Vous avez dit ’embellie africaine’ ?

Texte écrit en février 2016.

L’embellie économique de l’Afrique sub-saharienne des 10 dernières années est largement liée à la croissance exceptionnellement forte de la demande de biens primaires en provenance des pays émergents, en tout premier lieu de la Chine, qui lui a été adressée [1]. Cet afflux de ressources est-il affecté à la construction de bases productives sur le Continent africain susceptibles d’amorcer un décollage économique ? C’est à cette condition que l’on pourra parler d’émergence de l’Afrique sub-saharienne. Les premiers signes d’infléchissement de la croissance en 2015 avec le recul de la demande chinoise suggèrent une réponse négative, mais il faudra attendre des informations supplémentaires pour répondre fermement à cette question.

A cette première interrogation, on peut en ajouter une seconde. Bien qu’une partie seulement de sa population ait accès aux outils numériques, l’Afrique sub-saharienne semble adopter les nouvelles technologies avec un dynamisme et une créativité très élevés. Or il n’est pas sûr que les outils actuels d’analyse économique, notamment en termes de croissance à long terme, soient aptes à capturer ces nouvelles dynamiques de création de richesse introduites par les NTCI. Dans ces conditions, il resterait un espace pour une émergence du Continent noir qui interviendrait selon des paradigmes encore peu maîtrisés par les outils actuels de l’analyse économique.

Enfin les années précédentes de forte croissance en Afrique sub-saharienne nous ont donné des signes de son caractère peu inclusif. Le chômage des jeunes (avec toute la difficulté à le mesurer et l’interpréter tant il prend au Sud des significations sociales et économiques différentes de celles qu’il a au Nord) est resté très élevé, ainsi que les départs pour l’émigration vers l’Europe. La (bonne) théorie économique suggère que lorsque les inégalités de départ sont élevées, l’émergence est susceptible de les accroître fortement. En outre, une émergence combinée à ces hauts niveaux d’inégalité pourraient accroître les conflits et peser sur le phénomène d’émergence lui-même.

Mais là encore, l’Afrique pourrait nous surprendre et déjouer les analyses classiques ! A ce jour, nous manquons de données et surtout de cadres conceptuels adaptés aux mouvements incontestables qui agitent les sociétés africaines.

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Miracle africain ? Nouveau continent émergent ? L’Afrique sub-saharienne, nouvelle frontière de la croissance mondiale ? Après l’afro-pessimisme qui avait saturé les espaces d’information en provenance d’Afrique jusqu’à la fin de la première décennie du XXI° siècle, abondamment nourri par hommes politiques, économistes et journalistes à la mode, on assiste depuis 4 à 5 ans à son envers. L’Afrique est décrétée  » nouvelle frontière » de la mondialisation triomphante!

Qui se souvient aujourd’hui de l’asia-pessimisme des années 50’, quand on vouait les sociétés d’Extrême Orient à la pauvreté éternelle en raison de leur incapacité structurelle à s’industrialiser ?

 

Prenons du recul pour examiner les précédents en Afrique.

Aux lendemains des Indépendances, l’Afrique a continué de profiter de la demande soutenue de produits primaires de ce qu’on appelait alors les ‘pays industriels’, c’est-à-dire les pays développés et principalement l’Europe. Puis ces pays du Nord ont entamé un lent processus de désindustrialisation, à tout le moins dans les activités à forte consommation de produits de base, notamment de minéraux, entraînant une baisse de leur demande de biens primaires en provenance de l’Afrique. L’endettement extérieur de l’Afrique auprès des pays développés, après le contre-choc pétrolier de 1973, a un moment compensé cette baisse de la demande de produits de base. Mais la crise de la dette entraînée par ces emprunts massifs effectués sans construction de bases productives pour les rembourser est survenue au début des années 80. Cette « crise de la dette » a cumulé ses effets dépressifs sur le Continent avec la poursuite de la baisse de la demande de produits de base en provenance des pays développés en voie de désindustrialisation. Se sont ajoutés les effets destructeurs de la désorganisation des Etats africains en construction, entraînée par les Plans d’Ajustements Structurels mis en place à partir des années 80 par les Organisations financières internationales.

