Cornelius CASTORIADIS : son œuvre au filtre de notre recherche sur le développement, les institutions et leurs soubassements (1/4)

Cornelius CASTORIADIS : son œuvre au filtre de notre recherche sur le développement, les institutions et leurs soubassements (1/4)

Travailler sur le lien entre institution et développement nous amène à nous interroger sur les fondements des institutions (qu’est ce qui les fait naitre, les soutient, les fait évoluer..), et par delà, sur les fondements des comportements humains qui sont à leur origine.

Amenés ainsi à visiter, en tant qu’économiste, les hypothèses les plus fondamentales de notre recherche, nous sommes nécessairement amenés à sortir du champ étroit de l’économie pour explorer d’autres domaines qui concourent à l’appréhension des comportements humains en société : sociologie, droit, anthropologie, philosophie, histoire…

Sortir de son strict domaine de savoir est périlleux et nécessite de suivre un fil conducteur. Le fil adopté ici, c’est la critique de l’hypothèse de base de l’analyse économique standard, selon laquelle l’homme agit comme individu cherchant à maximiser rationnellement son utilité. Tous les travaux de l’économie standard sont bâtis sur cette hypothèse. Celle-ci est le plus souvent non explicite, prise pour fait acquis, pour réalité intangible, non discutable.

L’hypothèse individualiste-rationaliste-fonctionnaliste-utilitariste[1] sur laquelle est construite toute l’analyse néo-classique (ou analyse standard) suppose l’universalité et l’intemporalité du comportement humain. Par ce fait, elle règle d’un trait la question de la spécificité de l’économie du développement en étendant le comportement de l’homo œconomicus à tous les humains, quelle que soit l’histoire de sa société et son niveau de développement politique, social, économique : les hommes sont sensés réagir partout et toujours rationnellement (et donc à l’identique) face aux incitations (signaux du marché, régulations). Cette hypothèse permet en outre d’effectuer des modélisations quantitatives des comportements humains à l’aide de modèles mathématiques dans des situations d’équilibres basés sur la recherche de fonctions à optimiser. La ‘théorie des jeux’ s’applique dans ce cadre, par exemple.

Pour l’économie standard, le fonctionnement des êtres humains peut donc être modélisé sous cette hypothèse de rationalité utilitariste de l’individu. Dans cette approche, tout ce qui perturbe le fonctionnement pur du modèle n’est que ‘bruit’ dont il faut certes tenir compte, mais qui n’altère en rien le modèle lui-même. Ainsi, devant la difficulté de rendre compte de la réalité à l’aide de ces modèles, les tenants de cette approche ajoutent la prise en compte ‘d’imperfections’, ‘d’écarts’, de ‘défaillances’ : défaillance des marchés, défaillance de l’État, situation de concurrence non pure ni parfaite, solutions de ‘second best’… Nombre d’économistes estiment que la prise en compte de ces imperfections invalide l’économie standard, sans voir souvent que prendre ces écarts en tant qu’écarts revient tout au contraire à accepter l’hypothèse de la rationalité du comportement des humains pris au niveau des individus.

Nous n’adoptons pas cette hypothèse qui prétend à la rationalité, et qui relève en fait d’une croyance. Ne pas adopter cette hypothèse relève également d’une croyance, de la croyance opposée. Le fond de cette présentation aura justement à faire avec les croyances !

Nous choisissons au départ de travailler dans un espace intellectuel où le comportement humain est la combinaison de composantes individuelles et matérialistes (on pourrait dire ‘égoïstes’) et de composantes collectives et idéalistes, laissant donc la place à des comportements non rationnels et collectifs. Ainsi, nous nous écartons doublement de l’approche standard basée sur un comportement modélisable, qui serait rationnel et individuel.

– Nous intégrons en amont la complexité et l’irrationalité comme faisant partie, à la racine, du comportement des hommes, tant au niveau des individus que des sociétés. Nous pensons (nous croyons) que les comportements humains relèvent de motivations plus complexes que la seule maximisation d’un objectif individuel et utilitariste. Nous pensons que l’histoire compte, et même l’histoire longue. Que les comportements humains s’appréhendent en ayant recours à toute la palette des sciences humaines. Sociologie, anthropologie, droit, sciences politiques, psychanalyse ne sont pas de trop pour approcher la complexité du fonctionnement des sociétés.

