“L’équilibre du monde” de Rohinton MISTRY (note de lecture et quelques extraits).

L’équilibre du monde” de Rohinton MISTRY (note de lecture).

Un livre d’un auteur indien, un livre du Sud, à rajouter à la liste des œuvres littéraires qui nous font franchir par moments cette ligne invisible qui sépare Nord et Sud de la planète.

Nous entrons dans le monde de la pauvreté, pauvreté dans les campagnes démultipliée par les contraintes écrasantes des croyances liées au système de castes, pauvreté dans les villes où la surpopulation, la promiscuité, les logements minuscules, le manque d’eau, la peur des voleurs, les transports incertains, la police redoutable, mais aussi la solidarité… sont le lot quotidien.

Le monde est un immense tas d’injustices, de frustrations, de rêves impossibles, d’immondices, et pourtant, changer les choses parait totalement impossible, tant le moindre changement menace son équilibre millénaire, menace « l’équilibre du monde » !  Changer les choses amènera immanquablement le chaos, bouleversera la stabilité de la société. Cette hantise verrouille tout changement qui pourrait troubler le cours des choses, maintient le système de castes et ses innombrables assignations : aux métiers les plus dégradants pour les castes inférieures (traiteur des cadavres d’animaux pour en tirer le cuir par exemple, ce qui laisse une odeur indélébile sur le corps).

Plus la conscience de l’injustice croit (corruption, calamités naturelles, perversion des politiciens, des policiers, de la justice, des élections…), plus la peur du changement grandit. Transgresser les règles millénaires va entrainer le désordre et confusion. Agir ainsi est donc passible des pires punitions.

P 216 : « Ce que des siècles avaient constitué, Dukhi avait osé le défaire ; il avait transformé des cordonniers [ceux qui traitaient des cadavres d’animaux] en tailleurs, détruisant l’équilibre millénaire de la société. Transgresser la règle des castes méritait la plus sévère des punitions. » Et Dukhi ne se contente pas de transgresser la règle des castes : pour avoir exigé de voter selon sa volonté, le jeune homme est supplicié, ainsi que toute sa famille, par le notable du village et ses nervis qui ‘règlent’ les élections au niveau local. La police, sollicitée, retourne la violence contre les plaignants. Entre Dukhi et ceux de sa caste d’une part, le notable du village d’autre part, nous sommes bien au-delà du conflit. Nous sommes dans une situation de différend au sens de Lyotard : il n’y a pas de langage, pas d’idiome, pour que l’une des parties puisse dire son tort, pour porter sa plainte. Et dans la résolution de ce différend, nous allons au-delà de l’impossibilité de porter plainte puisque non seulement le tort lui-même ne peut s’exprimer, mais la réponse du puissant est l’anéantissement de toute la famille du plaignant.

Le respect du statut constitue la règle première, statut qui fixe le rang de chacun. P 303 : « Généraux de brigade, commandants et colonels, ils venaient prendre le thé chez les Kohlas, harnachés et bottés, selon leur propres termes, montre au gousset et cravate au cou. Cet apparat, qu’un esprit à tendance rationaliste aurait pu trouver comique, possédait une vertu de talisman pour ceux qui l’arboraient. C’était tout ce qui se dressait entre eux et le désordre frappant à leur porte. Mr Kohlah lui-même avait une prédilection pour le nœud papillon. Mrs Kohlah servait le thé dans de la porcelaine d’Aynsley ; les couverts étaient du Sheffield. Pour un grand dîner, à l’occasion de Navroze ou de Khordad Sal, elle sortait le service de Wedgwood. »

Les bouleversements entrepris, comme la construction d’une route goudronnée, remplissent d’effroi les gens. P 316 : « Nauséeux, il contemplait l’étendue des constructions nouvelles autour de lui. Lui et ses amis estimaient que cette croissance était nocive. Et la perspective d’un accroissement parallèle de son chiffre d’affaire ne l’en consolait pas. L’invasion frappait tous ses sens. Les exhalations de gaz d’échappement desséchaient ses narines, dit-il à Mrs Kohlah, et les vrombissements des moteurs déchiraient ses conduits auditifs. »

Violence !

Violence liée à la mise en œuvre des institutions de l’Etat et des politiques publiques : les élections, la justice, les programmes sanitaires et sociaux, le Planning familial…

– Les élections : dans le monde rural, elles fonctionnent sous la coupe d’un petit chef local qui impose l’élection d’un même notable à chaque échéance en terrorisant la population. La simple demande de respect de la loi (voter pour qui on veut) est punie par le massacre de l’audacieux et de toute sa famille.

– La justice : le locataire qui enfreint la loi en accueillant dans son logement un petit atelier de couture et un étudiant locataire est puni par le propriétaire qui envoie ses nervis, ses hommes de main, pour saccager l’appartement, les machines à coudre, le stock de tissus et blesser les tailleurs salariés clandestins qui ont tenté de protéger leurs outils. Aucun recours crédible n’est envisagé auprès de la Justice d’Etat pour se défendre de cette justice privée.

– Les programmes sociaux de l’Etat d’urgence[1] : le « programme de lutte contre la pauvreté et le chômage » se traduit par des rafles de pauvres vivant et dormant dans la rue et leur déportation dans des camps de travail forcé où ils n’obtiennent, en échange de leur labeur, qu’une nourriture frelatée et des coups de bâton. A chaque étape du processus, les intermédiaires captent des ressources : les policiers qui encadrent les ramasseurs de pauvres, les patrons du camp de travail, les cuisiniers qui frelatent la nourriture, les maitres des mendiants… Même chose pour le programme social de destruction des bidonvilles : les policiers, le maitre du bidonville… Le programme de Planning familial prévoit la stérilisation de larges fractions de la population. Celle-ci est capturée par des policiers qui livrent leurs proies aux équipes de médecins solidement encadrés par le dirigeant local du Planning, qui touche les subventions de l’Etat proportionnelles au nombre d’hommes et de femmes rendus stériles. Tout est bon pour remplir les quotas, et d’abord la contrainte et la force, mais aussi l’absurde, comme le fait d’opérer à nouveau un homme déjà opéré pour la même raison.

– La police : déposer une plainte à la police « a autant d’effet que de se plaindre à une corneille.» L’Etat accroît la pression sur les pauvres. La police, achetée, agit au service des puissants. « L’argent peut acheter la police, la justice est vendue au plus offrant. » (p 624).

Devant cette violence généralisée, chacun cherche une protection ! Et la moindre protection, la moindre parcelle de pouvoir est transformée en argent : le veilleur de nuit qui garde la pharmacie fait payer aux mendiants qui dorment autour de lui la sécurité qu’il leur assure, tandis que lui-même donne son dû au policier qui surveille le secteur. Une intense circulation d’argent, de montants infimes, s’échange entre les pauvres. Tout se paye, tout s’achète, surtout la protection, alors que l’insécurité règne partout, à tout moment. Les programmes sociaux de lutte contre les bidonvilles, contre le chômage ou pour la limitation des naissances se transforment en instruments de torture pour les plus pauvres et en source de revenus pour ceux qui ont conquis une once de pouvoir. Pouvoir de vendre un peu de sécurité, une sécurité toute relative : celui qui procure un brin de sécurité doit lui-même s’assurer d’une protection, et bien évidemment, en payer le prix.

– La mendicité considérée comme un art : le maître des mendiants cherche un aveugle et un paralytique qui ‘travailleront’ de conserve, l’un portant l’autre, le second voyant pour le premier. D’après le maître des mendiants, ce couple coopérant rapportera une fortune, parce que les gens ne donneront pas seulement « par pitié ou par piété mais par admiration » ! Le maître assure, bien évidemment, la protection de ses mendiants, en échange de sa rétribution assortie de menaces contre qui ne respecte pas sa loi et les contrats qu’il passe avec ses protégés.

– Tout est marchandise : un bout de trottoir, les cheveux, les corps… les pauvres ne peuvent vendre que leur corps et ce qu’il produit. Les mendiants sont fabriqués (amputés), vendus, loués. Ils rapportent à qui les protège.

Omprakash et son oncle Ishvar, rescapés de la terreur du notable rural, avaient déjà franchi le pas de quitter leur caste d’origine qui les confinait dans le traitement des animaux morts pour en tirer le cuir : ils étaient devenus tailleurs. Après l’anéantissement de leur famille, ils s’enfuient à la ville et trouvent un employeur, en la personne de Dina, une veuve qui a résisté à son frère aîné qui voulait obstinément la remarier. Ils seront raflés une première fois, avec tous les habitants de leur bidonville, pour participer, contre un verre de thé et un biscuit, au meeting d’un politicien national. Ensuite, mis littéralement à la rue par le programme de destruction autoritaire du bidonville où ils avaient trouvé une chambre à louer, ils seront une seconde fois raflés pour rejoindre un camp de travail forcé sensé éradiquer chômage et pauvreté dans le cadre des politiques ‘sociales’ de l’Etat : « nous sommes des tailleurs, pas des mendiants » disent-ils pour essayer d’échapper à leur sort. Enfin, dans le cadre du Planning familial, pour se faire stériliser contre leur gré. Après l’opération de stérilisation effectuée avec des instruments souillés, Ishav attrape la gangrène. On lui coupe les jambes.

Pourtant, Ishvar avait poursuivi aussi loin qu’il pouvait son objectif de marier son neveu Omprakash. Il avait même trouvé, dans leur village d’origine, quatre familles qui proposaient leur fille à ce jeune tailleur qui vivait en ville. C’était son devoir impérieux, irrépressible, pour que le nom se maintienne, pour que des enfants naissent et prolonge leur famille après le massacre au village : « notre nom de famille va s’éteindre, c’est la fin de tout ». Il avait tout sacrifié pour lui trouver une femme et pour que le jeune couple à venir puisse vivre sous sa protection. C’est en retournant au village qu’ils se feront attraper par la campagne de stérilisation forcée.

