« Travailler autrement. Les Coopératives » Benoît BORRITS et Aurélien SINGER – Ed du Détour (note de lecture)

« Travailler autrement. Les Coopératives » Benoît BORRITS et Aurélien SINGER – Ed. du Détour (note de lecture)

 Voici un livre fort utile pour qui veut « travailler autrement », à tout le moins, comprendre le mouvement coopératif, sa longue histoire, ses développements en Europe, en Amérique du Nord et Amérique Latine…

Ses succès, ses échecs, ses tâtonnements, entre coopératives de production et coopératives d’usagers (dans la banque, l’habitat, la consommation), ses relations complexes avec le mouvement syndical, ses histoires héroïques et parfois contradictoires comme celle de la coop Mondragon au Pays Basque [1], ses dérives et récupérations par le système « classique », ses difficultés sur le terrain financier, ses ambiguïtés entre logiques militantes et logiques marchandes… Les espoirs que ce mouvement suscite face à la régression de la valeur (matérielle et symbolique) du travail que la mondialisation organise à la faveur du délitement historique du compromis fordiste [2]… Entre mises en œuvre empiriques par le mouvement social et récupération d’entreprises en faillite, entre soutien des pouvoirs publics et défiance face à un mouvement alternatif, le mouvement s’est enrichi des expériences argentines, québécoises, italiennes, anglaises, françaises, brésiliennes, espagnoles et basques…

Un livre qui compare les conditions de travail entre entreprises « classiques » et entreprises coopératives dans leur diversité, face à la dégradation de la « valeur du travail » depuis les années 80 dans l’ensemble des pays du Nord, avec notamment le chômage de masse sur longue durée et la montée de la souffrance au travail qui touche désormais tous les niveaux hiérarchiques. Le mouvement coopératif répond (imparfaitement) à cette dégradation, au moment où le salariat tel qu’hérité du système fordiste (statut relativement stable, protégé par des lois sociales et assurant une croissance des salaires réels en ligne avec celle de la productivité [3]) est remis en cause et que d’autres formes de travail apparaissent, plus autonomes, plus indépendantes, mais aussi moins sécurisées… De nouvelles formes de « mise au travail » qui se font au risque de faire de chaque travailleur indépendant « l’exploiteur de lui-même ». La précarisation des travailleurs qui deviennent auto-entrepreneurs en est une illustration.

Les auteurs traitent des nouvelles formes de coopération avec la Coopérative d’Activité et d’Emploi (CAE) [4], mais aussi des différentes dynamiques qui ont conduit à la formation de coopérative, comme la reprise d’une entreprise par ses salariés d’une entreprise en liquidation.

Des conseils pour rejoindre le mouvement coopératif. Au terme de l’ouvrage, les auteurs offrent un guide pratique pour pour se lancer dans le mouvement coopératif. Ils s’engagent en un plaidoyer en faveur de ce mouvement comme alternative au salariat dans les entreprises « classiques » où le sens du travail se dilue dans les impératifs des nouveaux modes de gestion des « ressources humaines ».

L’enjeu aujourd’hui est de faire se rencontrer ce mouvement coopératif avec les nouvelles formes de démocratie participative qui éclosent partout dans le monde, touchant les modes de vie, de consommation, d’échange. De nouvelles aspirations basées sur une demande de citoyenneté, souvent en lien avec des préoccupations environnementales, à l’échelle des territoires. Avec l’objectif de faire pénétrer la citoyenneté dans l’entreprise, au cœur des relations de travail, dans de nouvelles relations à l’autorité, à la responsabilité, à l’accumulation, à la consommation, à la solidarité, au vivre ensemble dans et hors l’entreprise.

La solution dépendra des capacités d’innovation des citoyens dans ces nouveaux espaces à créer où s’inventeront une économie qui serait une des composantes de la vie sociale [5], et non pas la référence dominante comme c’est le cas actuellement. La prise en compte de l’intérêt général à long terme, d’une vision « durable » de la marche des sociétés est nécessaire. On sait que les marchés ne répondront pas aux enjeux sociaux et environnementaux actuels, tandis que les institutions publiques ont décroché des aspirations des citoyens. A eux de prendre le relais.

 

Un travail comparable serait à mener sur le mouvement coopératif dans les pays du Maghreb. Au Maroc et en Tunisie, les coopératives, héritées du pouvoir colonial, ont été récupérées par les Etats après les Indépendances comme organisations de base chargées de mettre en œuvre les politiques publiques dans l’agriculture. De fait, elles se sont comportées comme des prolongements des administrations, tout à l’opposé des fondements coopératifs tels qu’il se sont élaborés au Nord [6]. Le mouvement coopératif dans ces pays est en panne, malgré quelques succès comme celui de la COPAG à Taroudannt au Maroc [7].

Une élaboration endogène, à partir des valeurs d’entraide, de solidarité telles qu’elles existent dans les sociétés du Maghreb est à mettre en œuvre en lien avec le mouvement coopératif mondial, pour que s’inventent de nouvelles formes de « mise au travail » alors même que ces pays n’ont pas connu l’étape fordiste des grandes concentrations de salariés dans l’industrie.

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[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Corporation_Mondragon

[2] On regrettera que ne soit pas traité le mouvement coopératif agricole qui a créé au Nord de très puissantes organisations qui se sont mises au service de l’agro-business dans un modèle non durable.

[3] Cette indexation de la croissance des salaires réels sur la productivité est ce qui a permis la consolidation des classes moyennes par des perspectives crédibles d’ascension sociale (par ex. en France de 1946 à 1976 pendant les « Trente Glorieuses »). C’est ce compromis social que le libéralisme a réussi à rompre, dissociant la hausse de la productivité de celle des salaires réels, ce qui a creusé mécaniquement les inégalités intérieures dans les pays du Nord.

[4] Comme Coopaname dans la région parisienne http://www.coopaname.coop/

[5] On fait ici référence aux travaux de Karl Polanyi : « The Great Transformation » 1944. Traduction française : « La Grande Transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps » Gallimard, Paris, 1983.

[6] Ceux-ci supposent une autonomie par rapport à l’Etat, une constitution du fait de la volonté de ses membres, un principe de gouvernnance clair (un homme = une voix), des finalités décidées par ses membres.

[7] http://www.copag.ma/

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