Du travail ? Il y a des millions d’emplois à prendre dans l’agriculture familiale !

1. Travail et salaire dans le monde arabe. Quand on se déplace dans les pays arabes (mais aussi dans nombre d’autres pays du Sud), on est constamment interpelé par des jeunes qui vous disent « qu’il n’y a pas de travail ». Sous-entendu, « pas de travail salarié », parfois même « pas de travail salarié dans l’administration ». Après les crises économiques des trois dernières décennies du XX° siècle dans les pays du Sud (qu’on a appelé « crise de la dette »), le secteur public a cessé d’être l’employeur en dernier ressort dans ces pays, ce qui a entrainé une augmentation spectaculaire du chômage des jeunes, et notamment des jeunes diplômés.

Rappelons qu’en Egypte, mais aussi dans d’autres pays arabes, tout titulaire d’un diplôme d’éducation supérieure avait droit, automatiquement, à un emploi dans l’administration ou une entreprise publique jusqu’à la fin des années 80’. Ce système a conduit à des résultats catastrophiques, avec des administrations et entreprises publiques pléthoriques et sous-productives, mais surtout avec l’ancrage dans l’imaginaire social de l’idée que le « travail » (compris comme sa contrepartie, c’est-à-dire le salaire) était un droit et que l’Etat était responsable d’assurer le respect de ce droit. Du haut en bas de la société, le lien établi entre le salaire et le travail correspondant demeure faible. Il l’est encore plus entre salaire et utilité sociale procurée par l’activité ainsi rémunérée.

2. Travail sans salaire dans l’agriculture familiale. Parallèlement, c’est-à-dire dans un monde très éloigné de celui des demandeurs de salaire dont on vient de parler, il existe, dans les pays arabes (comme dans tous les pays du Sud), un secteur gigantesque où « il y a du travail, beaucoup de travail ». Ce secteur, c’est l’agriculture familiale, le premier « employeur » de la planète, qui fournit plus de 80% de la nourriture mondiale, produite par près de 500 millions d’exploitations agricoles de type familial sur 570 millions dans le monde (source FAO). Dans l’espace de l’agriculture familiale, le mot « travail » est pris au sens premier, c’est-à-dire comme une activité productrice (le plus souvent physique), et ce « travail » productif est totalement disjoint du salaire, puisque dans l’agriculture familiale, le travail se répartit presque exclusivement au sein de la famille (c’est d’ailleurs un des critères de définition de l’agriculture familiale) sans rémunération directe.

Quand on se déplace dans les multiples séminaires sur la croissance économique organisés par les universitaires ou les bailleurs publics multilatéraux, bilatéraux ou privés, on n’entend parler constamment de « création d’emplois » (job creation), « d’entreprenariat », comme cibles des programmes censés encourager la croissance à long terme des économies du Sud comme du Nord et ainsi réduire le chômage des jeunes. Ces notions sont presque exclusivement liées au monde urbain, en tous cas, aux antipodes de cette agriculture familiale qui occupe 40% des actifs dans le monde.

3. C’est quoi, l’agriculture familiale ? Comment fonctionne idéal-typiquement cette agriculture familiale si on l’observe avec les concepts du monde du travail urbain ? C’est un secteur où les producteurs sont tous « entrepreneurs » : ils engagent leurs moyens de production dont ils sont souvent « propriétaires » (terre, travail), ils prennent tous les « risques de production » (climat, prédateurs) et de « commercialisation » (pour la partie non auto-consommée). Un secteur où le travail est « flexible » à l’infini, puisque l’activité n’est commandée que par les besoins de « l’entreprise », sans statut formel, sans régulations par le droit du travail : femmes et enfants œuvrent aux côtés des hommes le long d’horaires non contrôlés, dans des conditions de pénibilité non-encadrée par des règles formelles. Un secteur où on ne compte pas, où on ne calcule pas la rentabilité, puisque le recours au travail et l’usage de la nature sont non marchands : ils ne sont donc pas considérés comme des coûts.

travail sur de petites parcelles – Anti Atlas marocain

Un secteur où la solidarité familiale joue pleinement : il y a toujours une place à table, qu’il y ait du travail ou pas. En outre, il existe souvent des systèmes d’entraide communautaires (au niveau du village) qui permettent une mutualisation des tâches collectives (par exemple pour l’investissement réalisé hors circuits marchands : creusement d’un puits, création et entretien des réseaux d’irrigation, certains travaux des champs…).

préparation de la terre pour la culture du safran

Au total, l’agriculture familiale traditionnelle est un système productif intense en travail, sans spécialisation productive, à faible productivité, avec une solidarité informelle puissante. Ce système a été marqué au fil des siècles par une remarquable stabilité, une capacité d’adaptation aux changements, globalement dans le respect de l’environnement sur lequel ne pesaient pas de fortes pressions sur les ressources (dans la phase antérieure à la transition démographique, où une forte natalité associée à une forte mortalité dégageait un très faible surplus de population).

récolte du safran à l’aube

Notons cette antithèse frappante entre la représentation et la réalité du travail dans le monde rural et celles qui prévalent dans le monde urbain. Deux formes extrêmes du rapport social que constitue le travail : dans les deux cas, la rémunération du travail est disjointe du travail lui-même, dans des situations opposées. L’emploi dans l’administration assure sécurité matérielle et statut social, tout au contraire de l’emploi dans la ferme familiale, où rémunération et statut sont absents.

