La « gauche » et la montée du racisme anti-musulman ou islamophobie !

La « gauche » et la montée du racisme anti-musulman ou islamophobie !

Octobre 1989, l’affaire du foulard porté par deux jeunes filles dans un collège de Creil enflamme l’opinion française qui se divise sur l’acceptation ou pas des « signes religieux » à l’école. Ceux qui poussent les feux du conflit ? Les forces laïques, qui se revendiquent de la gauche. Comme une résurgence des vieux combats de l’anticléricalisme, de la laïcité « à la française » portée par la gauche à l’aube du XX° siècle.

Six ans plus tôt, en 1983, c’est aussi des rangs de gauche que vient la dénonciation de la prétendue emprise de l’Islam dans le conflit ouvrier à l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois. Le premier ministre Maurois est de la partie. L’histoire démontrera qu’il n’en était rien. On a habillé de motifs religieux ce qui était un classique conflit social. Que ce soient des hommes « de gauche » qui aient ainsi nié le caractère social de ce conflit présage de ce qui va arriver à la société française dans les 30 années à venir !

Car ce sont bien des voix de gauche qui ont allumé ces brulots, qui ont soufflé sur les braises qui vont diviser la société française. Et c’est le Front National qui, à l’évidence, tire les marrons de ce feu dévastateur. Jusqu’aux élections européennes de 1984, celui-ci recueille moins de 2% de voix. Son score bondit à plus de 10% à partir de cette date et progresse continuellement depuis. La « gauche » n’a rien gagné à ce jeu, que confusion et division en ses rangs et au sein de la société !

Que c’est il passé pour qu’un tel désastre arrive et fracture sur le thème du racisme la société française, mais aussi celles des principaux pays d’Europe et des Etats Unis ? Rien moins que le basculement du monde !

La mondialisation portée par les pays du Nord sur toute la planète depuis la fin des années 70, a provoqué, outre l’explosion des inégalités au sein de tous les pays, l’émergence de puissants pays au Sud, jusque là dominés sans partage par les pays du Nord. Cette émergence au Sud représente une rupture séculaire dans l’équilibre des forces qui agissent sur la planète et donc, dans nos représentation de soi dans le monde. Trois siècles de domination absolue du Nord sur le Sud [1] ont aveuglé les sociétés du Nord sur le caractère exceptionnel de cette situation de surplomb. Désormais, des pays du Sud s’invitent à la table où s’écrivent les règles du monde, là où les pays du Nord étaient jusque là les seuls à le dominer avec le sentiment d’une totale légitimité : n’apportaient-ils pas progrès, vaccins, éducation, routes… et valeurs déclarées universelles ?

Au-delà des mots, le surplomb continue. La « gauche » française, suivie en cela par un certain nombre d’ONG, a maintenu cette position de surplomb sur le Sud, restant figés dans une position qui occulte le renversement tendanciel des relations entre Nord et Sud. Même si le vocabulaire a changé, la posture demeure, alors que se réduisent les écarts en connaissances et en même en ressources financières entre Nord et Sud. Le « plaidoyer » en direction des sociétés du Sud s’est même amplifié, qui tend à déverser sur celles-ci les normes du Nord sans égards pour la situation… au Nord. Car au Nord, la démocratie est gravement fragilisée, les inégalités et la pauvreté s’accroissent, l’évasion fiscale et les atteintes à l’environnement du fait des grandes firmes du Nord n’ont jamais été aussi fortes.

Des espaces nouveaux, d’abord au Nord. S’ouvre ainsi, au Nord, des champs nouveaux pour la dénonciation d’actes qui dégradent la situation des populations, au Nord comme au Sud. Un certain nombre de forces sociales du Nord prend en compte cette nouvelle configuration [2], dénonçant injustices et souffrance agressant les sociétés du Nord comme celles du Sud du fait des agissements des firmes mondialisées de plus en plus puissantes. C’est sur ces terrains que les acteurs du Nord soucieux de solidarité ont toute la légitimité pour agir. C’est parce que ces firmes du Nord sont dans notre « espace démocratique », sont sensées être soumises aux lois sur lesquelles les sociétés du Nord peuvent agir, que l’action contre ces firmes est pertinente, légitime, et…opérationnelle.

Le Sud est au Nord également. Ce basculement du monde trouve aussi son expression dans le redressement des populations du Sud vivant dans les pays du Nord. Combiné à d’autres facteurs (croissance des populations issues des migrants nées dans les pays du Nord…), ce basculement diminue le magistère [3] du Nord, son prestige, ses moyens, son autorité à imposer ses normes.

Au Nord, le monopole de la formulation des normes est questionné. Jusque-là, les sociétés du Nord n’avaient connu qu’une position de monopole dans la formulation des normes sur leur territoire, tandis qu’elles avaient une forte influence sur celles qui s’imposaient dans les pays du Sud. Cet état de fait était considéré comme naturel, il ne pouvait en être autrement !

Avec la présence d’importantes et actives populations originaires du Sud vivant au Nord, les sociétés du Nord se trouvent aujourd’hui dans une situation nouvelle, une situation de concurrence des normes : elles sont confrontées à la formulation d’autres normes sur leur propre territoire. Elles doivent s’opposer ou composer. Dans tous les cas, elles doivent affronter une situation totalement inédite pour elles, d’autant plus difficile que les personnels politiques de tous les bords ne proposent pas les outils pour prendre en compte cette réalité nouvelle et irrépressible, quand ils n’ont pas attisé ces craintes.

Héritiers du Jules-Ferrisme. Les principales formations de la « gauche » française, héritières de Jules Ferry qui a tout à la fois répandu l’éducation en France et la colonisation en Afrique et ailleurs, demeurent figées dans cette vision de « la France éclairant le monde de ses Lumières » ! Dès lors, comment penser que d’autres façons de vivre, de penser, de circuler puissent se faire jour sur le sol de France ?

Ainsi, un simple foulard porté par deux jeunes filles a mis le pays en émoi, sous les protestations véhémentes des ayatollahs du laicisme, incapables de voir l’autre et d’accepter la différence. Et bien sûr, ces protestations étaient formulées au nom de la liberté des femmes musulmanes, ces ultra de la laïcité sachant mieux qu’elles ce qui est bon pour elles.

Pas de solution en « noir ou blanc ». Dans cette concurrence des normes, la pire des solutions est d’adopter une position « on refuse tout ou on accepte tout ». C’est au cas par cas, en cherchant des solutions à l’échelle des problèmes concrets que peuvent se résoudre ces chevauchements de normes, en élaborant au niveau local les solutions pour vivre ensemble dans le respect de valeurs communes à construire/adapter/inventer en commun, sans leur donner une dimension de conflit de civilisation comme cela a été le cas jusque là.

Du courage politique, du courage en chacun de nous. Ce court texte vise à nourrir de l’idée que le champ des normes au Nord s’ouvre et va s’ouvrir irréversiblement à d’autres vents, que cette situation n’a rien d’un cataclysmique pourvu qu’on y mette l’intelligence de l’esprit de réciprocité. Chacun doit faire un pas vers l’autre avec la volonté d’aboutir à des compromis. Il en va de notre capacité à vivre ensemble dans des sociétés métissées, qui le seront de plus en plus. Plutôt que d’en faire un argument pour la division, la haine et la guerre, il dépend de nous de l’apprivoiser pour en faire un levier d’enrichissement mutuel. Cela suppose du courage politique, mais aussi un changement profond au niveau des individus en chacun de nous. Une vraie pensée de gauche est à reconstruire, également sur ce terrain.

Voir également : « Nous avons perdu »   http://jacques-ould-aoudia.net/nous-avons-perdu-janvier-2016/

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[1] Nous adoptons volontairement cette distinction Nord/Sud sur une base géographique en raison de l’épuisement des anciens termes qui ont perdu de leur pertinence : Premier monde et Tiers Monde, Pays Industrialisés et Pays en Développement…

[2] La dénonciation active de l’évasion fiscale procède de cette logique.

[3] Le mot magistère désigne le pouvoir d’enseignement, l’autorité doctrinale ou ceux qui les détiennent. (Wikipedia)

2 réflexions sur “La « gauche » et la montée du racisme anti-musulman ou islamophobie !

  1. Des sociétés métissées c’est l’avenir de l’humanité. Alors il faut aller vers l’autre et ouvrir un vrai débat sans préjugés et sans complexes d’identités ou de religions, tout les cultes prêchent la paix , pourquoi les hommes font la guerre en leur noms?

Répondre à Jacques Ould Aoudia Annuler la réponse.

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