Une nouvelle Nuit du 4 août !

Une nouvelle Nuit du 4 août !

Dans les pays développés, la pierre angulaire des croyances communes vacille.

Le fonctionnement des sociétés du Nord est basé, comme pour toutes les sociétés, sur un certain nombre de croyances communes. L’une des plus fondamentales est l’égalité devant la loi, qui est devenue le socle de son fonctionnement, l’une de ses caractéristiques les plus discriminantes vis-à-vis des sociétés du Sud. Une singularité qui a largement contribué au développement  politique et économique des sociétés du Nord. Égalité des individus devant la Loi, refus radical des privilèges légaux. Ce socle qui fait tenir ensemble les sociétés du Nord, qui en constitue « l’être ensemble » (Castoriadis), s’est construit en France sur une rupture d’une extrême radicalité d’avec l’ordre social antérieur, dans ce moment révolutionnaire de la « Nuit du 4 août 1789 ».

Ce socle est aujourd’hui miné par les coups de boutoir répétés du libéralisme : le déplacement de richesse vers les plus riches s’accompagne de son complément dans le champ des croyances pour soutenir dans les têtes cet accroissement bien réel des inégalités : l’érosion lente des valeurs et croyances en l’égalité. Les privilèges ne sont pas (encore ?) gravés dans la loi [1], mais pénètrent (de moins en moins subrepticement) la société par l’espace économique et social. L’expression « une santé à deux vitesses » traduit bien cette régression, que l’on peut aussi appliquer à l’éducation, pour ne parler que de ces deux grands services publics.

La primauté de la concurrence entre individus sur les valeurs de solidarité, de cohésion, depuis l’école jusqu’aux lieux de travail, constitue un des vecteurs de ce déplacement des croyances. La banalisation de la richesse, la légitimation de la discrimination spatiale (entre quartiers riches et quartiers pauvres), du luxe (‘Le luxe m’apaise’ proclame une femme élégante sur une affiche de publicité pour un grand bijoutier), de la façon de voyager (multiplication des classes et privilèges dans les avions et les aéroports), du vocabulaire (le mot ‘privilège’ est désormais connoté positivement – voir ci-après). Les automobiles puissantes tous terrains, procurant aux occupants une position physiquement dominante dans la circulation; la séparation d’avec les autres se pare même d’un blindage (les hummers  sont dérivés de véhicules militaires). Ces véhicules, gros consommateurs d’essence, se généralisent et sont un puissant marqueur social dans les villes, au Nord et encore plus au Sud.

Cette banalisation des privilèges s’étend à l’impunité : l’égalité devant la Loi se distend pour les puissants. Violation des droits d’urbanisme, utilisation abusive de logements de fonction, prise en charge de frais personnels par l’argent public… se généralisent pour les membres de l’élite politique. Ce qui est le plus marquant est l’impression d’un ‘droit légitime aux privilèges’ qui s’est généralisé au sein des classes dirigeantes européennes.

Du coté des dirigeants des entreprises privées, moins exposés à l’opinion publique, la hausse vertigineuse des revenus et des sécurités (parachutes dorés, stocks options et autres privilèges) est légalisée : les grands acteurs économiques ont suffisamment d’emprise sur la fabrication des lois (par capture de l’État) pour avoir obtenu que soient rendus légaux ces distributions de privilèges.

Pour faire diversion à ce recul de la croyance en l’égalité, on agite sans relâche la peur de l’Autre, on fait de la peur un argument majeur de gouvernement. Vieille recette, qui a déjà provoqué les pires horreurs !

Comment les sociétés ‘modernes’, développées, vont-elles résister au sapement de leurs fondations ?

 Eléments lus et vus :

                 1/ Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1948, art 1 : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

 2/ Constitution française, art 1 : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.

                 2/ Marcel Gauchet à propos de l’affaire Bettencourt (Le Monde – 19/07/2010) : (…) « En France, les élites (un mot que je n’aime pas mais il n’y en a pas d’autres) ont une haute opinion d’elles-mêmes et ne se rendent pas compte du fossé qui les sépare de la population. Elles entretiennent à son égard un mépris bienveillant. Elles veulent son bien, mais elles estiment que leurs mérites éminents doivent être récompensés. »

                 3/  Lu sur une publicité dans le IV° arrondissement de Paris (2005) :  « Une construction réservée à quelques privilégiés… »  « Demeures prestigieuses… »

                4/ Extraits d’une lettre adressée par ma banque (CIC) pour m’inciter à prendre une carte Platinium CIC (28 mai 2010) (c’est moi qui mets en gras les mots clés) :

« Monsieur, Vous faites partie de nos clients privilégiés, et à ce titre….

« Une carte de prestige qui vous fera bénéficier d’avantages incomparables.

« Un programme qui vous réserve privilèges et exclusivités auprès d’enseignes prestigieuses. La carte Platinium CIC répond à vos exigences les plus naturelles

« Un service haut de gamme, exclusifDiscrétion et efficacité garanties… Partenaires prestigieux… Vous évoluez dans un monde où les privilèges sont naturels… Des manifestations organisées pour vous ou réservées à quelques initiés… »

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[1] Mais ne peut-on considérer les innombrables « niches fiscales » qui exonèrent les revenus du capital comme la légalisation de privilèges ?

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