« Maîtres et disciples. Genèse et fondements des pouvoirs autoritaires dans les sociétés arabes », Abdellah HAMMOUDI, 2001 (note de lecture)

« Maîtres et disciples : Genèse et fondements des pouvoirs autoritaires dans les sociétés arabes. Essai d’anthropologie politique », Abdellah HAMMOUDI, 2001 (note de lecture et enseignements sur la situation présente au Maroc)

[en photo, le ksar de Taliouine, vue prise en 2003 – voir la note n° 4 en fin de texte à propos de cette image]

L’auteur s’interroge sur la soumission aux pouvoirs autoritaires dont font preuve les sociétés arabes. Il fait l’hypothèse suivante : les racines de cette soumission sont à chercher dans la relation entre maître et disciples au sein des formations religieuses (zaouïas au Maroc). Selon lui, la relation maître/disciple est fondée sur un apprentissage de la soumission absolue, qui se retourne totalement quand le disciple devient lui-même maître. Par d’autres voies, Abdellah Hammoudi rejoint la position de Mohamed Tozy sur la prégnance de la culture de soumission [1].

Il démonte le fonctionnement du pouvoir royal, avant la colonisation, pendant et dans les trente années qui ont suivi l’Indépendance, en analysant la relation au sultan puis au roi autour du don, de la proximité et du service. Dons et contre-dons se succèdent pour gagner les faveurs du souverain, et, pour celui-ci, pour marquer sa supériorité et son pouvoir, par sa magnificence.

Pendant la période coloniale, l’auteur montre le système de contrôle sur les féodaux mis en place par Lyautey, Résident général. Ces féodaux ont été renforcés par les autorités coloniales dans la stabilisation de leur pouvoir (antérieurement soumis à des luttes inter-tribus) en échange de leur domination sur la population. Le pouvoir colonial a ainsi parfaitement exploité cette culture de la soumission. [voir les extraits du texte de Hammoudi en fin de cet article]

 

Réflexions générales sur cet ouvrage et enseignements pour la période actuelle :

Configuration du pouvoir, permanence, altérations, rebond libéral sous les anciennes formes et changements structurels…

Que pouvons-nous tirer de ce travail pour comprendre le Maroc d’aujourd’hui?

Abdellah Hammoudi décrit une configuration du pouvoir basée sur la soumission dans l’ère antérieure à la colonisation, et comment cette dernière a affecté et utilisé cette configuration dans les premières années de l’Indépendance (1956-1983), en consolidant les élites locales sur les mêmes bases de soumission. C’est à cette date que s’arrête le travail de Hammoudi.

En utilisant la grille de Hammoudi, nous pouvons nous questionner sur la période actuelle, qui commence au milieu des années 80, à partir de l’instauration du Plan d’Ajustement Structurel (1983), du Partenariat Euro-Méditerranéen (1995) et des accords de libre échange (notamment avec les Etats-Unis). Cette période a été marquée par l’irruption de l’idéologie libérale et des nouveaux fonctionnements socio-économiques qui l’ont accompagnée. Comment ce changement des régulations sociales s’est-il greffé sur les mécanismes antérieurs décrit par Hammoudi ?

Pour amorcer une réponse à cette question, il faut d’abord prendre en compte la profonde mutation dans la structure sociale du Maroc (et de l’ensemble des pays arabes) depuis les années 80-90, avec l’émergence d’une population instruite (malgré de profondes défaillances qualitatives dans l’enseignement) qui conteste dans les faits la culture de soumission, avec le jaillissement de l’individu et de la société civile.

Au niveau socio-politique, ces phénomènes accompagnent la montée (fragile) des classes moyennes urbaines (composée de salariés du public et du privé, de commerçants et d’affairistes), qui trouvent dans l’élévation de la consommation matérielle des raisons pour soutenir les élites oligarchiques qui se sont renforcées au Maroc, comme partout ailleurs dans le monde, avec l’accroissement des inégalités provoqué par la globalisation.