– Nous considérons de plus que l’approche standard est réductrice en ce qu’elle efface la dimension collective (effets d’imitation, d’entrainement, de comportements collectifs au sein de la société) ainsi que la dimension morale, spirituelle, idéaliste, émotionnelle, non fonctionnelle de l’être humain. Prendre en compte cette diversité des moteurs du comportement humain rend bien évidemment sa modélisation plus complexe voire impossible.

Nous sommes donc à la recherche d’éléments théoriques pour explorer ces multiples dimensions qui concourent à l’analyse du fonctionnement des sociétés et de leurs dynamiques dans ce que l’on nomme ‘développement’, pour examiner s’il existe des régularités (que nous ne nommerons pas des ‘lois’) dans le comportement des hommes, fait de motivations rationnelles et idéalistes mêlées, individuelles et collectives.

Cornelius Castoriadis[2] apporte à notre recherche un certain nombre de réponse, en puisant dans un large champ de registres, faisant le lien entre le comportement des individus avec l’outil de la psychanalyse et les comportements collectifs avec l’anthropologie, l’histoire, le droit, l’économie, la science politique, la sociologie. Après avoir fait une présentation critique de son appareil théorique, nous tirerons quelques enseignements pour notre propos, l’analyse du développement.

 

Sources utilisées :

Trois chapitres du livre de Cornelius Castoriadis : « Figures du pensable : Les carrefours du Labyrinthe »

« La ‘rationalité’ du capitalisme », conférence donnée au CIRFIP en 1996.

« Imaginaire et Imagination au carrefour », conférence donnée au Portugal en 1996.

« Institution première de la société et institutions secondes », conférence (1985).

Nicolas Poirier « Cornelius Castoriadis. L’imaginaire radical », Revue du MAUSS 1/2003 (no 21).

  1. Castoriadis « L’imaginaire dans le monde moderne ».
  2. Castoriadis « Contre le conformisme généralisé, Stopper la montée de l’insignifiance» (1997-98).

Michèle Ansart-Dourlen[3], «Castoriadis. Autonomie et hétéronomie individuelles et collectives. Les fonctions de la vie imaginaire», Les Cahiers de Psychologie politique, numéro 7, Juillet 2005.

  1. Castoriadis « L’institution imaginaire de la société », série d’articles tirés de la revue « Socialisme ou Barbarie » du milieu des années 60, créée et animée par lui. Ed. Seuil, 1975 et 1999.

 

« Comprendre et transformer la société. »

La pensée de Cornelius Castoriadis s’est élaborée au fil du temps, construisant un ensemble théorique cohérent qui s’affine et s’épure au fur et à mesure de ses écrits.

CC écrit comme un penseur, mais aussi comme un militant qui a un projet politique, un projet révolutionnaire. Son but est de « comprendre et transformer la société ». Ce faisant, il met ses pas dans ceux de Karl Marx qui a adopté cette posture, jusque là inédite, reliant pensée et action (praxis). Avant de développer la partie analytique, nous avons besoin de présenter rapidement la partie programmatique de son projet politique qui est évidemment très liée à son appareil analytique.

Sur la base d’une critique du marxisme pour son approche exclusivement rationaliste et matérialiste, ainsi que du ‘socialisme réel’ pour sa dégénérescence bureaucratique, CC vise à inscrire son action politique dans le mouvement d’autonomisation[4] des sociétés et des individus, mouvement entamé selon lui dans la Grèce antique, renouvelé en Europe occidentale à la fin du Moyen-âge, nourrissant depuis le XIX° siècle le mouvement démocratique et le mouvement ouvrier. Nous retrouverons cet objectif politique dans la puissante analyse critique que CC fait des sociétés capitalistes, de leur fonctionnement, de leurs dynamiques.

L’analyse de CC couvre l’entièreté du champ du comportement de l’homme en puisant dans toute la palette des sciences humaines : depuis l’intimité de l’individu avec la psychanalyse, jusqu’au fonctionnement des sociétés, avec tous les outils des sciences sociales, en établissant à chaque fois le lien entre ces deux niveaux.