4. Une transition nécessaire vers l’élargissement de la sphère marchande au sein de cette agriculture familiale. Aujourd’hui où la transition démographique a détruit l’équilibre de bas niveau (en termes économiques) de cette forme originaire de production agricole, l’enjeu des politiques publiques de soutien à l’agriculture est d’élever la productivité du travail de ces petites exploitations (d’augmenter les revenus et de diminuer la pénibilité) en restant dans le cadre de cette agriculture familiale, et de dégager un surplus marchand permettant l’accès aux biens non produits au sein de la famille.

le stockage de l’eau est indispensable

La liste de ces biens marchands désirés par les agriculteurs s’allonge de jours en jours, avec la circulation de l’information, qui entraîne le recul universel du recours aux produits fabriqués dans la ferme [1] ou disponibles gratuitement au niveau local. Désormais, on achète en ville habits, ustensiles de cuisine, médicaments non traditionnels, fournitures scolaires, produits alimentaires venant d’ailleurs (thé, café, sucre…), mais aussi téléphone portable, piles électriques, petit véhicule et carburant, électricité, eau (souvent)… Concrètement, la reprise par les jeunes de l’exploitation familiale traditionnelle suppose qu’un espoir d’amélioration des revenus monétaires soit en vue, ce qui ne peut se faire que si la productivité s’élève.

En termes très généraux, on parle d’une transition entre une économie de subsistance (presque exclusivement tournée vers l’autoconsommation, sans capacité à former une épargne monétaire) à une économie d’accumulation (où une épargne monétaire même faible est constituée[2] qui permet le financement de l’achat des premiers biens d’investissements pour l’exploitation).

5. Dans les pays arabes méditerranéens, le maintien d’une agriculture familiale rénovée n’est pas une option, c’est une nécessité.

L’agriculture familiale occupe 40 % des actifs dans le monde, mais, moins de 5 % de la population active en Amérique du Nord et en Europe, tandis que ce taux est de 59 % en Chine, 53 % en Inde et en Afrique (source CIRAD).

Aujourd’hui, on sait qu’à horizon de 20 ou 30 ans, la structure de la population active des pays développés (moins de 5% de population active agricole) n’est pas reproductible dans la majorité des pays du Sud et notamment dans les pays arabes. La demande de main d’œuvre salariée dans les villes (emplois industriels ou dans les services) n’est pas suffisante pour absorber l’afflux d’actifs venant du monde agricole, comme cela s’est passé dans les pays du Nord jusqu’aux années 60-70 [3], avant l’émergence de pays du Sud, notamment la Chine, qui s’est constituée comme « atelier du monde », entraînant la désindustrialisation des pays développés.

La plupart des pays du Sud, et notamment l’ensemble des pays arabes, est donc contrainte d’envisager les 20 à 30 ans à venir avec le maintien d’une population agricole importante, qui, même si elle va continuer de décroître relativement, va rester stable voire augmenter en valeur absolue. Le soutien à la transition de l’agriculture familiale n’est donc pas une option : c’est une nécessité.

Dans ce paysage, il y a une bonne nouvelle : la mise en lumière de cette agriculture familiale, symbolisée par sa consécration en 2014 comme « Année de l’Agriculture Familiale » par la FAO et nombre d’organisations paysannes dans le monde, a contredit un lieu commun répandu : à l’opposé de ce qui était censé être une évidence universelle qui poussait à la concentration des terres, la productivité agricole ne dépend pas de la taille de l’exploitation ! On peut trouver nombre d’exploitations agricoles de grande taille (voire de très grande taille) dont la productivité est très faible, tandis que de très petites exploitations, travaillées selon le modèle familial, peuvent avoir des productivités élevées. On peut trouver l’inverse, évidemment.

Une politique publique est possible. Dès lors, une politique publique de soutien à l’élévation de la productivité dans les exploitations d’agriculture familiale est concevable. Et par là, existe la possibilité d’offrir aux jeunes d’autres perspectives que l’exode rural ou l’émigration risquée vers les pays du Nord.

L’agro-écologie. Si on ajoute les enjeux du réchauffement climatique, qui va frapper particulièrement durement les pays du pourtour méditerranéen, la seule solution consiste en une démarche « d’intensification écologique » qui préserve les ressources (en terre, en eau, en énergie), procure un nombre d’emplois élevé (à condition d’en diminuer la pénibilité) et des ressources monétaires en augmentation notable.

Il existe donc d’immenses gisements de travail dans les pays du Sud. Le défi est de retourner deux imaginaires actuellement dominants : celui qui confond travail et salaire, et celui, universel, qui dévalorise le monde rural.



[1] Dans les fermes en France, l’agriculteur était capable jusque dans les années 60, de fabriquer lui-même ses principaux outils (il disposait d’une forge rudimentaire), de construire et d’entretenir ses bâtiments pour le logement et l’exploitation, de soigner les animaux, de fabriquer les charrettes… outre sa capacité à produire presque toutes les productions vivrières. Ainsi, il existait des exploitations de ce type jusque dans les années 60’ dans le département du Gers dans le Sud-Ouest de la France.

[2] Le micro-crédit est basé sur la mise à disposition des producteurs de cette épargne de départ, censée amorcer un cycle de production marchande à un niveau plus élevé qu’avant le prêt, permettant notamment le remboursement du prêt. Ce schéma s’applique plus facilement aux productions artisanales, avec un cycle court de quelques semaines (ce qui rend supportable, en valeur absolue, le montant des intérêts payés), qu’aux activités agricoles qui suivent un cycle beaucoup plus long, souvent annuel (très peu d’activités agricoles peuvent soutenir des remboursements comportant des taux d’intérêts de l’ordre du 20% l’an).

[3] Cette demande de main d’œuvre en Europe était si forte que l’exode rural interne ne suffisait pas. On a fait largement appel à la main d’œuvre migrante, dans le cadre d’Accords de main d’œuvre comme au Maroc, par exemple, qui en a passé avec la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas et la France dans les années 60’.

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