La tendance des organisations à s’autonomiser par rapport à la société.

La tendance des organisations à s’autonomiser par rapport à la société.

Écrit en octobre 2010, en plein épisode judiciaire au Tribunal de Grande Instance de Marseille, qui finira par se terminer à notre avantage … après 11 ans de procédures floues, opaques et menaçantes de la Commission européenne.

Reprenons le vocabulaire de Douglas North : les institutions sont les règles du jeu, les organisations sont les joueurs. Nous nous intéressons ici aux joueurs, aux organisations.

Les organisations ont partout et toujours tendance à s’autonomiser par rapport à la société. Dans les pays développés, ce mouvement d’autonomisation procède de deux facteurs liés mais contradictoires.

L’un tient à la nécessaire dépersonnalisation des relations sociales, qui seule permet l’application du principe d’égalité des citoyens devant la règle. La distance ainsi créé entre les individus qui composent l’organisation et le reste de la société érode, dissout le lien d’obligation personnelle, libère l’institution des pressions particulières en protégeant ses agents qui pourront ainsi appliquer la règle indépendamment de la personne qui entre en interaction avec l’organisation.

Cependant, la nécessaire distanciation entre l’organisation et le reste de la société est aussi prétexte à la mise en place de l’autre facteur d’autonomisation, c’est-à-dire la tendance de l’organisation à créer des fonctionnements à son avantage, selon sa logique interne. Ce mouvement tend à éloigner l’organisation des causes qui avaient prévalu à leur création, à leur « institution », en lui substituent une autre « raison d’être », construite au fil du temps par les personnes qui la composent, qui la forment, qui l’animent, qui « forment famille », avec un « entre soi » et un « ailleurs » composé « des autres », des « étrangers à l’organisation ». L’autonomisation des organisations par rapport à la société se marque ainsi par le fait que les règles et fonctionnements internes à l’organisation prennent le pas sur ceux qui doivent régir les relations entre l’organisation et le reste de la société. Un parti politique, le pouvoir, la justice, l’école, l’armée, l’église, un syndicat, la Banque mondiale, la Commission européenne…, ont ainsi tendance à faire prévaloir progressivement des fonctionnements qui prennent leur logique en leur sein même, réduisant la qualité des interrelations entre eux et la société, et finissant par déformer ces relations au détriment de la société. L’organisation (l’école, la justice…) est alors perçue par la société comme dysfonctionnant, délégitimée, obscure, opaque.

L’outil de cette autonomisation/dépersonnalisation est le recours aux procédures. Celles-ci, non attachées aux personnes, limitent la subjectivité dans la relation avec l’extérieur, et, finalement, sont l’instrument qui permet d’assurer l’égalité de chacun devant la règle. Mais cette dépersonnalisation par le passage aux procédures, dans le même temps, limite le recours à la responsabilité des individus de l’organisation face aux individus de la société. Les procédures sont déviées, tournées vers l’intérieur de l’organisation, et sont utilisées et se forment de plus en plus à l’usage de ses propres membres (nombre de formulaires, de codification des dispositifs sont élaborés selon la logique interne des institutions, non pas pour dialoguer avec le public à qui elles sont sensées s’adresser [1]).

Une tension se forme ainsi entre ces évolutions qui toutes deux distancient l’organisation de la société. La procédure en est l’outil. Elle est l’argument ultime, car instrument « objectif », imparable, pour fonder des décisions qui n’impliquent pas la responsabilité personnelle des individus de l’organisation face à la société. Mais la procédure est souvent très difficile à comprendre de l’extérieur, car elle se situe dans le domaine formel qui suppose des connaissances (juridiques, médicales…) qui discriminent ceux de l’intérieur qui les possèdent des autres qui ne les ont pas.

C’est ainsi que l’autonomisation des organisations s’effectue dans les sociétés développées. La tendance historique de fond à leur dépersonnalisation pousse, partout, à cette autonomisation, ce qui entraîne souvent leur délégitimation. Cette autonomisation de l’organisation pousse à sa sclérose, son conservatisme, son immobilisme, son détachement et éloignement vis-à-vis de ses objectifs initiaux. Si elle est contestée dans son existence même (ce qui est rare) ou son fonctionnement (ce qui est fréquent), l’organisation met alors toute son énergie interne pour défendre son existence, son fonctionnement, sans égard pour sa mission ultime au service de la société, même si elle invoque toujours l’intérêt de la société pour se défendre.

