« Le drame linguistique marocain » de Fouad LAROUI (note de lecture)

Quittant le ton bienveillant et légèrement acide de ses romans, Fouad Laroui nous livre là un ouvrage ardu, savant, engagé, sur la question de la langue dans les pays arabes, illustré sur le cas du Maroc. La situation offre en effet un paysage paradoxal : alors que le nombre des personnes dans le monde arabe disposant d’une éducation formelle a littéralement explosé depuis 50 ans, que des millions de jeunes ont désormais accès à la lecture et l’écriture de l’arabe, la question de la langue, coincée dans ses multiples voies comme autant d’obstacles aux échanges intellectuels, reste difficilement posée et totalement non résolue. Pourtant, cette question conditionne l’avenir de nos sociétés à trois niveaux de la plus haute importance : 1/ l’acquisition des connaissances, 2/ l’expression culturelle et 3/ la construction de la personnalité de l’individu arabe dans l’adossement nécessaire à son identité psychique, sociale et culturelle.

Fouad Laroui nous offre ici des clés pour démêler l’écheveau des langues dans les pays arabes. Un jeune maghrébin est ainsi mis en face de 1/ sa langue maternelle pour le parler (la darija ou le berbère), 2/ l’arabe classique à l’école pour l’écriture et 3/ le français, pour certaines démarches administratives, mais aussi pour l’ouverture sur le monde. Ce jeune est handicapé dans sa vie courante par cette confusion linguistique, surplombée par une hiérarchie hautement normative : sa langue de l’affect, celle que sa maman lui a glissé dans l’oreille aux premières heures de sa vie, celle de l’amour et de l’amitié, celle de la vie de tous les jours, est considérée comme un parlé vil, même pas comme une langue, tandis que la langue noble, qui est celle de la Révélation, est pour lui une langue étrangère, qui ne peut se percevoir que par la lecture. Une lecture rendue difficile notamment par l’absence de vocalisation (pour avoir un aperçu imparfait de cette difficulté, essayons de lire cette cette même phrase entre parenthèses : pr vr n prç mprf d ct dfclt, ssy d lr ct mm phrs ntr prts).

Difficile et non univoque : la langue arabe classique, d’une richesse et d’une précision immense dans son abord savant, devient avec la darija dans la vie courante d’une pauvreté et d’une imprécision impressionnante, ce qui constitue un handicap majeur dans les échanges les plus élémentaires de la vie sociale mais aussi dans les processus d’acquisition de connaissance et dans la vie professionnelle. Handicap et marqueur social, car les élites instruites dans une langue européenne ont tôt fait de trouver dans ces langues le moyen d’une expression précise et opérationnelle.

Fouad Laroui parle aussi, avec une certaine pudeur, de sa position d’écrivain, à la recherche du meilleur outil pour offrir à son imagination les moyens de se déployer. Il montre que le recours à la langue française, comme romancier, ne relève pas d’un choix, mais de la nécessité conduite par les difficultés de la diglossie caractérisée par une situation où deux langues coexistent avec des statuts inégaux [1] (à ne pas confondre avec le bilinguisme qui traite de deux langues à statut égal). Une diglossie qui est le plus souvent niée, comme « l’éléphant dans la pièce » qu’on ne veut pas voir.

Malgré cette cécité des élites, les sociétés continuent d’avancer en bricolant avec ces différents langages, dans la vie de tous les jours et avec la télévision, les réseaux sociaux, les chansons, le théâtre et le cinéma. L’arrivée des migrants sub-sahariens rajoute un défi aux sociétés du Maghreb, car une partie des migrants est de langue française ou anglaise (et une partie est chrétienne). L’apport de ces éléments culturels est totalement inédit au Maroc car ils ne sont pas liés à une domination du Nord (comme en son temps la colonisation), mais viennent du Sud, apporté par des populations pauvres, en position vulnérable.

Ainsi, la vie bouillonne, mais les institutions restent figées : l’école ne remplit plus son rôle dans les pays du Maghreb (mais aussi partout ailleurs, au point que l’on peut se demander quel est exactement le rôle dévolu à l’éducation, au Nord comme au Sud, par delà les déclarations officielles [2]).

A coté de cet ouvrage, il serait important d’avoir les résultats d’une enquête socio-linguistique dans nos pays pour mieux comprendre les pratiques mises en œuvre avec ces langues multiples. Comment les nouvelles générations profitent-elles de ce dont leurs parents, dans leur immense majorité, ne disposaient pas : une voix et les moyens digitaux de la porter au-delà du cercle restreint du village ou du quartier ? Un livre, fut-il aussi documenté que celui que nous propose Fouad Laroui, ne peut satisfaire cette dimension sociologique qui suppose d’importants moyens d’enquête de terrain.

Nous vous laissons découvrir les solutions que l’auteur esquisse à la fin de l’ouvrage. Elles devraient inciter les responsables politiques à prendre à bras le corps cette difficulté aux conséquences immenses pour le devenir de nos pays et pour l’insertion des individus arabes dans le concert mondial des sociétés que les espaces digitaux ont désormais ouvert à des milliards d’êtres humains.

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[1] En sociolinguistique, la diglossie désigne l’état dans lequel se trouvent deux variétés linguistiques coexistant sur un territoire donné et ayant, pour des motifs historiques et politiques, des statuts et des fonctions sociales distinctes, l’une étant représentée comme supérieure et l’autre inférieure au sein de la population. (Wikipedia)

[2] Voir Immanuel Wallerstein : L’universalisme européen : de la colonisation au droit d’ingérence (2008).

2 réflexions sur “« Le drame linguistique marocain » de Fouad LAROUI (note de lecture)

    • Merci Cher Arnaud
      et tu peux aussi faire un tour dans l’album de photos Lisbonne où nous avons passé 10 jours en juillet avec Léon 9 ans, mon petit fils. Nous avons vraiment aimé cette ville, un peu décousue, mais très attachante. Amitiés.

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