« Neige » du Prix Nobel turc Orhan PAMUK (note de lecture)

« Neige » du Prix Nobel turc Orhan PAMUK (note de lecture)

Orhan Pamuk nous entraîne, comme à son habitude, dans une littérature tourmentée et dépressive, où s’entremêlent plusieurs niveaux de récits : politique, amoureux, policier, historique, religieux, artistique… Déjà avec « Mon nom est rouge »…

Avec « Neige », nous pénétrons dans la tristesse de Ka, un poète raté, ancien militant de la gauche laïque turque, ancien réfugié politique en Allemagne, qui retourne dans son pays natal et va se perdre dans le froid de la ville frontière de Kars, près de la Russie, tandis que tombe la neige sans interruption sur cette ville du bout du monde. Une neige qui devient sale et triste comme le héros du roman.

Ka vit une histoire d’amour avec une femme d’une immense beauté, Ipek, qu’il a connue avant de partir dans son exil européen et qu’il n’a pu ramener avec lui en Allemagne. Alors qu’il est en panne d’inspiration depuis des années, 18 poèmes « descendent » en Ka pendant son séjour à Kars. Délaissant femme et amis, il les écrit fébrilement. On pense aux versets du Coran qui sont « descendus » sur le Prophète.

Ka est venu à Kars pour le compte d’un journal laïque et républicain d’Istanbul pour enquêter sur une vague de suicides de jeunes femmes voilées. Il tombe dans un imbroglio politico-religieux : coup d’Etat et assassinat réels en pleine représentation théâtrale, meurtres, tortures policières, fanatisme islamiste, filatures, dévoilement des femmes, trahisons, ivresse de raki, manipulations de tous ordres… dont il est partiellement l’acteur.

La narration de cet improbable récit est tendue sur la trame d’un des profonds ressorts qui structurent la société turque, le mépris. C’est le mot clé du livre : mépris qu’éprouvent les athées occidentalisés envers la masse de la population prise dans la religion, envers une population pauvre « aliénée par des croyances aveugles », auquel renvoie l’humiliation de cette population qui trouve dans l’Islam un recours, un secours contre ce mépris, non pas comme ressource spirituelle, mais comme entrée dans une communauté, la communauté solidaire des méprisés. Pour l’élite laïque et républicaine, se revendiquer comme ‘athée’, c’est « s’élever au rang des occidentaux », c’est se sortir du peuple. Symétriquement, la masse des croyants rejette hors du peuple ces athées qui singent les occidentaux : « Comme ils croient aux mêmes choses que les Européens, ils se considèrent supérieurs au peuple ». Ces « athées à cravate, orgueilleux qui se moquent des croyances de leur peuple… ».

Pour les laïques, l’Islam est obstacle au développement, à l’affranchissement des hommes, à la modernisation du pays. L’occidentalisation est vécue comme un rempart contre le glissement vers les croyances religieuses. Croire en Dieu, c’est être sans éducation, comme le sont les pauvres, tant les savoirs et comportements traditionnels sont objet de mépris.

Dialogue entre un vieil athée de gauche et un jeune islamiste (p 399) : le premier : « L’Europe, c’est notre futur au sein de l’humanité ». Le jeune islamiste : « Les européens ne représentent pas notre futur. Je ne pense jamais à les imiter ou à me rabaisser parce que je sais que je ne leur ressemble pas. (..) On n’est pas idiots ! On est seulement pauvres ! ». Plus loin : « Il règne ici une sorte de honte à ne pas être européens, comme si on avait à s’en excuser. » ; « Eux [les européens], ce sont des êtres humains, et nous, eh bien nous, nous ne sommes que des musulmans. »

[Commentaire JOA : Athées et religieux ont tous deux une vision fausse de l’Occident, idéalisée d’un côté, diabolisé de l’autre. Les uns et les autres n’imaginent que des occidentaux acharnés à mépriser les croyants, à associer croyance et archaïsme, à utiliser leur athéisme comme un statut supérieur, un instrument identitaire de différentiation sociale et de mépris des classes pauvres. Aucun d’entre eux ne voit les valeurs qui ont fait la force et le succès de l’Occident : égalité des droits, valorisation du travail, respect de l’individu, même si ces valeurs reculent actuellement en Occident.]

Un roman qui déborde largement de la société turque, un roman qui concerne l’ensemble des sociétés de culture musulmane du pourtour méditerranéen. Un roman qui anticipe les résultats des élections qui ont suivi les poussées démocratiques de 2011, largement favorables aux partis islamistes. Un roman qui explique l’incontestable popularité des dirigeants AKP en Turquie, popularité faite de revanche sur les laïcs qui ont confisqué à leur seul profit les avantages que leur procurait une occidentalisation superficielle.

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