Ishvar et Omprakash finissent leur vie comme mendiants, eux qui avaient cru sortir de leur condition infamante de basse caste en devenant tailleurs. Dina, expulsée de son logement, sera contrainte d’abandonner sa liberté et de retourner vivre chez son frère comme quasi-domestique.

Quelques ‘photographies’ écrites tirées du livre :

« Suraiya avait peur de manger à table ; chez elle, il n’y avait pas de chaises ». (p 306)

« Mais, sans qu’on y prenne garde, les combats loyaux étaient passés de mode, comme les nœuds papillon et les montres de gousset » (p 321)

« Vois-tu, dans le passé il était plus facile de prévoir l’avenir. De nos jours, les choses sont plus compliquées, il y a trop d’incertitude. » (p 323).

A propos de l’enrôlement forcé pour participer au meeting politique « Vous auriez dû laisser les autres brailler et crier. Après tout c’est pour ça qu’on les paye, les foules, non ? » (p 339)

A propos de la surpopulation des villes : « Si seulement nous pouvions lui trouver une chambre agréable, dit Mrs Kohlah. Dans un quartier sûr, et qui soit dans nos moyens. Ce qui, se dit-elle gaiement, était quasiment impossible dans cette ville où des millions d’individus vivaient dans des taudis et sur les trottoirs. Et pas seulement des mendiants – même des gens ayant un emploi et de l’argent pour payer un loyer. Simplement il n’y avait rien à louer. » (p 368)

A propos des enfants qu’on estropie pour en faire des mendiants : « Certaines blessures sont si banales que cela ne marche pas. Par exemple, arracher les yeux d’un bébé ne rapporte plus automatiquement d’argent. Des mendiants aveugles, il y en a partout. Mais aveugle, avec des orbites vides, des trous à la place des yeux et un nez coupé – pour ça, n’importe qui paye. » (p 475)

L’homme chargé pour le propriétaire de récupérer les loyers, qui revient chez la Dina la locataire et exprime son regret d’avoir amené les nervis pour saccager son appartement : « Ces larmes sont tout ce que j’ai à offrir » (p 624)

« Que disent les juristes ? Possession vaut neuf dixième de la loi. » (p 633)

« Le secret de la survie réside dans l’équilibre de l’espoir et du désespoir. » (p 634)

« Harcelée, persécutée, l’enfant finalement fut vendue comme mendiante. » (p 655)

« Que peut-on faire, bhai, quand les gens instruits se conduisent comme des sauvages ? Comment leur parler ? Quand les gens au pouvoir ont perdu la raison, il n’y a plus d’espoir. » (p 768)

Dina cherche un avocat pour se défendre contre son expulsion probable. Elle va au Palais de Justice et est assaillie par des cohortes d’avocats qui lui proposent leurs services, dans un désordre absolu, une confusion totale de cris, d’annonces incompréhensibles, d’appels, dans une foule dense formée d’avocats, de policiers et de plaignants égarés. Elle met un certain temps à comprendre comment tout ce monde fonctionne, comment s’organise la justice : « Ayant perçu l’ordre sous la confusion, Dina reprit confiance. Elle ressortit dans la cour et passa en revue les avocats qui proposaient leurs services. » (p 802)

– Le mépris : « Ecœuré, Maneck consulta les pages sportives. Il y vit des photos de matchs de cricket et la déclaration d’un capitaine australien à propos de ce ‘troupeau de gueux du tiers monde qui croient qu’ils savent jouer au cricket’. Puis [il vit] la jubilation, les feux d’artifice et les fêtes quand le troupeau de gueux avait vaincu l’Australie au cours des éliminatoires. » (p 851)

Dani Rodrik, un des économistes du développement les plus en vue, professeur à Harvard et résolument de centre-gauche, aurait été bien inspiré de lire ce livre avant d’écrire dans ses articles et interviews que l’Inde avait un avantage incontestable sur la Chine, la démocratie ! Et que cet avantage allait se traduire par un rattrapage inéluctable de l’Inde démocratique sur la Chine autoritaire. Un exemple de projection aveugle des normes occidentales sur une réalité vue à travers le prisme de l’économie, de l’économisme.

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[1] (Wikipedia) L’état d’urgence du 25 juin 1975 au 21 mars 1977 est la période de 21 mois pendant laquelle le président Ali Ahmed, sur la recommandation de la Première ministre Indira Gandhi, a mis en application l’article 352 de la Constitution et proclamé l’état d’urgence en Inde, suspendant ainsi les libertés publiques et les élections. Il s’agit de la période la plus controversée de l’histoire récente de l’Inde.

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