aide alimentaire et dignité. Avoir faim et le dire.

Covid-19. Confinement et précarité (suite 4). Aide alimentaire et dignité

Dans la limite de 1 kilomètre autorisé, j’ai, pendant le confinement, effectué de multiples marches. Dans mon quartier, près de la Place de la République à Paris XI° arrondissement [1].

aide alimentaire et dignité. Isodistance de mes marches autour de mon domicile où je suis resté confiné du 16 mars au 11 mai 2020
La zone d’isodistance d’un kilomètre à l’intérieur de laquelle j’étais autorisé à circuler pendant le confinement, entre le 16 mars et le 10 mai 2020

Au cours d’une de ces marches, devant l’église St Ambroise, je vois une longue file de personnes attendant une distribution de repas. Il est midi. Des habitants du quartier, de tous les âges. En leur sein, très peu de personnes qu’on peut identifier à la vue comme Sans Domicile Fixe (SDF).

Aide alimentaire

Les organisateurs me disent que plus de 200 personnes viennent chaque jour prendre un panier repas. Un panier composé de dons de particuliers et des pains invendus donnés par les boulangeries du quartier. La distribution s’arrête quand il n’y a plus de paniers. Je propose de donner quelques sous. On me répond qu’il vaut mieux que je ramène des provisions en nature. En plus de la distribution chaque midi, les bénévoles de la Paroisse apportent aux familles du quartier « dans le besoin » des paniers alimentaires. Sur le champ, je file à la supérette du coin et reviens avec riz, pâtes, boites de thon, savons…

Je suis bouleversé d’avoir rencontré concrètement cette situation, ces hommes, ces femmes sans signes apparent de pauvreté, qui viennent chercher de quoi manger. Après cet épisode, je rapporte cet étonnement et cette émotion autour de moi. Je me vois opposer deux types d’arguments.

Le premier, classique, me dit que c’est à l’Etat de prendre en charge la faim des personnes en difficulté

Un propos qui vient du Nord. Ce n’est pas à la charité informelle de prendre en charge cette détresse sociale. OK, je suis d’accord. Mais des gens ont faim et sont là. Alors, on fait quoi ?

Le second me questionne plus encore : un propos qui vient du Sud

Un propos qui dit qu’il y a plus fort que la faim, c’est la dignité de la famille. Aller chercher une aide s’apparente à la mendicité quand l’aide n’est pas adossée à des droits. A la limite, on peut accepter une aide si on vous la propose. Mais jamais aller la chercher, ou la demander. Cela constitue une honte majeure.

Que l’on soit à la campagne ou à la ville, on doit préserver sa dignité. Dans les couches les plus pauvres des sociétés, on connait ces situations de peu, de presque rien. On a l’habitude, on sait faire. On trouve toujours de quoi manger du pain et du thé, et ce, durablement. Mais on n’affiche pas sa situation, même dans le village. Même auprès des proches, de la famille. On mange ce que l’on a.

Humanitaire et d’urgence

Bien sûr, en ces temps de confinement, on se trouve dans une situation exceptionnelle. Et la démarche d’apporter spontanément une aide relève du geste humanitaire ponctuel. Un geste de solidarité dans l’urgence. La solidarité mobilise des sentiments profonds partagés par tout être humain. Être solidaire, prendre soin de l’autre blessé, affaibli, en danger, dans le besoin.

Ainsi, la diaspora marocaine (et celles d’autres origines) s’est fortement mobilisée en solidarité avec le village d’origine, en constituant de multiples cagnottes [2].

Des centaines de millions de personnes de par le monde vivent ainsi, sur de longues périodes

En Afrique, en Asie du Sud, dans certaines régions d’Amérique latine, ailleurs, des millions et des millions d’hommes, de femmes, d’enfants, connaissent la faim d’une façon chronique…[3] 

La journaliste et écrivaine Xinran fait le récit, dans « Chinoises », de sa rencontre avec une population isolée dans les plaines désertiques de l’Ouest de la Chine où la population ne vit que de céréales pauvres. Aux femmes, qui accouchent d’un garçon et seulement dans ce cas, on donne un bol de soupe avec un œuf. Au point où pour savoir combien de garçons elle a eu, on lui demande combien d’œufs elle a mangé dans sa vie. [4]

On ne parle pas ici des famines sévères

Des famines qui peuvent toucher des régions dévastées par l’insécurité, la prédation de chefs de guerre, la carence de l’Etat. Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, a montré que les famines n’étaient pas liées aux manques de denrées alimentaires, mais au défaut de démocratie, qui peut entraîner des blocages dans la circulation des produits agricoles sous l’effet de conflits armés et autres malheurs causés par l’homme [5].

Au total, ce sujet ouvre une réflexion sur les valeurs

Une réflexion sur ce que les personnes dans la pauvreté peuvent avoir de plus précieux, leur dignité. Et le sens que cela prend dans un monde de plus en plus envahi par la marchandise, l’équivalence entre les valeurs, la concurrence exacerbée entre les individus.

… et sur la pauvreté

Plus largement, cette réflexion nous invite à réfléchir sur la pauvreté, que l’on pourrait distinguer de la misère, ainsi que le propose Majid Rahnema.  Dans ses ouvrages : « Quand la misère chasse la pauvreté » (2003) et « La puissance des pauvres » (2008), il montre comment la « modernité » a créé une forme aiguë de pauvreté qui a fait basculer des millions d’hommes et de femmes dans la misère et la faim.

Voir sur Majid Rahnema ==> ICI

Et si on parlait aussi d’entraide?

Dans de nombreux quartiers populaires de France, durement affectés par les pertes de revenus dues au confinement, de multiples initiatives de fabrication de masques se sont fait jour, à destination des personnels hospitaliers des environs. Des gestes d’entraide qui préservent la dignité. Mieux. Qui sont source de fierté !

Les dérives des régimes alimentaires

Ce sujet questionne aussi la modernité et sa façon d’avoir profondément modifié nos régimes alimentaires. En créant des besoins de produits coûteux, éloignés de la nature, de plus en plus transformés par l’industrie (et de mauvaise qualité diététique).


[1] Voir « La République sous confinement » ==> ICI

[2] Voir Covid 19. Confinement et précarité au Sud ==> ICI

[3] Le président Lula a fait sortir le Brésil de la carte de la faim dans le monde. Comme en sont sortis avant lui la Thaïlande, la Chine, le Vietnam.

[4] Note de lecture de « Chinoises ». Voir ==> ICI

[5] Amartya Sen Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation, 1981; Oxford University Press.


Sur les multiples dimensions de la dignité, voir ==> ICI

Voir « Société, Pouvoir et Alimentation au Maroc » ==> ICI

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