Quatre questions viennent à l’esprit:

  • L’érosion de la « culture de la soumission » sera-t-elle compensée par le développement de la culture de la responsabilité individuelle ?
  • Quelles conséquences en tirer sur la refonte du système d’enseignement au Maroc (comment transmettre le savoir à des jeunes qui sortent confusément de la culture de soumission ?)
  • La décentralisation sera-t-elle menée de façon à élargir l’accès aux responsabilités de ces couches sociales émergentes ?
  • Les élites marocaines d’aujourd’hui réussiront elles à intégrer dans un fonctionnement social équilibré ces nouvelles données (émergence de l’individu…) qui caractérisent, d’une façon irréversible, la société marocaine, travaillée, comme celles de tous les pays de culture musulmane, par une islamisation en profondeur ?

ll en va de la stabilité du pays, pris dans un environnement international instable.

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A noter : Sans avoir repris toutes les positions développées ici par l’auteur, cet ouvrage a été d’une grande inspiration pour l’écriture de mon livre « SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud », à paraître. 

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Quelques extraits de l’ouvrage d’Abdellah Hammoudi (« en italiques et entre guillemets ») et commentaires personnels :

Sur l’innovation et la préservation de son statut par le notable (p 57-58) : « Les notables sont de gros propriétaires qui ne travaillent pas de leurs mains. Ils mécanisent le travail du sol et adoptent les techniques modernes quand celles-ci sont très largement acceptées par tous. Mais, ou bien la gestion n’est pas de type capitaliste, ou bien, quand elle l’est au niveau de la ferme, elle perd ce caractère dès que l’on aborde l’utilisation des profits. Dans le premier cas, la ferme est gérée comme une unité familiale et un ensemble domestique ; dans le second, ce que la rationalité capitaliste produit par un processus modernisé et rationnellement comptabilisé, se trouve en partie dépensé à entretenir une clientèle du fait d’une générosité quasi obligatoire et du jeu du don et du contre-don. Dans tous les cas, le notable sait qu’il risque de perdre cette qualité s’il change de comportement. »

Don et contre-don (p 85-86) : « La grâce du prince s’obtient par le don qui par définition se situe hors des limites de ce qui est réglementaire. Et les faveurs accordées [en échange, par le prince] le sont en proportion de ce qui est offert. (…) D’où un climat d’émulation dans lequel chacun cherche le maximum de proximité avec la personne royale. Et son corollaire, l’inflation du don. (…) Ainsi rien ne peut s’accomplir sans le don. Mieux, ni la soumission ni le recouvrement d’impôt, ni la paix et la garantie du culte, ni la défense de la communauté ne sauraient se réaliser sans ce ressort fondamental qu’est le cycle du don. Or, là, réside la contradiction : défense et garantie du culte constituant les aspects décisifs du contrat islamique du gouvernement. Ainsi, tout se passe comme si le cycle du don, qui n’obéit guère à la loi formalisée, en fait lui échappait et la dominait. Il nourrit le Trésor, mais il le vide aussi bien et, de ce fait, actionne cette mécanique invisible du prélèvement incessant. Il entretient ce caractère insatiable du Makhzen si souvent noté par les observateurs, d’accord en cela avec la sagesse populaire. ».

Sur le statut (p 90) : « S’il est difficile de changer de statut, en revanche, il est possible d’acquérir de l’influence et du rang par la richesse, le savoir ou l’effort en vue de charisme. Un statut supérieur ajouté à l’un de ces acquis hisse à la notabilité par excellence, celle qui permet de compter au nombre des hommes qui, selon l’expression consacrée, ‘lient et délient’. La combinaison du statut et de l’effort individuel a ceci de particulier que le second égalise alors que le premier différencie. Et cela peut constituer la loi de cette société par ailleurs passionnée ‘d’inégalité ontologique’. L’inégalité indécidable par les hommes étant celle qui créé la différence. »

Sur le fonctionnement du pouvoir précolonial (p 106) : « (…) le centre, pour s’imposer, doit toujours s’articuler sur des groupes sociaux dotés d’une vie et d’une organisation autonomes. Il ne dispose point d’une infrastructure territoriale susceptible de soumettre chaque individu, identifié autrement que par son groupe tribal, à la volonté de l’Etat. »

Sur les sources de l’enrichissement matériel et symbolique (p 129) : « on se met plus près du succès par la fidélité et l’obéissance au maître que par l’effort et le travail individuels

Sur l’entretien des clientèles par la distribution de prébendes (les premières années après l’Indépendance) (p 53). « (…) L’armée est désormais au centre du pouvoir. Elle maintient l’ordre intérieur par la répression des révoltes rurales et des émeutes urbaines. Certains de ses chefs, comme le Général Oufkir, tiennent des services secrets et dirigent les polices. Les partis politiques et les syndicats, qui occupent l’espace politique au lendemain de l’indépendance, se trouvent progressivement affaiblis par la répression et par la cooptation de leurs élites. C’est là peut être l’une des caractéristiques principales du système. Un réseau civil apparaît à côté du réseau makhzénien centré sur la Maison Royale, et du réseau militaire. L’action du roi consiste à les maintenir en rivalité et à se poser en tant que médiateur indispensable (arbitre) entre eux. (…). La cession tacite d’une partie des terres récupérées (sur les colons français) aux notables et aux officiers qui gagnèrent également des entreprises notamment dans le secteur commercial, la corruption tolérée à grande échelle dans les entreprises publiques et la haute administration, sont indispensables à un système fondé sur la cooptation d’élites dévouées et sur l’éloignement des forces politiques réclamant le changement.

Dans ces conditions, le monarque apparait, non pas seulement comme un arbitre au-dessus des partis, mais comme la figure centrale d’un système de patronage, freinant ou défavorisant les partis ou syndicats susceptibles de contester le pouvoir sur la base de solidarités de classe. De ce fait, la forme d’exercice du pouvoir maintient les clivages segmentaires régionaux ; elle construit et consolide des réseaux parallèles centrés sur la personne du souverain et la Maison Royale. Pragmatiques, les choix des acteurs politiques n’obéissent guère aux critères idéologiques ; ils sont en effet négociés dans un climat moral où les idéaux passent généralement au second plan. »

Ces analyses rejoignent parfaitement celles développées par Mushtaq Khan[2] dans son approche non conventionnelle de la corruption.

Sur les ressources nécessaires pour entretenir les clientèles. « Pour qu’un système de patronage tel que celui-ci dure, il faut que les « patrons [3]» disposent de ressources suffisantes pour répondre à la demande de leurs « clients ». Entre 1956 e 1970, la vente des anciennes terres de colonisation, le développement de la fonction publique, la marocanisation totale ou partielle des entreprises industrielles et enfin la marocanisation du secteur tertiaire, répondent à cette nécessité avant et pendant l’Etat d’exception (1965-1971). Cependant, l’épuisement des sources de faveur menace toujours l’édifice. En 1971 et 1972, deux coups d’état en rappellent la précarité. »

« (…) Si le roi arbitre, c’est entre les réseaux de patronage qui dominent la scène politique et tiennent hors-jeu – par la puissance économique et la coercition – les couches populaires des villes, la paysannerie pauvre ainsi qu’une partie de la bourgeoisie urbaine retranchée dans les affaires, les professions libérales, l’enseignement et la fonction publique. (…) »

Sur l’humiliation (p 54). « Est-il possible de s’expliquer la cooptation des élites par le seul pragmatisme de celles-ci ? Comment peut-on rendre compte d’une certaine passivité, voire d’un certain consentement à ce type d’exercice du pouvoir même de la part de ceux qui le contestent ? (…). Qu’est ce qui rend acceptable aux yeux des acteurs, l’humiliation qu’ils doivent subir afin d’arriver au pouvoir ou de gagner la faveur du Makhzen ? Humiliation vécue par ailleurs avec une sorte d’ambivalence où l’on oscille entre la soumission et la révolte, la vénération et la haine du système qui en est l’opérateur et le symbole ? Il semble nécessaire d’aller au-delà de la mécanique de la prébende et des clientèles mises en compétition pour esquisser une interprétation plus adéquate. Rémy Leveau note l’impact de la culture, et du style de relations que celle-ci rend acceptable entre notables, sur l’ensemble des institutions nationales. Il évoque l’importance du lien personnel, de la générosité, des rapports familiaux et de la filiation confrérique. »

