« Quand on refuse on dit non » d’Ahmadou KOUROUMA (note de lecture)

« Quand on refuse on dit non » d’Ahmadou KOUROUMA (note de lecture)

En un très court texte, probablement inachevé par son décès, Kourouma nous livre ici une Histoire de la Côte d’Ivoire, depuis la traite négrière jusqu’à la période récente, après la « guerre tribale » qui a ravagé ce pays pendant 20 ans.

C’est le jeune Birahima, le héros de « Allah n’est pas obligé » du même auteur [1], que nous suivons dans sa fuite vers le Nord,, depuis la ville de Daloa ravagée par des massacres. Il fuit en compagnie de sa cousine Fanta, une jeune femme qui lui conte l’Histoire de son pays. Au long du périple, Birahima, ex enfant-soldat, protège avec sa kalachnikov la belle Fanta dont il est amoureux.

Par la bouche de Fanta, Kourouma nous parle, de son pays, de son accès à l’indépendance exigée par de Gaule contre le souhait de son président d’alors, Houphouet Boigny, de la succession chaotique de ses dirigeants, de coup d’Etat en massacre, de massacre en coup d’Etat, de l’exacerbation des conflits tribaux puis du poison de « l’ivoirité » qui va diviser le pays, exacerber les haines et accélérer les massacres…Des manipulations de la France (de son gouvernement mais aussi du Parti socialiste) dans le choix de ces dirigeants…

La colonisation sous ses nouveaux habits n’en finit pas de produire ses effets désastreux sur la société ivoirienne, à commencer par le refoulement de la nécessaire autonomisation des peuples d’Afrique et de ses dirigeants pour penser par eux-mêmes leur chemin.

Gouvernance, corruption, sentiment national, respect des droits… tous ces thèmes sont abordés dans le cours du récit et repris par Birahima qui porte son regard naïf et perçant sur l’histoire de son propre pays au travers de son expérience d’enfant-soldat… amoureux de sa jolie et inaccessible cousine.

Quelques extraits du texte

Sur la démocratie : « La démocratie est l’abaissement des passions, la tolérance de l’autre » p. 38.

Sur l’effacement de la résistance des populations à la colonisation : « Mais ces résistances héroïques du peuple ivoirien ne sont pas reconnues par la Côte d’Ivoire officielle. Houphouet le premier président de la Côte d’Ivoire, avait une conception curieuse de l’histoire des peuples. Pour s’entendre avec le colonisateur, il a effacé la résistance à la colonisation. Il a parlé des vainqueurs et a oublié les vaincus. Il a laissé les vaincus dans l’ombre de l’oubli.

C’est pourquoi aucune rue des villes ivoiriennes ne porte le nom des résistants ivoiriens à la colonisation. En revanche, elles affichent les noms des administrateurs coloniaux les plus cruels et racistes. La Côte d’Ivoire met entre parenthèses les souffrances et les actes héroiques des Ivoiriens pendant la pénétration et la conquête coloniale du pays. C’est pourquoi les Ivoiriens vont chercher leur appartenance à la patrie dans l’ivoirité. L’ivoirité, c’est être ivoirien avant d’autres. Ce n’est pas avoir versé son sang pour la patrie… » p. 59.

Sur le travail forcé : « Le système de travaux forcés est simplement un esclavage qui ne dit pas son nom. Cet esclavage sans nom est l’institution la plus condamnable, la plus honteuse, la plus contraire aux droits de l’homme de la colonisation. » p. 64.

Sur la corruption, Kourouma commence par citer un propos du président Houphouet : « on ne regarde pas dans la bouche de celui qui est chargé de décortiquer l’arachide » p. 91. Ce propos sonne comme une incitation aux fonctionnaires à se servir, alors que leurs salaires avaient été abaissés dans le cadre des mesures préconisées par le FMI, le président donnant lui-même l’exemple de la prédation à un haut niveau : il était le plus grand corrompu, corrupteur et dilapideur. La corruption est ainsi banalisée, est transformée en pratique sociale : « Le langage courant d’Abidjan fleurit de mille expressions plus ou moins savoureuses pour dire corrompre quelqu’un : fais-moi ; fais un geste ; fais le geste national ; mouille ma barbe ; coupe mes lèvres ; ferme ma bouche… » p. 92.

Sur l’ivoirité : « L’ivoirité est le nationaliste étroit, raciste et xénophobe qui naît dans tous les pays de grande immigration soumis au chômage. » p. 107.


Voir aussi la note de lecture de cet ouvrage    http://jacques-ould-aoudia.net/allah-nest-pas-oblige-dahmadou-kourouma-note-de-lecture/

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