Jamais le mercredi, l’ébène et le sapin (août 2009).

Jamais le mercredi, l’ébène et le sapin (août 2009).

Pour s’échapper de l’infinie répétition des jours, les êtres humains ont partout et toujours su intégrer dans les comportements sociaux les multiples rythmes de la nature. Le plus évident et celui qui oppose le jour et la nuit. A l’échelle de l’année, les saisons, traditionnellement liées aux travaux des champs, offrent une forte scansion du temps et des repères pour situer les événements de la vie (« je me suis cassé le bras au printemps 1996 »). Les femmes ont leur rythme, lunaire. Les naissances, les morts constituent d’autres jalons, individuels ceux-là, dans le temps des vies humaines. Mais ce n’est pas suffisant pour rompre la monotonie des jours. Aussi les hommes ont-ils eu recours aux croyances, diverses et multiples comme on le sait.

Il en va ainsi du ‘jamais le mercredi’, une croyance que partagent certains marocains qui s’interdisent toute activité ce jour : on ne visite ni ne reçoit personne, on n’achète la moindre chose, pas même du sel, on n’appelle quiconque, on ne prend aucune décision, on ne signe le moindre contrat, bref, on vit dans la peur qu’un malheur arrive, bien au repos dans son lit ou angoissé dans ses tourments.

Venu du Nord, le ‘week end’ a fini par s’imposer presque partout dans le monde, qui laisse les deux jours du samedi et dimanche pour s’occuper de soi, de sa famille et des amis, de sa maison. A l’origine, il est lié au repos hebdomadaire du dimanche que la Bible mentionne. Mais en Europe à tout le moins, le repos du dimanche pour les salariés souvent a été une conquête ouvrière. Le samedi est venu ensuite s’ajouter au dimanche, sans doute pour laisser du temps à la consommation de masse : ‘pousser le cady’ est une activité à part entière, et le samedi, on peut la mener en famille. Bref, le ‘WE’ comme on l’écrit en abrégé (dans l’expression en fin de mail : ‘bon WE’) est une des scansions majeures pour les urbains et les personnes intégrées au travail salarié de par le monde (ce qui laisse en dehors une bonne partie de l’humanité).

Dans les pays musulmans, le mois sacré de Ramadan, qui est celui du jeûne, de la prière et de la générosité, vient rythmer l’année d’une façon intense. C’est d’abord une expérience individuelle (on est seul face à sa soif ou son envie de fumer), mais surtout c’est une expérience collective car la rupture du jeûne est l’occasion de retrouvailles en famille et entre amis autour de plats traditionnels et d’une série de rituels culinaires, très différents d’une région à l’autre, qui nous unissent et identifie collectivement. C’est aussi, pour certains, une expérience spirituelle : prières individuelles ou collectives à la mosquée, lecture du Coran, recueillement… marquent tout particulièrement ce mois lunaire. Mais justement, ce mois lunaire a la particularité de tourner dans l’année solaire. L’année solaire est, comme on sait, solidement accrochée aux saisons. Dans l’hémisphère Nord, le Jour de l’An (et Noël) sont toujours dans les moments les plus courts de l’année, souvent les plus froids. L’année lunaire, elle, avec ses mois de 28 jours que l’on peut lire directement dans le ciel sur l’état de la lune (est-elle pleine, descendante, ascendante ?), est plus courte de 10, 11 ou 12 jours (selon les années) que l’année solaire (grégorienne), laquelle a besoin, tous les 4 ans, de rajouter un jour, le 29 février, pour se maintenir arrimée aux saisons (et tant pis pour ceux qui sont nés le 29 février, ils n’ont leur anniversaire que tous les quatre ans). Mois lunaires, mois solaires… l’année des musulmans, plus courte que l’année grégorienne, fait donc le tour d’une année tous les 35 ans. Dans la vie d’un homme, c’est un sacré rythme long (rythme de Kondratiev diraient les économistes) : ainsi, un homme de 85 ans qui vit son 70ème jeûne de Ramadan pourra se souvenir de son premier jeûne, par exemple aux plus froids de l’hiver (quand les jours sont courts et donc courtes les heures de jeûne) quand il avait 15 ans, et de son second jeûne aux mêmes frimas, 35 ans après, au milieu de sa vie, à 50 ans. Ces repères forment ainsi une longue scansion dans une vie !

