20170212_JOA (113)

Au Sud, on assiste à l’émergence inouïe de l’individu.

Au Sud, on assiste à l’émergence inouïe de l’individu. 

Les années 60-70 ont connu un phénomène d’accélération d’un nombre important de facteurs qui ont bouleversé la planète. On peut identifier ces années comme celles de la « grande accélération », notamment dans la dégradation des conditions environnementales sous ses multiples dimensions, mais aussi dans l’urbanisation….

Mais il est une autre « grande accélération » dont on parle peu : l’extension sans précédent de l’éducation, notamment dans le supérieur, principalement dans les pays du Sud (malgré des défaillances qualitatives dans nombre de ces pays). Cette poussée quantitative de l’éducation s’est combinée à l’urbanisation des sociétés du Sud et à la circulation à l’infini de l’information entre tous les points de la planète permise par les moyens digitaux. Ces trois tendances lourdes multiplient ainsi les voix (voices) à des échelles inégalées jusqu’alors. Alors que l’attention se polarise sur l’accroissement de la population mondiale, cette croissance exponentielle des voix, résultat de la croissance de la population multipliée par la croissance des effectifs disposant d’un niveau d’éducation supérieur, fait opérer aux sociétés du Sud un saut qualitatif aux conséquences gigantesques.

De immenses espaces s’ouvrent à l’échelle planétaire pour la création, l’innovation, la contestation, la solidarité, l’échange d’idées et des savoirs, mais aussi pour l’embrigadement, la manipulation, le déferlement de haine, du rejet de l’autre… Comme pour tous les nouveaux champs de liberté, le meilleur, le médiocre et le pire se côtoient.

Cette multiplication des voix produit une multiplication exponentielle des publications dans tous les genres (anecdotiques, littéraires, scientifiques), par l’accroissement sans précédents des organisations de la société civile et par une frénésie de réunions sur tous les sujets, regroupant professionnels, sportifs, artistes en des événements de toutes sortes. Pour la frange la plus formée, cette multiplication des voix se traduit par une recrudescence de séminaires, congrès, réunions, symposiums, colloques, conférences…

De fait, cette inflation des voix consacre l’émerge de l’individu dans les sociétés du Sud et l’approfondissement de l’individuation dans celles du Nord. Au Sud comme au Nord, cette émergence a des conséquences incalculables pour les équilibres et déséquilibres des sociétés. Elle invalide les modes traditionnels de la transmission, créée des difficultés intergénérationnelles, tend à modifier profondément le tissage des liens sociaux : des communautés (souvent virtuelles) apparaissent. Mais « faire communauté » ne veut pas dire « faire société » : comment faire vivre la démocratie avec la radicalisation de l’individu qui demande de plus en plus de droits sans les contreparties en termes de responsabilités individuelles et collectives [1] ! Elle pousse aussi à la décentralisation des pouvoirs, à l’augmentation du poids des territoires dans les sociétés. Les pays qui s’arc-boutent sur des modes de gouvernance centralisés doivent s’attendre à de graves turbulences politiques, alors que les organisations intermédiaires, inventées en Europe à la fin du XIX° siècle (partis politiques, syndicats..) sont épuisées, ici et là-bas !

Ce sont surtout les jeunes qui s’emparent de ces nouveaux espaces. Ce sont eux en effet qui ont bousculé des pouvoirs autoritaires en Tunisie en 2010, puis en Egypte et dans d’autres pays arabes…, mais aussi en Turquie. Mais de cette vague de poussées populaires dans les pays arabes, ce sont d’autres acteurs qui ont tiré les marrons du feu. Et la frustration des jeunes des pays arabes demeure intacte.

Au Sud du Sahara, ce sont des jeunes qui font bouger les sociétés africaines : au Burkina Faso, en République démocratique du Congo, au Sénégal, en Côte d’Ivoire…

Et cette multiplication des voix est aussi multiplication des acteurs, qui ajoute à la complexité du monde !

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[1] Marcel Gauchet : « La démocratie contre elle-même ».

Voir sur ce site : http://jacques-ould-aoudia.net/la-democratie-contre-elle-meme-de-marcel-gauchet-note-de-lecture-et-commentaires/

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