L’Afrique s’est alors enfoncée dans une dépression aiguë et durable… jusqu’à ce que la Chine commence à émerger et adresse au continent africain une demande de produits primaires de plus en plus forte. Cette demande a été bien plus élevée que celle que les pays industrialisés lui adressaient quand ils avaient encore une activité industrielle importante. Les pays développés d’alors connaissaient une croissance du PIB de l’ordre de 3 à 4% l’an jusqu’au milieu des années 70’, tandis que la Chine connait depuis le milieu des années 90’ une croissance moyenne de 8%, soit de plus du double. L’embellie africaine depuis les années 2000 est essentiellement liée à ce flux exceptionnel de demande de biens primaires en provenance des pays émergents, de la Chine en premier, et donc aux ressources financières qu’elle procure.

L’enjeu aujourd’hui est d’analyser l’usage que les africains ont fait et font de cet afflux de ressources. Est-il utilisé d’une façon aussi peu productive que l’ont été les ressources provenant de l’endettement dans les années 60 et 70 ? Ou bien sert-il à construire une base productive efficiente apte à soutenir un décollage économique endogène ? C’est cette interrogation que l’on doit avoir en tête avant de parler de l’Afrique comme continent émergent.

Premiers éléments de réponse et questionnements.

Le ralentissement en 2015 de la croissance chinoise, et donc de sa demande de biens primaires, constitue le test décisif sur l’émergence de l’Afrique : la croissance s’y maintiendra-t-elle ? Dans ce cas on pourra dire que les ressources massives tirées de la vente de produits primaires ont été utilisées pour amorcer la construction d’une base productive autonome. Ou bien cette croissance s’infléchira-t-elle, marquant par là qu’elle reste indexée sur la demande extérieure de produits de base, loin de tout développement endogène. Des éléments de réponse devraient nous parvenir dans les années à venir, avec des informations sur les chiffres de la croissance africaine après 2015.

Il faudra cependant tenir compte d’une certaine disparité des économies africaines, notamment en distinguant les pays exportateurs d’hydrocarbures (Nigeria, Tchad, Congo, Guinée Equatoriale, Angola) des autres. Parmi ces derniers, un certain nombre a entamé un processus de diversification de la production et de leurs exportations, parmi lesquels l’Ouganda, la Tanzanie, le Kenya, le Sénégal.

On s’attachera ensuite à examiner les indicateurs d’inclusion (chômage, emploi des jeunes et notamment des jeunes diplômés, disparités entre rural et urbain…) pour qualifier la croissance africaine, dans un contexte de maintien d’une forte croissance démographique pour les 20 à 30 années à venir. La poursuite de l’émigration vers l’Europe pendant les récentes années de croissance, aux risques des traversées du Sahara et de la Méditerranée, témoigne d’une attractivité insuffisante des marchés du travail locaux, bien que des facteurs autres qu’économiques agissent également sur les déterminants de l’émigration. Il faudra aussi tenir compte du niveau élevé des inégalités en Afrique, bien que la comparaison entre pays du Nord et du Sud sur une même échelle des inégalités soit délicate en raison de l’importance en Afrique de populations rurales vivant encore dans des économies encore partiellement monétisées.

Enfin, il reste une interrogation sur la capacité des outils économiques classiques à capturer les phénomènes qui émergent selon des voies inédites autour des nouvelles technologies, des activités culturelles, et de leurs pratiques. Des processus nouveaux de création de valeur apparaissent dans les pays du Sud et notamment en Afrique sub-saharienne, qui questionnent la frontière entre secteurs formels et informel. L’existence de larges fractions de jeunes urbains disposant d’un niveau de formation supérieur et ayant accès au monde digital ouvre peut être de nouvelles frontières à la création de valeur. Ces phénomènes sont encore insuffisamment compris et intégrés dans les outils d’analyse économique. Des surprises pourraient venir de ces zones de la connaissance encore non balisées.


[1] Voir l’excellente analyse de l’AFD sur le sujet : « La croissance de l’Afrique subsaharienne : diversité des trajectoires et des processus de transformation structurelle » par Clémence Vergne et Antoine Ausseur. Macroéconomie & Développement, Mai 2015 / No18.

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