Il écrit 12 romans en 10 ans : un moyen de comprendre ce qui s’est passé dans son pays et les difficultés d’accueil vécues à son arrivée en Angleterre. L’écriture lui a permis de raconter sa propre expérience. En effet, on retrouve beaucoup éléments de la vie de l’auteur dans ses livres. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI
[1] Le Zanzibar était un protectorat britannique créé en 1890, héritier du sultanat de Zanzibar. Devenu indépendant en 1963 pour former l’État de Zanzibar. Le protectorat britannique sur Zanzibar fut instauré de facto lors de la signature en 1890 du traité de Heligoland-Zanzibar entre les Britanniques et les Allemands. Il s’étendait sur les îles de Pemba et Unguja, la capitale, Zanzibar, se trouvant sur cette dernière. Il accéda à l’indépendance le 10 décembre 1963 sous la pression populaire.
L’indépendance du Zanzibar sera de courte durée car des événements vont précipiter son union avec le Tanganyika, indépendant lui depuis décembre 1961, pour former la Tanzanie en 1964.
[2] Queimada est un film franco-italien réalisé par Gillo Pontecorvo, sorti en 1969. Film dramatique à caractère politique, il se veut une critique de toutes les formes de colonialisme, et met en scène une distribution composée de Marlon Brando ainsi que de nombreux acteurs non-professionnels locaux repérés sur le lieu de tournage à Carthagène des Indes, en Colombie.
Queimada est une île de la mer des Caraïbes qui a été sous la domination portugaise pendant plusieurs siècles. Fondée sur l’esclavage et les plantations de canne à sucre. Au XIXe siècle, la couronne britannique soutient la cause de l’indépendance des riches propriétaires terriens de l’île et envoie à Queimada William Walker, un agent britannique sous couverture diplomatique, pour fomenter la révolution bourgeoise. Cet homme pragmatique et intelligent réussit également à impliquer les esclaves de l’île dans la révolution. Il utilise José Dolores, un homme très charismatique parmi les dépossédés. Dans le but de remplacer le contrôle portugais par le contrôle britannique, Walker se charge d’endoctriner idéologiquement, d’armer et d’instruire José. Ce dernier, avec un petit groupe de partisans, dévalise la banque centrale et, avec le butin, prépare la révolte.
La révolution réussit, mais ce n’est pas le peuple qui gouvernera l’île. Walker a en effet mis en garde les métis de la bourgeoisie, les avertissant que le peuple ne s’arrêtera pas à l’indépendance mais exigera l’égalité sociale. C’est ainsi que se met en place le faible gouvernement de Teddy Sanchez, médiocre représentant de la bourgeoisie locale. Pour les paysans, un maître est remplacé par un autre, tandis que la misère et l’asservissement restent les mêmes. José Dolores ne supporte pas de voir ses efforts de lutte contrariés et s’impose par la force sur le trône laissé vacant par le vice-roi portugais.
Mais une fois au pouvoir, il se rend compte qu’il n’a pas les moyens d’assurer l’économie de l’île, de vendre le sucre et de nourrir son peuple. Walker le convainc qu’il n’est pas possible de maintenir l’économie sans le soutien actif des Blancs. Craignant d’être coupée du commerce international, Dolores dépose les armes et laisse Sanchez au pouvoir. Bientôt, Sanchez est brutalement remplacé par le général Prada, qui prévoit d’assujettir définitivement les paysans.
Dix ans plus tard, la révolutionnaire Dolores soulève à nouveau son peuple pour réclamer l’indépendance économique vis-à-vis de l’Angleterre et l’égalité pour tous les hommes. Walker est convaincu que le mouvement populaire ne peut être dompté que par l’intervention directe des troupes anglaises en brûlant les plantations de canne à sucre pour débusquer les insurgés. Une fois de plus, l’île est brûlée, comme le dit son nom en portugais : « queimada ».
Walker, après avoir capturé Dolores, lui offre une chance de s’échapper mais il refuse. Walker, moralement vaincu, s’apprête à s’embarquer et à rentrer chez lui. Mais un des hommes de Dolores le poingnarde. D’après Wikipédia.
Articles similaires
« Haïkus érotiques » (note de lecture)
17 février 2019
« Récitatif » de Toni MORRISSON (note de lecture)
28 février 2024
« Histoire d’une montagne » Elisée RECLUS (notes de lecture)
26 janvier 2026