En faisant de l’autonomie des sociétés et des individus le critère de leur développement, CC échappe à l’approche quantitative et réductrice de la définition du développement par la richesse matérielle. Selon sa vision, l’autonomie n’est pas acquise une fois pour toutes : les pays développés peuvent perdre en autonomie, c’est dire revenir à l’hétéronomie, ce qui ôte réellement toute dimension téléologique[5] à son approche. Il n’y a pas de marche inéluctable vers le progrès et la modernité[6]. La pensée de CC est féconde aujourd’hui où le devenir des pays ‘développés’ est remis en question par la bureaucratie montante, les destructions de l’environnement, la perte de sens (l’insignifiance) terreau des fanatismes, autant de manifestations du brouillage des imaginaires instituants provoquant le fractionnement des sociétés développées, que CC a identifié comme caractérisant les sociétés capitalistes de la fin du XX° siècle.

A noter une grande absence dans l’approche de CC : les pays du Sud et la question du développement aujourd’hui. Cette dimension est évoquée en relation avec ce que sont devenus les pays développés aujourd’hui et la crise qu’ils traversent. Mais CC n’a pas de regard spécifique sur les pays du Sud. Son projet politique est bien la transformation des pays développés d’Occident. A ce titre, il n’échappe pas à un certain ethnocentrisme, que par ailleurs il traque chez Marx ou d’autres auteurs.

Pour autant, bien des concepts qu’il élabore peuvent être versés dans la boite à outils de l’analyse du développement. Et notamment dans les analyses de ce qui ‘fait tenir’ les sociétés, sur cet élément non rationnel, fondamental, qui est formé par les croyances partagées que toute communauté humaine forge pour se constituer en société, sur ce qu’il appelle ‘l’imaginaire social instituant’.

Dans le texte qui vient, nous exposerons, dans une partie 1, les éléments-clé de l’appareil théorique de Castoriadis, puis nous développons son analyse sur le capitalisme, ses fondements et la critique qu’il en fait (partie 2). Enfin, nous exposons en partie 3 quelques éléments que nous en tirons pour notre analyse du lien entre institutions et développement.

Les deux premières parties d’exposé de la pensée de Castoriadis seront formées en majorité de citations (sauf indication contraire, toutes les phrases « entre guillemets » sont de Castoriadis) agrémentées de commentaires critiques. La dernière partie, qui porte sur le développement, est plus personnelle, en interaction avec la pensée de l’auteur.

(A suivre)


[1] Basée sur l’hypothèse de l’individualisme méthodologique.

[2] Philosophe, sociologue, historien, Cornelius Castoriadis, né en 1922 en Grèce, fut aussi économiste et psychanalyste. Après avoir suivi à Athènes des études de droit, d’économie et de philosophie, Castoriadis arrive en France en 1945 pour y entreprendre une thèse de doctorat en philosophie sur Max Weber. Parallèlement à ce travail de recherche, il s’implique dans des activités de militant au sein du PCI, mouvement qu’il quitte en 1948, pour fonder en compagnie d’autres camarades (dont Claude Lefort) le groupe et la revue Socialisme ou barbarie, laquelle paraîtra de 1949 à 1965. En 1968, avec Edgar Morin et Claude Lefort, il publie Mai 68 : la brèche (Fayard, Paris). En 1975 paraît L’Institution imaginaire de la société (Seuil, Paris), sans doute son ouvrage le plus important. En 1978, il entreprend la série Les Carrefours du labyrinthe. En 1996, parait La Montée de l’insignifiance (Seuil, Paris). Il est mort le 26 décembre 1997.

[3] Michèle  Ansart-Dourlen : Agrégée de Philosophie, docteur d’Etat (Université Paris IV). Ouvrages publiés : Dénaturation et violence dans la pensée de J.J. Rousseau. Klincksieck, 1978. Freud et les Lumières », Payot. 1985. L’action politique des personnalités et l’idéologie jacobine », L’Harmattan.1998 – Le choix de la morale en politique. Rôle des personnalités dans la Résistance, Essai de psychologie politique ». François-Xavier de Guibert, 2004.

[4] Nous donnerons plus bas la définition exacte de ce terme.

[5] Téléologique : adjectif singulier invariant en genre (philosophie) relatif à la téléologie, doctrine selon laquelle le monde obéit à une finalité.

[6] Ce trait distingue fondamentalement CC des auteurs comme North, Wallis et Weingast qui, en dépit de leurs déclarations, maintiennent une vision normative faisant de la démocratie de marché l’horizon indépassé de l’histoire de l’humanité. Pour ce qui est de CC, le titre du mouvement et de la revue qu’il a contribué à créer « Socialisme ou barbarie » illustre bien cette vision non téléologique.

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