Pour repérer les grands moments de sa vie, les musulmans mêlent donc deux systèmes. Par exemple, la naissance de mon petit frère (cet horrible enfant dont l’arrivée a clôt le temps où j’avais mes parents chéris pour moi tout seul !) est intervenue 1/ en septembre après ma rentrée scolaire selon l’année solaire, et 2/ juste au début du mois de Ramadan qui, cette année-là, était justement en septembre. Et cet évènement douloureux (vous l’avez compris) va tourner dans l’année solaire en restant lié dans mon souvenir au début du Ramadan.

Là où les choses se compliquent (un peu), c’est que les dates de début et de fin des mois lunaires ne sont pas connues à l’avance… et sont différents d’un pays à l’autre. Ce sont les autorités politico-religieuses qui fixent, la veille ou l’avant-veille du mois de Ramadan, le jour exact du début du mois, donc du jeûne. Il en va de même pour les fêtes comme la Fête du sacrifice (injustement appelée la ‘Fête du mouton’), dont la date précise n’est connue qu’un ou deux jours avant. Les autorités font de ce pouvoir de fixer les dates un enjeu politique (pour marquer sa distance par rapport aux pays voisins par exemple), ce qui conduit au fractionnement de la pratique du jeûne et des fêtes dans la société (sans parler des pratiques des émigrés dans leur pays d’accueil), car par défi au pouvoir, certains préfèrent adopter les dates de jeûne et de fête des lieux saints (la Mecque) ou d’un pays admiré (l’Iran ou un autre). Bref, quand les politiques se mettent à manipuler les aiguilles de l’horloge, les scansions collectives du temps peuvent disloquer les comportements sociaux et donc les sociétés, tout à l’envers de leur objectif affiché !

On peut citer un autre exemple où la qualité des relations entre autorités et sociétés se mesure au degré d’acceptation des changements saisonniers d’horaires (pour des raisons d’économie d’énergie). Il est des pays où de larges fractions de la population refusent ces changements, affichent l’horaire inchangé qu’ils continuent d’utiliser comme repère. On imagine la déperdition d’énergie et de temps qui en résulte, entre ceux qui suivent le changement d’horaire et ceux qui le refusent !

Le fait d’autoriser largement le travail le dimanche dans les pays du Nord (pour permettre l’ouverture des commerces) témoigne de l’extension dans le temps de la sphère marchande. Aucune barrière légale ne distinguera ce jour (sacré pour les chrétiens), ne conservera à ce jour sa singularité symbolique qui le protégeait d’une bonne part des activités marchandes (bien sûr, on restera libre d’aller à la messe, de faire du sport, de visiter sa vieille maman ou ses amis). La gestion du temps est bien un enjeu social et politique.

La nature elle-même donne à lire la scansion du temps, dans les lignes que les arbres dessinent chaque année sur leur bois, lignes que l’on retrouve sur le meubles, les portes… Jusqu’il y a quelques années, on pouvait voir sous un auvent au Jardin des Plantes à Paris, la coupe d’un séquoia géant (Sequoiadendron giganteum, conifère de la famille des Taxodiaceae selon Wikipedia) qui était né (dit-on cela pour les arbres ?) il y a plus de 2.000 ans, offrant à voir une multitude de cercles concentriques, un peu plus de 2.000 justement. Une main scientifique avait signalé le cercle correspondant (approximativement) à la naissance de Jésus Christ, à la bataille de Poitiers en 732 (pourquoi cette bataille précisément ?), à la Révolution française de 1789. Bref, la science a utilisé ici la nature pour nous aider à scander le temps long de l’histoire humaine.

Les arbres des pays qui connaissent de grandes amplitudes climatiques entre hiver et été (ces amplitudes augmentent à mesure que l’on se rapproche du Pôle Nord) présentent des signes marquant leur croissance, au printemps et en été, puis son arrêt en automne et en hiver. Chacune des années est ainsi ‘marquée’ au cœur de l’arbre par une ligne qui forme un cercle concentrique sur la coupe transversale du tronc, permettant ainsi de donner un âge en années (grégorienne) à chaque sujet (il suffit de compter les lignes concentriques).

Que se passe-t-il à l’équateur où les saisons sont très peu marquées ? Et bien, cette relative uniformité climatique fabrique des bois homogènes, sans lignes circulaires puisque leur croissance est permanente tout au long de l’année, aucune période de froid ne venant interrompre le processus. Le bois de ces régions le plus connu est l’ébène qui présente une matière non seulement d’une extrême dureté mais aussi totalement homogène, sans lignes qui le structurent. C’est un bois sans horloge, mais non sans temps.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *