« Blanche est la Terre » Récit – Xavier RICARD LANATA (note de lecture)

« Blanche est la Terre » Récit – Xavier RICARD LANATA (note de lecture)

Comment rendre compte de cet ouvrage dense, riche, multidimensionnel, qui nous livre le plus intime des questionnements de l’auteur et nous ouvre en même temps à l’universel ? Nul doute que de multiples lectures sont possibles. A la fois découverte de soi, retour aux sources au Pérou, critique sans faille des grandes forces à l’œuvre qui détruisent la planète et les sociétés, mais aussi ouverture sur l’Autre et ébauche d’une nouvelle façon de vivre le monde, en une écologie politique audacieuse. Pour Xavier RICARD LANATA, l’Autre prend la figure du berger des Andes, du sorcier du Zimbabwe, du réfugié palestinien, sahraoui, de l’habitant de Sarjevo qui a survécu à son siège, du rescapé du Rwanda, du militant altermondialiste tunisien et de bien d’autres qu’il a mis sur son chemin comme anthropologue puis comme responsable des opérations au CCFD [1], pilotant 500 partenariats dans 60 pays. L’auteur nous entraîne là où bouillonnent des fragments de société, à la recherche d’alternatives à l’horreur humaine, sociale, écologique que nous façonnent chaque jour les oligarques qui, pour dominer le monde, ont littéralement capturé les Etats, les détournant à leur profit de la recherche de l’intérêt général. Un parcours où l’on sent l’engagement du corps de l’auteur, plongeant dans les eaux glaciales de l’Altiplano andin à 5000 mètres d’altitude, dans la moiteur de l’Afrique équatoriale ou la chaleur suffocante du Sahara…

Avec une écriture sensible et savante à la fois, d’une grande audace dans la formulation des concepts comme de celle des émotions devant la force des montagnes, la puissance de la nature, le courage des acteurs de base du développement, avec une érudition généreuse, l’auteur ouvre pour nous une part de l’âme, c’est à dire des croyances, de ses interlocuteurs, à la recherche des singularités modelées par l’histoire et la nature, mais aussi des invariants de l’être humain.

Je relève une grande similitude d’approche avec mes propres quêtes, notamment sur le thème du Nord et du Sud et du basculement du monde qui s’opère sous nos yeux, thème qui traverse l’auteur comme il me traverse, dans la chair et dans l’esprit. Sur le développement, nous nous retrouvons : l’action des populations du Sud porte de plus en plus sur la résistance à l’envahissement de la modernité marchande qui déferle sur le monde, détruisant sans alternative humaine les systèmes sociaux traditionnels et leurs équilibres, mais aussi la nature, parfois d’une façon irréversible. Désormais, le changement s’opère sans certitudes, en menant bataille sur trois fronts hostiles : la résistance des traditions dans leur volet sombre, celles des intérêts établis enkystés dans les statuts qui assurent les rentes de pouvoir, et celles des forces mondialisées du marché qui écrasent les groupes sociaux comme les individus, les singularités, les solidarités et les équilibres écologiques. Le chemin est étroit entre ces trois précipices, comme sur un sentier de crête dans les montagnes andines.

Je mesure les points communs entre les sociétés montagnardes, dans les Andes comme dans l’Atlas marocain. La dureté des conditions de vie et la force des traditions collectives sans lesquelles il n’est de vie possible. La richesse et la fragilité des représentations qui soutiennent ces sociétés… L’attrait irrésistible des villes pour tant de paysans… Par bonheur, aucune mine géante à ciel ouvert ne vient balafrer le paysage et les sociétés de l’Atlas marocain comme elles le font dans les Andes où elles détruisent allègrement montagnes et sociétés.

Similitude d’approche également sur le « bien vivre », façon andine de parler de la « sobriété heureuse ». Sur l’agroécologie comme réponse à la survie de l’agriculture familiale comme à celle des écosystèmes fragilisés par le réchauffement climatique. Egalement sur la notion de pauvreté au Sud, que Xavier attache à la solitude, quand on est coupé de tous les liens personnels qui nous protègent alors qu’aucune institution impersonnelle n’assure votre sécurité… Approche qui constitue une critique commune non seulement de la vision standard qui décrit la pauvreté en termes monétaires (au seuil de 1 ou 2 dollars par jour), mais aussi de celle d’Amartya Sen qui, bien qu’élargissant cette notion aux capacités (à s’exprimer, à s’instruire, à vivre en bonne santé…), reste dans le paradigme libéral d’une société comme somme d’individus, oubliant ce qui fait tenir les ensembles humains, c’est-à-dire le lien entre les individus, leurs croyances communes qui forgent leurs identités, les institutions qu’ils se donnent pour se protéger et vivre ensemble.

