« Pour quelques milliards et une roupie » de Vikas SWARUP (note de lecture)

L’auteur des Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire nous donne là un nouveau roman. Comme le premier, Swarup compose une histoire cousue de fil de soie blanche, un conte de fée moderne qui nous offre l’occasion de visiter la société indienne d’aujourd’hui. Corruption du haut en bas de l’échelle, faillite de la loi combinée avec une hyper-bureaucratie, violence généralisée tout particulièrement dirigée contre les femmes, népotisme et arbitraire, nationalisme exacerbé, fascination de masse pour le cinéma Bollywood et pour le cricket, leurs vedettes et leurs champions, culture de l’apparence, rêveries des jeunes éduqués des classes moyennes pour une ascension rapide par le spectacle….

L’auteur nous décrit une Inde dérivant à grande vitesse vers la consommation, l’enrichissement d’une fraction de la société hors toute limite, le maintien d’une misère de masse, bref, les effets d’un développement économique rapide, qui creuse les inégalités sociales dans un pays déjà clivé par les castes et leur hiérarchie ségrégative… Le libéralisme économique s’adapte à toutes les sociétés, et une partie des élites du Sud en a vite adopté les règles en les adaptant aux contextes locaux.

Une modernité réduite à la consommation des signes de la modernité (objets digitaux, véhicules de luxe, médecine esthétique…) sur fond de conservatisme social dont les jeunes et les femmes, principalement, font les frais.

L’auteur met en scène, autour de la jeune héroïne Sapna Sinha, soutien d’une famille ruinée par la mort du père, tout le panthéon de la société indienne : aux cotés des multiples divinités qui peuplent depuis toujours les innombrables temples, on trouve des fonctionnaires corrompus, des policiers dont on a tout à craindre, des ruraux nouveaux riches, des chanteurs adulés, des vedettes de cinéma déifiées, des hommes d’affaires enrichis par leurs connexions politiques, des adeptes de la non-violence disciples de Gandhi, des médecins dévoués et d’autres qui font du commerce d’organe, de jeunes voyous hommes de main des puissants, des enfants de riches qui volent l’entreprise de leur père et font porter la faute sur le comptable, de jeunes amoureux qui déjouent les dessins de leurs pères (et des traditions), des journalistes courageux qui enquêtent sur les maux de la société, des jeunes débrouillards qui utilisent leur maîtrise des réseaux sociaux pour se jouer des puissants, des enfants qui travaillent dans des conditions insalubres et des étrangers anglo-saxons plein de bons sentiments, qui veulent sauver ces enfants de la misère…

Le scénario se complexifie au cours de l’ouvrage, en un imbroglio politico-mafieux où se mêlent haute corruption, bons sentiments, esprit d’entreprise, conflits familiaux, meurtres mystérieux, vengeances sans pitié, retournements dictés par le remord, évasion rocambolesque, fuite devant toutes les polices de Delhi… le tout agrémenté des universels drames intimes de la jalousie, de l’amour déçu, des rivalités entre frères et sœurs, de l’avidité pour la richesse ou la notoriété…

Sapna, est à la fois le centre des machinations et l’enquêtrice qui va tenter de dénouer les fils enchevêtrés de l’histoire. Comme dans un conte ou dans une bande dessinée, il ne manque pas de retournements les plus inattendus, jusqu’au policier justicier qui intervient au moment ultime pour délivrer l’héroïne. On se laisse entraîner dans ce tourbillon d’actions, d’intrigues, de mystères, où les drames du passé restent à l’œuvre dans les cœurs et les esprits.

Un conte d’aujourd’hui qui nous offre un magnifique et douloureux voyage dans l’Inde moderne, ses contradictions, ses espoirs !

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Je ne résiste pas à la citation d’un passage sur la corruption qui illustre parfaitement ma propre analyse du phénomène [1].

Sapna parle avec Lauren, son amie américaine engagée dans une ONG (p 162) :

Lauren : Je ne pensais pas que tu accepterais aussi facilement de graisser la patte à ce porc.

Sapna : Ma priorité est de saucer ces enfants. Quitte à donner un petit bakchich, s’il le faut.

Lauren : La corruption semble être devenue la règle dans ce pays.

Sapna secoue la tête avec consternation.

Lauren : Si ça peut te rassurer, elle existe en Amérique aussi.

Sapna : Ah bon ?

Lauren : Oui. Sous une forme plus sophistiquée, c’est tout. On appelle ça le lobbying.


[1]  Voir notamment les développements sur la corruption dans mon ouvrage « SUD ! Une toute autre vision de la marche des sociétés du Sud », Ed. L’Harmattan, Paris, 2018.

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