Les élections unique solution ?

On ne peut que s’interroger sur la série de crises politiques qui secouent les pays du Sud depuis tant d’années. Tout particulièrement sur le Continent africain. Et qui semblent se multiplier ces derniers mois autour des élections.

La crise de la démocratie au Nord, dont témoigne le chaos de la fin du mandat de Donald Trump aux Etats-Unis, ajoute à la complexité du questionnement.

En Afrique, la question du mode d’accession au pouvoir n’est pas tranchée

Au sens où elle n’est pas intégrée comme une évidence dans les imaginaires sociaux de la plupart des sociétés au Sud. Des sociétés qui ont adopté, sous l’influence des pays occidentaux, les règles formelles de la démocratie. Des règles trop souvent identifiée aux élections. Ces règles formelles, adoptées sur le papier s’adossent-elles aux « croyances » qui sont nécessaire à leur bonne marche ? L’évidence des crises semble répondre par la négative à cette question. (Voir « La démocratie en Afrique » ==> ICI )

Car les croyances qui sous-tendent la démocratie au Nord ont émergé au cours d’une lente maturation. Après plusieurs siècles de conflits, controverses, avancées et reculs. Au cours d’un long processus qui a forgé ces « croyances » dans les sociétés (ou « imaginaire instituant ») pour soutenir l’idée démocratique.

Quelles sont les « imaginaires instituants » qui sous-tendent  les élections dans les pays de démocratie au Nord ?

  • La première croyance/imaginaire instituant tient à l’origine des lois. Au Nord, les lois relèvent clairement des êtres humains dans l’imaginaire collectif, fruit d’une lente évolution vers la « modernité » éclose aux Etats Unis, en Angleterre et en France au XVIII° siècle. Evolution qui s’est répandue progressivement dans le monde occidental. Dans cette conception/croyance, les lois sont faites par les êtres humains. Elles sont donc modifiables par les êtres humains. Cette conception/croyance n’est pas partagée par une large majorité de la population mondiale. Pour laquelle les lois, les règles, dépendent d’une puissance supérieure : Dieu, des Dieux, les ancêtres. Une entité hors de portée humaine… Les lois sont alors immuables, prises dans un mélange de religion et de tradition. Dans nombre de pays, le poids des croyances religieuses a montré que cette question, aujourd’hui, n’est pas tranchée [1]. Et divise profondément les sociétés
  • croyance en l’égalité des individus (un ministre et un vendeur de rue pèsent du même poids, avec chacun une voix). Dans les sociétés de statuts, cette croyance va profondément à l’encontre du sens commun
  • croyance en l’idée que les tenants du pouvoir doivent respecter les opposants et non les ignorer ou les écarter
  • croyance dans la vérité des résultats chiffrés des votes agrégés, qui débouche sur des résultats abstraits.

Ces croyances sont loin d’être massivement partagées dans bien des sociétés du Sud

Les soubresauts avant, pendant et après les élections de ces dernières années en témoignent. Notamment sur le Continent africain, mais pas exclusivement.

D’autres croyances sont présentes, tout aussi respectables. Mais différentes. Qui devraient, dans leur différence, conduire à d’autres processus d’élaboration des lois et de dévolution du pouvoir.

Des élections dont on n’accepte pas les résultats

C’est ce qui explique que les perdants des élections contestent presque systématiquement les résultats. Que plusieurs candidats se déclarent vainqueurs pour un même siège, sur la base de résultats partiels. Que les institutions qui sont censées garantir la sincérité des élections soient presque systématiquement mises en doute.

Un principe simple, une mise en application complexe

Les élections sont simples à comprendre dans leur principe : permettre l’expression majoritaire des citoyens. Mais leur mise en œuvre mobilise des processus très complexes. Où les règles dans leur détail peuvent avoir d’importantes conséquences. Des processus où croyances profondes et dispositifs formels se mélangent et donnent lieu à toutes les interprétations possibles. Et à toutes les manipulations imaginables.


L’exemple du passage obligatoire par l’isoloir pour le vote. Un exemple d’obligation qui libère

Le caractère obligatoire de ce passage par l’isoloir avant de glisser son bulletin dans l’enveloppe vise à libérer l’électeur de la pression du groupe. Là où le chef du village, le patron, l’officier, le père de famille peut obliger l’ensemble des villageois, des employés, l’ensemble des soldats, les membres de la famille à voter comme il l’entend.

Ce dispositif apparemment simple a donc des effets important car il brise la soumission au groupe. En libérant l’individu dans son choix politique. A condition toutefois qu’il soit appliqué correctement. Notamment par l’obligation de prendre tous les bulletins de vote sur la table où ils sont présentés.

Sur cet exemple, on voit l’importance des « détails » dans la mise en œuvre de la mesure.


Ces processus complexes nécessitent l’adoption d’une multitude de règles formelles. Et sans les croyances qui vont avec la démocratie, avec les élections, il ne reste que les règles formelles. Des règles que les tenants au pouvoir bricolent pour se maintenir au pouvoir. Des règles qui sont mises au service d’autres finalités que celles auxquelles elles prétendent [2].

Constater cela, c’est rappeler qu’une règle, une institution importées, fonctionnent autrement que là où elles ont été créées [3]. Il en va ainsi d’une élection, d’un appel d’offre, d’un tribunal, de la direction d’un hôpital, du management des « ressources humaines » dans une entreprise, une association, une administration…

La question du « troisième mandat » du président

C’est souvent la pierre d’achoppement qui cristallise le conflit. L’adoption de cette disposition dans la plupart des Constitutions, sous l’influence des Occidentaux, se retourne contre ses « louables intentions ». Elle polarise le débat politique. Créant une instabilité chronique dans nombre de pays. Entre batailles sans fin sur l’interprétation des textes et manifestations violentes comme en Guinée, en Côte d’Ivoire ou en République Centrafricaine en 2020 [4].

Acrobaties avec les règles formelles pour contourner les règles électorales

Sans les croyances pour soutenir la démocratie, il ne reste que le formalisme. Et ce formalisme, on peut en faire un « jeu » par d’infinies arguties et manœuvres.

La tragi-comédie politique qui se joue en République Démocratique du Congo illustre bien ce point. Depuis 2017, les manœuvres politico-juridiques en RDC se multiplient. Retard dans la convocation des élection présidentielles par l’ancien président. Accord de partage du pouvoir entre le nouveau et l’ancien président après des élections (contestées). Puis rupture de l’accord et appel à l’Union sacrée en débauchant les députés fidèles à l’ancien président pour composer une autre majorité parlementaire…

Pendant ce remue-ménage, l’insécurité prospère et la pauvreté se maintient

Ce remue-ménage politicien en RDC s’effectue sur fond de crise sécuritaire, d’absence chronique d’infrastructures, de détournements de fonds (y compris ceux destinés à la lutte contre le Covid 19). La « communauté internationale » apporte régulièrement des financements aux autorités de la RDC. Elle finance une force armée (contestée). Ce qui permet la poursuite de l’exploitation des immenses ressources minières du pays. Pour le plus grand profit des groupes miniers internationaux. Avec un partage des bénéfices, certes inégal, mais qui rend le pouvoir à Kinshasa suffisamment attractif pour susciter ces luttes fratricides permanentes.

Les « élites » se déchirent pour le pouvoir. La paralysie de la décision politique est totale. Et chacun, la main sur le cœur, déclare ne s’occuper que des besoins des populations !

Avec tous ces méli-mélo, les élections portent sur des enjeux incompréhensibles par la majorité de la population

En RDC et dans bien d’autres pays, les batailles politiques sur des enjeux réels des élections restent très confus pour la plupart des électeurs.

Devant cette incompréhension on ne vote pas. Ou bien « on vote pour quelqu’un de chez soi » car on le connait, on lui fait confiance a priori. Et s’il trahit la confiance, on a un (léger) moyen de pression sur lui, puisqu’on est de la même région. Ainsi, le jeu politique tel qu’il est pratiqué dans le cadre des règles formelles adoptées entraine une régression citoyenne majeure ! Un repli sur les identités régionale sous leurs différentes formes.

Au total, les élections ne règlent pas les problèmes !

Au terme de ces processus où la loi, la vérité, la transparence… ont été tordues, les élections ne tranchent pas les questions majeures. Seuls les « gagnants » des élections en défendent (sur le moment) les résultats et le principe. Ce qui entraîne la poursuite du conflit qui couve sous les cendres pour les « militants » des partis perdants. Et un rejet du système politique pour la majorité de la population.

Du refus à reconnaitre les résultats des élections au refus du principe même des élections

Au fond, la contestation des résultats conduit à la contestation implicite des élections elles-mêmes ! Participer ou non aux élections pour les forces d’opposition s’inscrit dans cette défiance vis-à-vis de ce processus. Et nombreuses forces d’opposition refusent de participer à ce qui est appelé par avance une « mascarade » [5].

Sous le vernis fragile des élections, d’autres formes poussent

Devant cet échec des élections à faire émerger un pouvoir considéré comme légitime, émergent des idées nouvelles. Les perdants des élections avancent des propositions pour dépasser les blocages politiques que les élections n’ont pas tranché.

Demande d’un processus de « Réconciliation nationale », d’une « Instance de transition ». Nécessité proclamée d’instaurer un « Dialogue national »,  ou un « Dialogue républicain inclusif » qui réunirait l’ensemble des « forces vives de la nation ». Convocation « d’Assises nationales » [6]

Ces demandes des perdants sont autant de preuves du refus de reconnaitre les résultats des élections. De la non-résolution des tensions politiques par le processus électoral.

Le camp des « gagnants » peut se sentir trop faible pour éviter de former un « Gouvernement d’Union nationale » regroupant majorité et opposition après la séquence électorale. Il peut au contraire vouloir trouver une majorité parlementaire en organisant la migration des députés dans le camp du pouvoir réel par la proposition de la formation d’une « Union sacrée de la Nation » comme en RDC.

Au Nord de l’Afrique également, les élections ne règlent pas les questions que se posent les sociétés

En Algérie, le mouvement du Hirak n’a pas été ralenti par des élections présidentielles verrouillées par le pouvoir. Celles-ci ont maintenu aux postes-clé les tenants du « système ». C’est le Covid 19 qui a fait refluer (provisoirement ?) les manifestations de la contestation.

En Egypte, le président Morsi est arrivé en 2013 par un coup d’Etat soutenu par un mouvement populaire (comme au Mali en 2020). Il se maintient au pouvoir au prix d’une répression féroce contre les opposants de tous les bords.

Au Maroc, les élections remplissent les rangs des Chambres, haute et basse. Mais le pouvoir réel demeure ailleurs et les ministres n’ont au mieux que le pouvoir de directeurs d’administration. Ce qui n’évite pas les jeux politiciens pour occuper les postes : les retombées financières des nominations ne sont pas à négliger. Mais la population est lassée de voter pour des élus qui n’ont d’autre pouvoir que de s’enrichir. Les partis politiques, même les partis nationalistes historiques, sont dévalués.

En Tunisie, le compromis politique a débouché sur l’adoption presque à l’unanimité de la Constitution en 2014. Mais il a établi un « triangle de pouvoirs » paralysant entre Président, Chef du Gouvernement et Parlement. La décision politique en devient impossible. Ce qui laisse libre cours aux combinaisons politiciennes. Celles-ci éloignent les électeurs de la chose publique.

En Libye où le pouvoir était tenu par la tribu dominante sous Khadafi, le système électoral n’est pas parvenu à désigner un exécutif légitime pour la totalité de la population. Des formules non électorales ont conduit à la constitution d’un exécutif sensé retrouver autorité sur l’ensemble du territoire. Mais les parrains étrangers continuent de tirer les ficelles sur les acteurs locaux. Tandis qu’après tant de violence, l’impunité reste la règle.

Des propositions de formes nouvelles d’expression de la volonté politique

Ce que l’on entend depuis quelques années avec la contestation des processus électoraux, c’est la poussée tâtonnante de demandes pour d’autres formules de dévolution du pouvoir. D’autres façons de faire émerger les préférences collectives.

Demeure une question. Est-ce que ces poussées ne sont portées que par le personnel politique ? Ou bien ont-elles des échos profonds dans les sociétés ? A ce stade, il est difficile de répondre à cette question.

La Démocratie ne vaut que par son application concrète dans des sociétés concrètes. C’est-à-dire par la façon dont une société donnée interprète ce beau principe et le transcrit dans sa culture profonde, avec son histoire, ses ressources, son environnement.

L’Afrique n’a pas trouvé, à ce jour, son « principe politique »

Emerge, l’idée que les solutions politiques importées du Nord ne sont pas adaptées aux sociétés du Sud. La non-reconnaissance des formes traditionnelles d’attribution du pouvoir, l’adoption des règles importées du Nord, freinent la recherche de ce « principe politique » endogène. Un principe qui combinerait des formes ancestrales et des pratiques modernes, incluant le numérique.

Avec la liberté de la romancière, Léonora Miano…

Dans son roman « Rouge impératrice », Léonora Miano ose défier les principes démocratiques importés d’Occident (voir ==>  ICI). Elle ose placer le dialogue avec les ancêtres dans l’équation d’un « principe politique » élaboré d’une façon endogène par l’Afrique. Avec cette liberté, Léonora Miano a le mérite de poser la question et de proposer une formule dans un exercice prospectif. Elle situe son roman dans l’Afrique (presque) totalement unifiée au XXII° siècle !

