Retour de Chine. « La mélopée de l’ail paradisiaque » de Mo YAN (note de lecture)

« La mélopée de l’ail paradisiaque » de Mo YAN (note de lecture)

Mo Yan nous fait pénétrer au plus profond des campagnes chinoises, dans les années 80, avec une histoire aux multiples ramifications qui s’entremêlent. Une révolte de paysans producteurs d’ail que l’administration locale pousse à bout, à coups d’arbitraire, de taxes et de mépris. Une histoire d’amour qui vient se fracasser contre les arrangements familiaux passés au dessus des désirs des jeunes adultes qui s’aiment. Un accident mortel qui détruit une famille et révèle les dérives de l’administration locale. Le tout dans l’immense violence quotidienne du travail, âpreté inouïe des relations humaines, la rudesse des conditions de vie, dans le froid, la saleté, l’humidité qui suinte partout, la précarité…

Mo Yan nous fait partager le désespoir et la soumission de ces êtres broyés par le poids mêlé des traditions et de l’absurdité bureaucratique. Il nous restitue l’horizon étroit de tous ces hommes et femmes, durs à la peine, dans la brutalité quotidienne des relations sociales. Aussi, dans une extrême proximité avec les animaux qui partagent avec les hommes la peine, la souffrance et l’effort au travail, sans plainte des uns et des autres, dans une écriture d’un réalisme parfois insoutenable : la boue, les excréments, le vomi se mêlent à la sueur, les larmes, le sang. Les êtres humains n’ont pas de voix pour exprimer leurs idées, leurs sentiments. A la place des mots, les coups sont prompts à pleuvoir sur les dos et les têtes, entre voisins, dans les cellules de la prison, au sein des familles.

C’est un roman sur le mépris dans lequel on garde les paysans, écrit du point de vue du paysan (p 98) A un bureaucrate qui vient de le traiter de « sale planteur d’ail », Cao Jinzhu le paysan répond : « Ouais, je suis un planteur d’ail, et alors ? » Cao Jinzhu s’étranglait de colère (…) : « Sans nous autres, les bouseux, les culs-terreux, qu’est ce que vous auriez à vous mettre sous la dent, vous qui jouez les beaux messieux, hein ? C’est pas grâce à nous par hasard, grâce aux taxes que nous vous payons, que vous pouvez boire et manger tout votre content ? C’est-y pas vrai que c’est pas la malice qui vous manque quand il s’agit de nous presser comme des citrons ? »

Encore sur la condition du paysan dans la société : (p 292) « Faut savoir se contenter de ce qu’on a, savoir se gourmander. Si tout le monde ne veut que le meilleur, à qui donner le reste ? Si tout le monde veut aller en ville pour profiter de la vie, qui travaillera aux champs ? Les hommes sont faits d’étoffes différentes. Les meilleurs deviennent fonctionnaires, ministres. Ceux de qualité moyenne deviennent ouvriers, la qualité la plus mauvaise sert à faire les paysans. Nous autres, on est le rebut. Pour nous, pouvoir vivre en ce monde en tant qu’être humain, c’est déjà une chance. Pas vrai, Oncle Fang ? Tenez, cette vache, elle tire une charrette d’ail et vous avec, par-dessus le marché, et si elle va trop lentement, vous lui donnez un bon coup de fouet. (…) L’endurance est le privilège de l’homme, c’est ce qui le distingue des diables. Il y a quelques années, Wang Tai et consorts m’ont forcé à boire ma pisse – en ce temps-là, Wang Tai n’avait pas encore réussi dans la vie. J’ai serré les dents, et je me suis exécuté, après tout, ce n’était que de la pisse. »

Les paysans regardent passer un train qu’ils ne prendront jamais, réservés qu’ils sont aux gens des villes, aux fonctionnaires (p 297) : « Un train vert arrivait de l’ouest, crachant une fumée blanche avec un sifflement tonitruant. Les vitres défilaient à toute vitesse. On y voyait des visages bien rebondis de gens aisés. »