Les grands forums altermondialistes sont visités de l’intérieur, avec bienveillance mais sans illusions devant la profusion des expressions, y compris contradictoires, de ces milliers de militants qui ont tous quelque chose à dire, à revendiquer, à proposer, à commencer par des droits, toujours étendus, sans limites. Mais quels devoirs y sont associés ? Là réside la faiblesse de cette « approche par les droits » portée par des milliers d’individus de par le monde, nouveau totem des ONG du Nord qui ont réussi à convaincre (avec les financements à la clé) leurs équivalents du Sud à s’engager dans cette voie. Ces milliers individus du Sud tout à l’étourdissement de se trouver libérés des assignations que les traditions séculaires ont fait peser sur leurs épaules. Les urbains, instruits, venant des pays du Nord, radicalisés dans l’extension sans limites de leurs leurs demandes de droits, restent fascinés par les minorités ethniques qui revendiquent la préservation d’un certain type de lien avec la nature. Mais quel terrain commun entre eux ? Quelle alliance dans les batailles pour préserver la nature, quand on y arrive par la démonstration des méfaits de la hausse des émissions de CO² pour les uns, par la préservation des liens mystiques aux puissances tutélaires pour les autres ? Quelle alliance entre les syndicalistes pétris de croyances dans le progrès, poussant à l’industrialisation, à la construction de barrages de plus en plus grands, et les populations indigènes qui résistent à la destruction de leur environnement, de leur territoire, de leur mode de vie, de la nature tout simplement ?

Et puis Xavier nous rappelle que le pire sommeille en chacun de nous. Personne n’est à l’abri de commettre les horreurs les plus abominables vis-à-vis de soi et des autres. Notre liberté nous laisse le choix de s’y abandonner ou de résister. La civilisation, c’est la résistance de chaque instant aux démons qui nous soufflent la haine à l’oreille. Il en va bien sûr du rejet de l’autre, qui prends dans notre époque de crispations identitaires, au Sud comme au Nord, à nos portes, des dimensions massives. De Madagascar au Rwanda et dans tant d’autres théâtres, les hommes se dressent les uns contre les autres, au nom de querelles si anciennes qu’ils en oublient la cause. Mais le conflit n’est il pas désiré pour lui-même ?

De projet en projet, Xavier nous fait partager les expériences de changement de par le monde. De toutes ces amorces d’alternatives, il fait des briques qu’il assemble en une esquisse d’un renouveau à l’échelle mondiale. La monnaie, les échanges, la gouvernance font l’objet d’innovations sur mille terrains, soudées par la fraternité fragile d’après les génocides comme au Rwanda ou au Cambodge, toujours enracinées dans les savoirs locaux. « Ancrés et ouverts sur le monde », c’est aussi une quête commune…

XRL esquisse ici un renouvellement radical de la science économique. L’économie classique, qui n’intégrait jusque là que les facteurs travail et capital, vient buter sur les limites de la finitude des ressources naturelles. La révolution industrielle a accru la production matérielle à des niveaux inégalés, au prix d’un puisement sans limite dans des ressources limitées. Les ponctions dans les ressources fossiles et les rejets dans la nature ont amorcé une destruction peut être irréversible de notre environnement. La nouvelle théorie économique doit, pour XRL, intégrer ces facteurs environnementaux à part entière. Nous sommes encore loin de cette prise en compte, et l’imaginaire dominant reste encore sous l’emprise de cet économisme ravageur : en affichant l’objectif de réduction du chômage, on continue d’espérer de hauts niveaux de croissance du PIB, de la consommation…, sans égards à leurs conséquences sur l’environnement.

Au-delà de l’économie, XRL ébauche des réponses à l’immense question qu’il a posée tout au long de son ouvrage : comment bâtir un monde qui prenne en compte la liberté des individus, le maintien du lien social dans l’ouverture à l’autre (« ancrés et ouverts ») et le respect de la nature ? Sur quelles forces psychiques et institutionnelles s’appuyer pour avancer dans cette voie ? La peur d’un anéantissement par une sorte de vengeance de la nature face aux outrages subis de la main de l’homme ? Ou bien une écologie politique, basée sur la connaissance, combinant la contrainte institutionnelle et le désir d’autonomie, sur la base d’un ajout des « droits de la nature » aux « droits de l’homme » ?

XRL nous incite à élaborer, avec lui, une écologie politique refondatrice : viabilité, diversité, altérité, paysage, connaissance. La tête dans les étoiles, Xavier nous invite à « penser comme une montagne ».

________________________

[1] Le Comité catholique contre la faim et pour le développement-Terre Solidaire est la première ONG de développement en France. Il se mobilise depuis 50 ans pour soutenir des actions locales dans les pays du Sud, sensibiliser l’opinion française à la solidarité internationale, agir sur les causes profondes de la pauvreté par le plaidoyer. http://ccfd-terresolidaire.org/qui-sommes-nous/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *