« Vivre » de Yu HUA (note de lecture)

« Vivre » de Yu HUA (note de lecture)

L’auteur de « Brothers » nous entraîne là dans la narration de la vie d’un homme, Fugui, enfant de propriétaires terriens qui dilapide le bien de sa famille au jeu, les terres familiales. Ruiné, sa vie change du tout au tout : de détenteurs de privilèges, à commencer par celui de faire travailler les autres, il se retrouve, avec sa famille, à travailler la terre. Un labeur dur, qui ne rapporte pas toujours de quoi manger. La faim court tout au long du récit. Une faim tenace, qui affaiblit les hommes, les femmes et les enfants, tous enjoints à travailler sans relâche. Mais de ce malheur d’avoir perdu son statut, est sorti un bien : il n’est plus un propriétaire pour les activistes de la Révolution Culturelle, et à sa place, l’homme qui a gagné sa terre au jeu, sera fusillé comme contre-révolutionnaire, tandis que Fugui continue sa vie de labeur et de faim. Les errements de la Révolution affectent les campagnes avec dureté : la faim redouble, la maladie emporte les personnes, les enfants.

« Vivre » est l’histoire de la mort de tous les proches de cet homme : son fils de 12 ans, saigné littéralement par le prélèvement excessif de sang pour sauver la femme du Préfet, sa femme, atteinte d’une maladie incurable mais qui travaille jusqu’à son dernier souffle, sa fille qui meurt en couche, son gendre qui est écrasé par un bloc de béton, son petit fils qui meurt de maladie… L’homme porte en terre successivement tous ses proches.

Je relève cet extrait pages 15 et suivantes, qui décrit les relations de Fugui, quand il était encore fils de propriétaire terrien, avec ses fermiers, ses serfs dirions-nous : « Je n’allais pas à pied à l’école. Un fermier de la famille m’y emmenait sur son dos. Après la classe, il était de nouveau là, à m’attendre, dos tendus avec déférence. Je montais sur lui, je lui tapais sur la tête et j’ordonnais : – Cours, Changgen ! Le fermier se mettait alors à courir. Perché sur son dos, je ballotais tel un moineau sur la cime d’un arbre. Alors je lui criais : – Vole ! Et Changgen sautait, faisait mine de s’envoler. » Page 18, il décrit, quelques années après, ses relations avec une prostituée : « Au lit, elle ne bougeait pas. Et moi, allongé sur elle, je me berçais comme un bateau sur la rivière. Je lui demandais souvent de me porter sur son dos pour aller faire un tour dans la rue. Avec elle, j’avais l’impression de monter un cheval. »

Longtemps après son revers de fortune, il retrouve Changgen (p 40) : « Changgen, le vieux fermier de la famille, celui qui me portait sur le dos pour aller à l’école, passa juste à ce moment-là, avec un vieux sac accroché à ses épaules. Il avait travaillé pour nous quelques dizaines d’années et maintenant il était appelé à nous quitter. Il avait perdu ses parents tout-petit, c’était mon père qui l’avait recueilli, et il ne s’était jamais marié. En me voyant accroupi au bord de la route, il vint vers moi, les larmes aux yeux lui aussi, les pieds nus et crevassés. – « Jeune maître… » – « Ne m’appelle plus jeune maître, lui dis-je. Appelle-moi sale chien. » – « L’empereur qui mendie est toujours l’empereur », répliqua-t-il en secouant la tête. « Vous n’avez plus de fortune mais tu es toujours le jeune maître. »

Toujours à propos de Changgen, page 59 : « Après notre ruine, c’est Changgen qui avait rencontré le plus de difficultés. Selon la règle, nous aurions dû le prendre en charge, lui qui avait travaillé pour nous toute sa vie. Mais la famille n’ayant plus rien, il s’était vu obligé de partir et de vivre de mendicité. Le retour de Changgen me remplit de remords.»

La soumission au statut qui se prolonge alors que le statut formel n’est plus : « L’empereur qui mendie est toujours l’empereur » !

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