« Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou KOUROUMA (note de lecture)

« Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou KOUROUMA (note de lecture).

C’est l’histoire terrible, racontée à la première personne, de Birihima, enfant-soldat pris dans les guerres tribales au Sierra Leone et au Liberia dans les années 90´.

Des guerres pour le pouvoir, qui donne accès à la richesse. Comme partout dans le monde. Mais dans l’Afrique de la fin du XX° siècle, ces guerres prennent une forme particulièrement violente et cruelle. Elles mettent aux prises des chefs de guerre qui mobilisent les innombrables replis de l’imaginaire des sociétés africaines en matière de pouvoir et de lutte pour le pouvoir.

Il y a d’abord les multiples jeux d’appartenances tribales qui fixent pour chacun son identité, ses codes de conduite et ses croyances, lesquelles font l’objet de complexes manipulations mêlant islam, christianisme et fétichisme. Avec des combinaisons diverses, ces croyances sont présentes simultanément dans chaque individu. Il y a les manigances du jeu démocratique soutenu à bout de bras, de millions de dollars et de ‘forces d’interposition’ par les pays occidentaux. Les chefs de guerre ont tôt fait de saisir les subtilités des jeux de la démocratie formelle pour les tordre à leur profit. Car aucun imaginaire social n’est là pour soutenir la démocratie importée.

Mais, il n’y pas que les champs identitaires et symboliques qui sont mobilisés. Il y a aussi, bien sûr, les enjeux d’accès aux ressources matérielles, pour le chef de guerre en premier, mais aussi pour nourrir les troupes nécessaires à la conquête, la défense et l’élargissement de son pouvoir. Soldats et enfants soldats des deux sexes, femmes pour l’intendance et le repos du guerrier, conseillers et grigrimen pour la protection du chef, des soldats et enfants-soldat. L’idéal est d’avoir auprès de soi deux féticheurs: un musulman et un chrétien. On n’a jamais trop de protection !.

En matière d’accès aux ressources matérielles là aussi, les voies sont multiples. La prédation des ressources de l’État est la plus tentante, mais pour cela, il faut se faire reconnaître ou s’imposer comme le Président en fonction. C’est un exercice complexe et non sans risque car les prétendants sont multiples, prêts à en découdre pour accéder au magot. Il y a aussi la capture des biens qui circulent sur les routes. Le pillage des voyageurs est vieux comme le monde : pourquoi se fatiguer à produire quand on peut prendre ? Les biens recueillis sont pour partie transformés en argent local et parfois même en dollars auprès des multiples trafiquants qui accourent acheter à ‘prix cadeau’ ces produits pour les revendre ailleurs ‘à prix fort’, parfois même à ceux qui en ont été dépouillé.  « (…) on trouve tout à prix cadeau au Liberia. De l’or au prix cadeau, du diamant au prix cadeau, des télévisions au prix cadeau, des pistolets ou des kalachnikovs ou kalach cadeau, tout et tout au prix cadeau » (page 52). Il y a encore la ‘protection’ imposée à des acteurs économiques qui tentent d’acheter ainsi des lambeaux de sécurité. L’investissement d’un poste frontière est aussi pratiqué, qui procure les droits de douane prélevés par cette fiscalité de porte, auxquels s’ajoute le bon vouloir du chef de guerre qui a pris la maîtrise du poste.

Dans les répits de la guerre, les accès aux ressources matérielles ne sont moins variés. La contrebande exige que l’on ‘mouille la barbe’ des douaniers pour faire passer la frontière sans taxes aux produits. La ‘multiplication des billets’ peut aussi s’opérer par la fabrication et la vente des fétiches et autres amulettes indispensables pour faire tourner le sort à son avantage ou pour détourner le mauvais œil ou tout autre maléfice. « Yacouba (…) s’est installé comme marabout multiplicateur de billets, fabriquant d’amulettes, inventeur de paroles de prières pour réussir, et découvreur de sacrifices pour éloigner tous les mauvais sorts. » (p 42)

La vente de fétiches ‘qui transforment les balles en eau’ est la plus lucrative dans ces temps de guerre. Il arrive cependant que le porteur de fétiche se fasse trouer la peau lors d’un combat, mais alors c’est qu’il avait fait quelque chose qu’il ne fallait pas faire quand on porte ce fétiche, ou qu’il n’avait pas fait ce qu’il fallait faire. Ou bien parce que les fétiches portés par les gens d’en face étaient plus efficaces que les siens. Mais dans ce cas, le prestige du fabriquant de fétiche qui n’a pas évité le pouvoir mortel de la balle en prend un coup, et la valeur marchande de ses fétiches accompagne cette chute.

Dans ce marigot d’ultra-violence, l’enfant soldat s’accroche à sa kalachnikov, son attribut principal. Drogué au hachich, il est de tous les coups, de toutes les attaques. Le plus souvent sans attache, abandonné, ayant fuit un adulte qui exerçait sur lui une violence, ou, pire, obligé par ses recruteurs de tuer de ses mains un de ses parents ou les deux, il paye le prix fort de ces guerres.

Le récit restitue la vision d’un enfant de douze ans à la recherche d’une tante dans l’Afrique de l’Ouest des années 90´. Un enfant peu scolarisé qui parle un langage créatif, direct, sans concession. Qui ponctue les césures de son récit par des invectives pleines de désarroi, d’impuissance, de soumission au destin. « Cul de mon père! »

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