« Société, pouvoir et alimentation. Nourriture et précarité au Maroc précolonial » de Bernard ROSENBERGER (Note de lecture)

Bernard Rosenberger a été membre du Conseil d’Administration de l’association Migrations & Développement jusqu’en 2005. Je l’ai connu dans ce cadre. Fin connaisseur de la société marocaine, il apportait à l’association son recul historique et sa profonde connaissance des populations des régions rurales notamment.

Cet ouvrage, des Editions Alizés (Rabat, 2001), nous livre une somme de connaissances sur la vie quotidienne au Maroc depuis le XV° siècle qui enrichit l’histoire de ce pays. Des connaissances restituées en dépit de sources lacunaires, provenant le plus souvent de voyageurs maghrébins ou de commerçants espagnols ou portugais. L’auteur traite de la vie de la société marocaine sous l’angle de l’alimentation, ou plus généralement sous celui de la subsistance, et de ses nombreux accidents.

Famines, mais aussi épidémies, le plus souvent accompagnées de guerres pour la survie ou pour le pouvoir ont ponctué l’histoire de la société marocaine, instaurant une insécurité chronique, causant des saignées démographiques profondes, en écho souvent à celles qui frappaient la péninsule ibérique toute proche. Les sécheresses sont récurrentes provoquant disettes, déplacements de population, guerres locales…

Les épidémies (la peste le plus souvent) frappent plus durement les plaines que les montagnes et les régions chaudes et sèches du Sud. Il en résulte un dépeuplement des régions les plus fertiles, que viennent combler des mouvements de populations en provenance des régions relativement épargnées, peuplées d’éleveurs. L’économie des plaines devient alors agro-pastorale sur un mode extensif.

Ce ne sont pas seulement les conditions climatiques qui viennent raréfier la nourriture : les causes en sont le plus souvent sociales et humaines, comme l’a montré Amartya Sen.

La nécessité de constituer des réserves s’impose donc, que ce soit le fait des producteurs-consommateurs (petites communautés rurales, sociétés urbaines) qui cachent leurs récoltes dans des agadirs (en montagne), des matmûras (en plaine), ou dans des bâtiments protégés en ville, ou celui d’institutions politiques, à commencer par le pouvoir central, le Maghzen [1], dont la survie peut dépendre de sa capacité à distribuer des céréales aux populations affamées. D’autres institutions se chargent également de recueillir et garder des réserves de céréales : les zaouïas autour de marabouts et leurs descendants [2], qui donnent à cette préservation une connotation religieuse, et les tribus, selon leur force, leur mobilité… Ces réserves sont facteur de sécurité alimentaire mais peuvent attiser les convoitises et provoquer des conflits pour leur prise.

A tous les niveaux de la société, la richesse s’acquière par le pouvoir, à charge de celui-ci d’assurer une certaine protection, contre l’insécurité et la disette.

Dans ce paysage complexe et changeant, le pouvoir central apparaît faible, à tout le moins en le comparant à ceux qui s’établissent, aux mêmes époques en Egypte ou au Proche Orient. L’Etat est prédateur : il prélève nourritures et hommes pour ses troupes (qui se nourrissent sur les terrains d’opérations), il offre en échange peu de sécurité et une redistribution aléatoire. La méfiance vis à vis du pouvoir central est de mise. Et l’allégeance à un chef local (a fortiori le refuge sous la protection d’un marabout) est souvent préférée car la proximité (le lien personnalisé) rend plus intelligible la contrainte.

Les populations ont réagi face aux dangers de famine. En combinant les cultures des différentes céréales (le blé et l’orge, mais aussi le sorgho, le millet) dans les différentes capacités de ces céréales à s’adapter à un environnement hostile (manque d’eau, terres souvent pauvres…), mais aussi en se nourrissant de plantes non cultivées, cueillies dans la nature en cas de disette et de famine, depuis l’artichaut sauvage jusqu’à la cosse de caroube.

La base de l’alimentation est constituée de céréales, que l’on apprête de mille façons, en pains, en galettes, en crèpes, en bouillies, en soupes, en pâtes… en couscous, bien entendu. C’est une spécialité maghrébine, qui vient sans doute d’Afrique noire.

Et chacune de ces céréales apprétées connait elle-même de multiples préparations : à la vapeur (comme le couscous), au four, dans une sauce de viande, dans de l’eau ou du lait…

Comme l’agriculture, l’alimentation reflète ainsi l’adaptation constante des populations aux conditions naturelles, souvent sévères et rudes dans les régions du Nord de l’Afrique. La diététique n’est pas absente des livres savants qui traitent d’alimentation dans le Maghreb des XV° et XVI° siècle, souvent présente dans les livres de recettes de cuisine. L’auteur nous livre quelques unes de ces recettes, dont certaines remontent au XII° siècle. Avis aux amateurs de cuisine historique !

Nombre de plats d’aujourd’hui trouvent leur origine dans l’histoire longue du Maroc. Et certains conservent leur rôle symbolique, en restant attachés à des fêtes, ou aux repas du mois de Ramadan. Et bon appétit.

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[1] Maghzen a donné en français le mot « magasin ».

[2] Outre leur rôle dans la préservation des ressources alimentaires, les autorités religieuses locales (marabouts) jouent souvent un rôle d’arbitre dans les multiples conflits locaux qui animent la société.

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