Encore sur la distribution des rentes (concerne les premières années post Indépendance « (…) Ces trente années furent aussi une période cruciale que la Maison Royale, mise à profit pour pénétrer en profondeur tous les secteurs de la production. L’arbitrage autoritariste repose sur le monopole des ressources stratégiques, en vue d’une redistribution de nature politique, et du maintien en respect des bourgeoisies par la précarité qu’induit le système des faveurs. »

Proximité, service et don, trois opérateurs de la relation de pouvoir (p77). Le service n’est pas rémunéré par un salaire, mais par des dons qui sont l’élément majeur qui lient les personnes proches du sultan au sultan. « Le don réaffirme l’obligation mutuelle du service et de l’obéissance d’un côté, la protection par la permanence de la faveur royale de l’autre. C’est la loyauté qui symbolise l’échange des présents. Et pour que le motif central soit constamment visible, il faut l’entretenir par la circulation des objets. Par sa coexistence avec le don, la solde (le salaire) montre son incapacité à instaurer une nouvelle relation. (…) Toutes les rencontres avec le souverain s’accompagnent de présents. (…) Dans ce circuit, seul le peuple ne reçoit aucune gratification matérielle. Quand il se conduit en peuple digne du prince, il reçoit sa bénédiction, ce qui dans l’esprit de tous garantit la félicité et l’abondance matérielle. »

Le concept de « corruption » est à questionner à l’aune de ces pratiques de pouvoir dont une bonne partie (les dons) s’est maintenue dans la période post-coloniale. « Dans la pratique, l’indistinction est de règle entre la fortune du prince et celle de l’Etat ». Hammoudi offre ici une illustration des thèses de Mushtaq Khan (ibid)

Logique de réciprocité versus logique du contrat. Le don (logique de la réciprocité), comme antithèse au contrat (logique marchande) : le don créé du lien pour le meilleur et pour le pire, enchaîne les personnes, dissout les individualités dans les obligations réciproques, dans les attitudes assignées, dans la dette éternelle, jamais éteinte, renouvelée à chaque rencontre. La grâce du prince s’obtient par le don, et la docilité du sujet s’obtient aussi par le don. Il y a bien réciprocité, les termes de l’échange étant la pacification du lien asymétrique entre prince et sujet. La proximité est vitale pour consacrer et signifier le lien. Elle s’obtient de mille façons, y compris au sein du harem en multipliant les ‘neveux’ auprès des femmes, libres ou esclaves. A l’opposé, le contrat (par exemple un salaire) éteint la dette, coupe tout lien, apure la situation.

Le travail salarié, une libération par rapport au travail contraint (p 174). « Durant la période coloniale, on a assisté à un mouvement de départs des paysans vers les villes, pour fuir les corvées imposées par les féodaux, et rejoindre les grandes agglomérations où la position de salarié dans les entreprises coloniales, pourtant sans statut formel, était préféré au mépris et à la violence des prélèvements dans lequel les féodaux tenaient les simples paysans, corvéables à merci [4] ».

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[1] Mohamed Tozy, Monarchie et islam au Maroc, Paris, Presses de Sciences Po, 1999.

[2] « Markets, States and Democracy: Patron-Client Networks and the Case for Democracy in Developing Countries » Londres, SOAS, 2008.

[3] Ici, pris dans le sens « patron/client »

[4] Taliouine, sur la route nationale entre Agadir et Ouarzazate (illustration en tête de ce texte, vue prise en 2003). Un magnifique ksar en terre, ayant appartenu au Glaoui, maître féodal du Centre-Sud du Maroc, occupe une position clé dans la vallée, près de l’oued Zagmouzen. Le ksar, tombe en ruine. Je questionne Mahjoub Baja, aujourd’hui décédé, habitant alors d’un petit village tout proche de Taliouine, sur l’effondrement à venir du ksar. Il me répond : « Ce ksar, c’est nous qui l’avons construit sous les coups de fouet du Glaoui, nous les noirs, anciens esclaves du maître des lieux. Alors, qu’il retombe en poussière ! ».

 

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