Ailleurs, la démocratie est bien malade

L’Afrique n’ait pas le monopole de ces difficultés à faire émerger une préférence collective.

Les sociétés du Nord ont forgé, à la fin du XIX° siècle, les outils pour soutenir et organiser la démocratie : les partis politiques, les syndicats, les associations. Pour organiser l’émergence des préférences collectives au sein de la société et défendre les droits qui commençaient à la structurer. On pense, par exemple, au droit du travail.

Ces outils ont été révolutionnaires en leur temps, et ont soutenu la pénétration des principes démocratiques dans la population, au fil des années.

Aujourd’hui, ces outils ont épuisé leurs effets

Ils ne répondent plus à leur fonction d’organisation et de soutien à la démocratie. Ils ne sont plus le réceptacle et le vecteur des volontés des différentes fractions de la société. Celles-ci ressentent un profond mécontentement. Et les élections ne parviennent pas à donner à ce mécontentement une solution politique qui apaise les tensions. La montée de l’extrême-droite traduit ce profond malaise. En même temps qu’elle l’accroit !

Aux Etats Unis, la démocratie ne parvient plus à donner à l’exécutif une légitimité incontestée par la minorité. On sait maintenant que les saillies de Trump sont le reflet de dysfonctionnements profonds. En France, les Gilets Jaunes ont demandé, confusément, de nouvelles formes d’expression démocratiques, comme le « Référendum d’Initiative Populaire ».

L’écart se creuse entre les sociétés et les dirigeants

Au Nord, mais aussi au Sud, là où les partis avaient tiré leur légitimité de la lutte anticoloniale. Partout, cette légitimité s’est effritée. Elle s’est transformée en rente pour les tenants des pouvoirs. Mais une rente qui s’épuise avec l’arrivée de générations qui n’ont pas connu cette période coloniale.

D’autres formes d’expression des volontés politiques

Les sociétés manifestent leur mécontentement autrement que par le moyen des élections par lesquelles elles ne trouvent pas les moyens de se faire entendre. De grands mouvements populaires éclatent dans le monde, subissant des repressions plus ou moins violentes Au Chili, des manifestations à l’échelle nationale ont fait passer un mouvement du refus d’une augmentation du prix du ticket de métro à la demande de révision de la Constitution. Au Soudan, les puissants mouvements de rue ont mis fin à des décennies de dictature islamo-militaire. Un compromis avec l’Armée est intervenu. En Biélorussie, la rue dénonce massivement les fraudes électorales qui ont maintenu au pouvoir l’oligarque allié de Poutine. Au Mali, un mouvement populaire a pavé la voie au coup d’Etat de l’été 2020.

En Algérie, le Hirak a soulevé, sur un mode pacifique, des millions d’Algériens contre le « système », avant que la pandémie du C19 ne vienne figer la situation. Au Liban, la société manifeste régulièrement contre un pouvoir incapable et corrompu… En Iraq la population affronte les « forces de l’ordre ». En Inde, le mouvement paysan s’oppose dans la rue aux mesures de libéralisation de l’agriculture.

Mais ces manifestations ne forment qu’un moment politique. Faute de s’instituer, de trouver une forme stable, les élans populaires retombent.

Bien au-delà de l’Afrique, d’autres principes politiques sont à élaborer. Au Sud comme au Nord, osons poser la question.

& & &

[1] Dans le monde de culture musulmane, la plupart des pays font référence à la Charia dans leur Constitution. Certains partis politiques demandent qu’elle en forme la référence exclusive. La charia (en arabe : الشَّرِيعَة) représente dans l’islam diverses normes et règles doctrinales, sociales, cultuelles et relationnelles édictées par la Révélation. Le terme signifie « chemin pour respecter la loi [de Dieu] » Pour en savoir plus, voir  ==> ICI

[2] SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud, Jacques Ould Aoudia, Ed. L’Harmattan, 2018.

[3] Violence et ordres sociaux, Douglass C. North, John J. Wallis, Barry R. Weingast – Ed. Gallimard, 2010.

[4] Sur le plan formel, Angela Merkel va quitter sa place au terme de 16 ans de pouvoir. Qui le lui reproche ?

[5] Dans tous les sens du mot « mascarade ». On se trouve devant une manifestation où la réalité est masquée.

[6] On s’assoit et on discute. L’expression « s’assoir » devient synonyme de « débat politique ».


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