La renaissance asiatique… perçue dans les années 1950 ! (K.M. Panikkar)

La renaissance asiatique… perçue dans les années 50 ! (tiré du livre « Croissance et Réformes dans les pays arabes méditerranéens » Jacques Ould Aoudia, Karthala, 2008)

Prenant du recul par rapport à l’histoire récente des sociétés asiatiques, nous cherchons dans l’œuvre de K. M. Panikkar [1] des éléments pour comprendre les sources de l’élaboration endogène de leur modernité. Dès le XIX° siècle, parfois même dans les siècles précédents, des mouvements modernisateurs se sont fait jour dans les pays d’Asie, et notamment en Inde, au Japon et en Chine. Dans chacun de ces pays, le réveil s’est effectué en réponse à la domination européenne. Les penseurs asiatiques ont cherché à comprendre pourquoi leur société, aux acquis millénaires, était dominée sur les terrains militaire, économique, philosophique par une poignée de petits pays de la lointaine Europe. Ces mouvements de ‘renaissance asiatique’ [2] ont tenté de répondre aux profondes déstructurations des sociétés entraînées par la domination européenne, notamment en Inde et en Chine. Ils ont pris conscience que l’on ne pouvait restaurer son rang sans rénover en profondeur les structures sociales périmées : castes en Inde, féodalisme au Japon, clivage de classe en Chine…

Ces mouvements de modernisation endogène ont naturellement emprunté des chemins différents : refonte des mouvements religieux en Inde (réforme de l’Hindouisme visant à débarrasser la religion des archaïsmes locaux) et au Japon (renaissance du Shintoïsme), amorce d’une révolution démocratique plutôt laïque en Chine (mouvement ‘Chine nouvelle’ au début du XX° siècle) avant que ce mouvement ne soit détourné par l’attrait de la révolution russe. Ils ont été le fait d’intellectuels non organisés en Inde et en Chine, tandis qu’au Japon, ce sont les autorités publiques qui ont porté un mouvement autoritaire et militariste, résultat de l’alliance entre le courant réformiste scientifique (prendre les techniques occidentales…) et les patriotes adossés à la renaissance du Shintoïsme (… mais rejeter la philosophie).

Dans les trois pays, la question de l’éducation a été au cœur du processus, à partir d’une démarche reconnaissant à la pensée occidentale ses atouts, mais en empruntant aussi à l’Occident la pensée critique pour ne pas faire de ces apports un copiage servile. Ce dernier point est crucial car l’emprunt de la pensée critique ouvre la voie à la liberté et à l’innovation. En Inde, l’extension de la langue anglaise dès la fin du XIX°, pourtant promue par le colonisateur pour étendre le christianisme, a en fait été le vecteur d’une modernisation religieuse de l’Hindouisme et de l’unification nationale, tout en permettant aux langues locales de se renforcer et de favoriser une production littéraire autochtone. Ainsi, l’assimilation de la pensée occidentale s’est effectuée, au prix de longs conflits internes, par la rénovation des fondements de la pensée locale grâce à des emprunts critiques. A noter que dans les mêmes années où Panikkar écrivait ce texte, les institutions financières internationales faisaient souffler un vent d’Asia-pessimisme [3], en prétendant que les sociétés asiatiques étaient incapables de s’industrialiser !

Amorcée au Proche Orient, les pays arabes ont connu, au cours du XIX° siècle, un mouvement similaire, la Nahda, la ‘renaissance arabe’, à la fois politiques, culturelle et religieuse. Comme en Asie, le point de départ est la recherche des causes du retard sur l’Occident. Comme en Asie, elle comporte une forte dimension identitaire, tout en empruntant à la pensée européenne : idée de nation, rationalité, démocratie. L’ouverture de la pensée s’effectue en libérant la possibilité d’interprétation des textes religieux : à la fois retour aux sources de l’Islam et ouverture aux éléments de modernité. Comme en Asie, la question de l’éducation est au cœur du processus. Mais ce mouvement s’essoufflera face à la puissance de la vague coloniale qui déferlera jusqu’au milieu du XX° siècle sur la région, puis, après la seconde Guerre Mondiale, avec la montée du nationalisme arabe et son échec cuisant qui vont ouvrir la voie aux contestations radicales sur des bases religieuses.

Il faut reconnaître une constante parmi les forces qui ont dominé et dominent le monde arabe depuis plus d’un siècle : colonialisme, nationalisme arabe, islamisme ont en commun leur acharnement à écraser toute pensée critique. Les mouvements populaires qui ont éclos à partir de 2011 n’ont pas réussi, jusqu’alors, à soulever cette lourde chape qui pèse sur les sociétés et la pensée arabes. Il a manqué, il manque toujours aux sociétés arabes, des ‘passeurs de modernité’ capables d’entraîner les esprits dans une élaboration endogène apte à faire sortir les imaginaires sociaux de l’alternative entre une modernité de façade importée d’occident et une fermeture au monde par le retour aux mythes du passé.

[1] Panikkar K. M. L’Asie et la domination occidentale du XV° siècle à nos jours, Le Seuil, 1957, Paris. Traduction de Asia and Western Dominance, 1953, Londres.  Panikkar, historien, fut le premier ambassadeur de l’Inde indépendante en France.

[2] L’expression est formulée par Panikkar au début des années 50.

[3] Les économies émergentes d’Asie – Jean-Raphaël Chaponnière et Marc Lautier – Armand Colin, 2014.

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