A noter qu’entre l’organisation et la société, les relations se dépersonnalisent tandis qu’elles restent personnalisées au sein de l’organisation relativement à ce qu’elles sont vis-à-vis de l’extérieur. Mais l’organisation en tant que telle est elle-même un emboîtement d’organisations plus petites, entre lesquelles le même phénomène s’opère : dépersonnalisation vis-à-vis de l’extérieur, et personnalisation en interne.

Le seul moyen de résister à cette autonomisation, à cette dépersonnalisation des relations sociales entre société et organisations, est de considérer la dimension symbolique de l’institution, de rattacher l’institution à la société par des fils qui ne sont pas uniquement fondées sur le fonctionnel. Ainsi, en plus de son utilité fonctionnelle avérée, la Justice a besoin de rituel et de théâtralité (Pierre Legendre), l’Armée a besoin de drapeaux, de défilés et de musique militaire, l’École a besoin de cérémonial [2]… Vider les institutions de leur dimension symbolique (dimension qui est la trace de leur assise imaginaire au sein de la société) revient à les réduire à leur dimension rationnelle, technique, fonctionnelle, utilitariste… finalement, à les vider de tout ancrage profond dans la société.

Le mélange de sociétés dans les pays qui accueillent des proportions importantes de migrants pose le problème de la multiplication des imaginaires : il n’y a aucune raison qu’un chinois immigré à Paris ait vis-à-vis de la Justice française le même imaginaire qu’un auvergnat ou un marocain. Seules les dimensions purement fonctionnelles sont, en première analyse, capables de réunir ces personnes aux imaginaires différents : la Justice existe dans toutes les sociétés où elle emprunte de multiples formes, de multiples arrangements. Cet argument plaide pour renforcer le coté symbolique des institutions (et chaque société a une grande réserve des symboles dans sa besace), car le lien se fera alors pour les migrants non pas de l’imaginaire vers le symbolique (ce qui est plutôt le cas pour les personnes qui sont natives du pays) mais du symbolique vers l’imaginaire. En d’autres termes, c’est la valorisation de l’expression symbolique de l’institution, dans les formes du pays d’accueil, qui permettra aux migrants de construire, avec ses propres référents, l’imaginaire qui « va avec ». Mais, alors que le symbolique se décrète (chanter la Marseillaise avant une compétition internationale) [3], la construction imaginaire ne relève d’aucune démarche volontariste. C’est seulement si les migrants se sentent accueillis qu’ils construiront l’imaginaire qui « ira avec » le symbolique du pays d’accueil.

Qu’en est-il dans les sociétés du Sud, quant à l’autonomisation des organisations ? L’un des facteurs d’autonomisation, la nécessaire dépersonnalisation pour distancier les individus et permettre leur égalité devant la règle, ne s’opère pas de la même façon, car les relations restent largement personnalisées.

[1] Un bon test, serait de faire remplir ces formulaires, avant leur mise en service, par des futurs usagers de l’institution, pour faire évaluer leur pertinence et leur lisibilité par des personnes extérieures à l’institution, ceux pour qui l’institution est censée fonctionner.

[2] Comme membre d’un Jury de doctorat à l’Université de Maastricht aux Pays Bas, j’ai assisté au rituel de la soutenance, avec des professeurs vêtus de toge, en juin 2009 lors de la soutenance de Christiane Arndt pour sa thèse sur l’évaluation des institutions par des indicateurs quantitatifs (et sur « l’illusion du contrôle » que ces indicateurs peuvent procurer aux politiques pour prendre des décisions sans engager leur responsabilité). Au bout d’une heure exacte de présentation par l’impétrante et de questions des membres du Jury, une personne de l’Université entre dans la salle, en grand apparat, et dit haut et fort « Hora est ». L’impétrant demande alors au président du Jury l’autorisation de finir sa phrase, ce qui lui est bien sûr accordé… et la soutenance se termine sur cette injonction en latin !

[3] L’instauration par l’État d’actes symboliques renvoie à de tristes souvenirs : le gouvernement de Vichy sous l’Occupation avait introduit forces symboles nationalistes, dans l’école notamment. De même la tentative avortée de récupération de la symbolique de Guy Moquet par le pouvoir (ce jeune communiste fusillé par les nazis écrivant une lettre de héros à la veille de sa mort) démontre que le symbolique ne se manipule pas n’importe comment. Il ne s’introduit pas dans la vie sociale sans une certaine légitimité de celui qui souhaite instaurer le symbole.